Le secrétaire d’État Marco Rubio a annoncé le 15 septembre 2026 de nouvelles restrictions de visas ciblant des ressortissants sud-africains, invoquant des politiques d’expropriation foncière et des discriminations raciales. Une mesure qui s’inscrit dans une dégradation continue, méthodique, des relations entre Washington et Pretoria depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. Cyril Ramaphosa, lui, appelle le monde à ne pas se laisser convaincre par ce qu’il qualifie de récit falsifié.
Une nouvelle salve diplomatique soigneusement calibrée
Le communiqué de Rubio est précis dans ses attendus, flou dans ses cibles. La politique annoncée vise « les ressortissants étrangers qui sont responsables ou complices de l’adoption ou de la mise en œuvre de lois ou de politiques permettant des expropriations foncières sans compensation, la discrimination raciale et/ou l’incitation à des violences imminentes contre les membres de groupes ethniques ou raciaux minoritaires en Afrique du Sud. » Aucun nom n’est cité. Aucune liste n’est publiée. Cette indétermination n’est pas un oubli : elle est constitutive de l’instrument lui-même, dont la menace diffuse vaut autant que l’application concrète.
Le secrétaire d’État justifie également cette décision par l’inaction de Pretoria : « Le gouvernement sud-africain n’a pas répondu de manière adéquate aux préoccupations précédemment exprimées. » Cette formulation, relevée par RFI, constitue en réalité un aveu : Washington reconnaît implicitement qu’un dialogue existait, et qu’il a échoué.
Cette annonce ne survient pas dans un vide. Elle s’inscrit dans une séquence de pressions accumulées depuis début 2025 : expulsion de l’ambassadeur sud-africain, réduction significative de l’aide américaine, offre d’asile à la minorité afrikaner, et contestation frontale de la loi sur l’expropriation foncière. L’escalade est délibérée.
La loi sur l’expropriation, clé de voûte du contentieux
Le texte au cœur de la querelle est l’Expropriation Act de 2024, promulguée par Cyril Ramaphosa le 23 janvier 2025. Cette loi remplace un texte de 1975 et encadre le pouvoir d’expropriation des autorités publiques dans l’intérêt général. Elle n’instaure pas une saisie automatique et généralisée des terres : elle prévoit en principe une compensation, mais en autorise l’absence dans des cas très circonscrits biens abandonnés, non exploités, ou détenus dans des conditions particulières lorsque cela est jugé « juste et équitable ». L’article 25 de la Constitution sud-africaine sert de cadre jurisprudentiel.
L’administration Trump a fait le choix de lire cette loi à travers le prisme le plus radical possible, en l’assimilant à une politique de spoliation raciale. Cette lecture est contestée par les juristes sud-africains, par l’AFP dans plusieurs vérifications factuelles, et par Pretoria, qui souligne qu’aucune expropriation sans compensation n’a à ce jour été effectivement mise en œuvre à grande échelle.
Le débat foncier sud-africain est réel, complexe et politiquement explosif. Il est le reflet d’une injustice historique non résolue : trente ans après la fin de l’apartheid, la distribution des terres reste profondément inégale. Mais la réduire à une persécution des Blancs est une simplification qui sert avant tout un agenda politique intérieur américain.
Un arsenal de pressions qui commence à peser économiquement
Les restrictions de visas ne sont que l’instrument le plus récent d’une politique de pression multidimensionnelle. Sur le volet de l’aide, Le Monde a documenté la réduction des financements VIH/PEPFAR, passés de 456 millions de dollars en 2024 à 213 millions en 2025, soit une coupe de 243 millions de dollars sur le seul volet sanitaire. Des cliniques ont fermé. Des malades ont perdu l’accès à leur traitement.
Sur le volet commercial, les droits de douane américains imposés en 2025 font peser une menace sérieuse sur l’économie sud-africaine. Pretoria a estimé qu’ils pourraient détruire jusqu’à 100 000 emplois et rogner environ 0,2 point de PIB. Les investissements directs étrangers ont déjà souffert : selon les données de BNP Paribas, ils sont tombés à 0,9 % du PIB en 2024 contre 1,6 % en 2023, et la banque note explicitement que les flux resteront sensibles aux « fortes tensions diplomatiques avec les États-Unis ».
Quant à l’asile offert aux Afrikaners, il constitue une provocation symbolique de première ampleur. Environ 49 ressortissants blancs sud-africains étaient arrivés dans un premier convoi en mai 2025, selon Le Monde. Le total des admissions effectives reste controversé et difficile à établir les chiffres avancés oscillent entre quelques centaines et des estimations invérifiables de plusieurs milliers.
La réponse de Pretoria : entre fermeté rhétorique et marges réduites
Face à cette accumulation, Cyril Ramaphosa a choisi la voie de la mobilisation internationale plutôt que celle de la confrontation bilatérale directe. Il a fermement réfuté l’existence de toute politique de persécution envers la population blanche, appelant ses partenaires à démentir publiquement les accusations de « génocide blanc » amplifiées par des cercles identitaires proches de l’administration Trump.
Pretoria dispose de quelques leviers. L’Afrique du Sud est membre fondateur des BRICS et en assure depuis janvier 2025 une présidence active. La Chine a répondu aux pressions américaines sur le bloc avec une rhétorique de « solidarité du Sud global », le ministre de la Défense Dong Jun réaffirmant en juin 2025 le soutien de Pékin face aux « pressions et au chantage » de puissances étrangères. Des exercices navals conjoints sous bannière BRICS ont été organisés en janvier 2026 en Afrique du Sud, incluant des navires russes et chinois signal diplomatique autant que militaire.
L’Union africaine, de son côté, a condamné en février 2025 « les mesures coercitives unilatérales » utilisées comme instruments de pression politique, en demandant leur levée. Mais cette prise de position institutionnelle est restée sans traduction concrète.
Quel espace pour le dialogue ?
L’instrument des restrictions de visas n’est pas nouveau dans l’arsenal diplomatique américain. Washington y a eu recours contre la Gambie en 2016 pour obtenir sa coopération sur les expulsions, et plus largement contre plusieurs pays africains depuis les premiers travel bans de l’ère Trump. Ce qu’il y a de spécifique dans le cas sud-africain, c’est la nature des griefs invoqués : non pas un déficit de coopération administrative, mais une contestation des fondements mêmes de la politique intérieure d’un État souverain. C’est une posture bien plus intrusive, juridiquement plus fragile et politiquement plus explosive.
La question qui se pose désormais n’est pas de savoir si Pretoria capitulera. Ce n’est pas réaliste, et ce ne serait pas dans l’intérêt politique de Ramaphosa à l’approche d’échéances électorales internes à l’ANC. La vraie question est de savoir si Washington dispose encore d’interlocuteurs au sein de l’administration sud-africaine disposés à maintenir des canaux discrets de désescalade ou si la logique de surenchère réciproque finit par fermer les dernières portes. L’ambassade d’Afrique du Sud à Washington n’a pas répondu aux demandes de commentaires de Reuters au moment de la publication : ce silence en dit peut-être plus long que n’importe quelle déclaration officielle.
Sources
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RFI : Washington annonce des restrictions de visa visant l’Afrique du Sud — RFI, 16 septembre 2026
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Le Monde : L’Afrique du Sud dans le viseur de l’administration Trump — Le Monde, 7 février 2025
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Le Monde : Afrique du Sud — en ouvrant la voie à des expropriations, le président divise — Le Monde, 28 janvier 2025
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Agence Ecofin : Ramaphosa signe la loi sur l’expropriation foncière — Agence Ecofin, janvier 2025
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BNP Paribas Economic Research : Afrique du Sud, route cahoteuse — BNP Paribas, juin 2025
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Le Monde : Sida — L’Afrique du Sud au défi de compenser l’arrêt de l’aide américaine — Le Monde, juillet 2026
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Décision de l’Union africaine, février 2025 — texte officiel — Union africaine, février 2025
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i24 News : Trump réduit l’aide américaine à l’Afrique du Sud en représailles à la plainte contre Israël — i24 News, 2025