Une attaque meurtrière dans le 3e arrondissement de Bamenda, au moins trois morts, des coups de feu au lendemain matin qui dispersent les rares commerçants osant rouvrir leurs étals : le 14 septembre 2024, la capitale régionale du Nord-Ouest camerounais a vécu un nouvel épisode d’une violence devenue presque routinière. Derrière la chronique événementielle se lit la marque d’un conflit armé enkysté, qui entre dans sa neuvième année sans perspective de résolution visible.
Une mécanique bien rodée : la ville morte précède l’attaque
Les habitants de Bamenda connaissent désormais par cœur le scénario. Avant l’attaque du 14 septembre, la ville avait observé plusieurs jours de « ville morte », ce que les anglophones appellent ghost town, imposée par les groupes séparatistes se réclamant de l’Ambazonie. Commerces fermés, rues désertes, écoles vides : la pression s’exerce d’abord sur l’économie et la mobilité, avant que la violence ne vienne ancrer la peur dans les corps.
Cette mécanique est documentée de longue date par la BBC Afrique et d’autres médias de référence. Entre janvier 2023 et septembre 2024, au moins quatre séquences distinctes de villes mortes ont été imposées dans le Nord-Ouest camerounais, sans compter les ghost towns du lundi, devenus une pratique hebdomadaire quasi institutionnalisée dans certains quartiers de Bamenda et des environs. La ville morte n’est pas un simple mot d’ordre symbolique : elle sert à tester la capacité de coercition des factions armées sur la population civile, à neutraliser les forces économiques susceptibles de financer l’État, et à signifier à Yaoundé que le territoire échappe à son contrôle effectif.
L’attaque du 14 septembre s’inscrit dans cette logique. Elle a visé le quartier de Nkwen, dans le 3e arrondissement, faisant au moins trois morts selon des sources locales. Le lendemain matin, de nouveaux tirs ont perturbé la timide tentative de reprise des activités, rappelant que l’accalmie n’était qu’apparente.
La réponse de Yaoundé : entre qualification sécuritaire et lacunes diplomatiques
Face à cette attaque, la réponse officielle a suivi un schéma désormais prévisible. Le préfet de la Mezam, département dont Bamenda est le chef-lieu, a qualifié l’incident d’« incursion terroriste » dans un communiqué relayé par RFI. Dans le même temps, les forces de sécurité ont renforcé leurs patrouilles autour de Mile 4 Nkwen, et une enquête criminelle a été ouverte pour identifier les auteurs. Ni le ministère de la Défense ni l’état-major n’ont fait de déclaration publique distincte dans les heures suivant l’attaque.
Cette retenue institutionnelle n’est pas nouvelle. Elle traduit une posture sécuritaire fondée sur la primauté du maintien de l’ordre, contenir, réprimer, enquêter, au détriment d’une communication politique qui reconnaîtrait implicitement la gravité de l’instabilité. Yaoundé a depuis le début de la crise refusé de traiter les groupes armés séparatistes comme des interlocuteurs politiques légitimes, préférant les désigner systématiquement sous le vocable de « terroristes » ou de « bandits armés ».
Ce cadrage a des conséquences opérationnelles directes. Il ferme la voie à des négociations formelles et contraint les tentatives de médiation à opérer dans des espaces informels et fragiles. Le Grand dialogue national convoqué en 2019 sous la présidence du Premier ministre Joseph Dion Ngute avait débouché sur des propositions comme un statut spécial pour les régions anglophones et une accélération de la décentralisation, des mesures jugées insuffisantes par les principaux chefs séparatistes, qui boycottaient les travaux. Depuis lors, aucun cadre de négociation crédible n’a émergé.
Un conflit fragmenté face à une réponse uniforme
La difficulté supplémentaire pour Yaoundé tient à la nature même de son adversaire. La nébuleuse séparatiste ne forme pas un bloc unifié. Dans le Nord-Ouest, plusieurs factions opèrent en parallèle, avec des zones d’influence souvent locales et fluctuantes : les Forces de défense de l’Ambazonie (ADF), réseau le plus large mais sans territoire exclusif permanent ; les Bui Unity Warriors, surtout actifs dans le département du Bui ; les Bambalang Marine Forces, associées à la zone de Ndop-Bambalang dans le département du Ngoketunjia ; ou encore les Ambazonia Revolutionary Guards, dont la cartographie précise reste difficile à établir. Amnesty International documente pour 2024 une poursuite des attaques dans les deux régions anglophones, avec extorsions, enlèvements et ciblage de civils, une violence diffuse plutôt qu’un front stabilisé.
Face à cette fragmentation, l’armée camerounaise déploie des réponses uniformes, opérations de ratissage, couvre-feux, renforcements ponctuels de dispositifs, qui peinent à neutraliser durablement des groupes capables de se reconstituer rapidement dans un tissu rural dense. International Crisis Group estimait début 2023 que le conflit avait déjà fait plus de 6 000 morts depuis 2016, avec plus de 800 000 personnes déplacées. Les données de l’OCHA, relayées en août 2024, font état d’environ 638 000 déplacés internes et de plus de 63 000 réfugiés au Nigeria.
L’école comme baromètre d’une crise qui s’enlise
L’impact sur l’éducation constitue l’un des indicateurs les plus parlants de l’enlisement. Selon l’UNICEF, 41 % des écoles des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest n’étaient pas opérationnelles en 2024, laissant quelque 223 749 enfants hors du système scolaire. Ce chiffre masque des disparités : dans certains districts ruraux, la quasi-totalité des établissements reste fermée, soit par peur des attaques, soit par ordre des factions armées qui ont systématiquement ciblé la rentrée scolaire comme levier de pression. Le Monde avait documenté dès 2023 une rentrée scolaire vécue dans la peur, phénomène qui se répète chaque année avec une régularité anxiogène.
La perturbation de l’éducation n’est pas un dommage collatéral : elle est une stratégie. En empêchant la normalisation scolaire, les groupes armés entretiennent une jeunesse captive, coupée des opportunités économiques et potentiellement recruitable. Le rapport d’Actu Cameroun d’août 2024 faisait état de 48 écoles et 18 formations sanitaires attaquées entre janvier et juin 2024 dans les deux régions anglophones.
L’impasse diplomatique régionale
Sur le plan international, la situation camerounaise reste dans un angle mort institutionnel préoccupant. Le Cameroun n’étant pas membre de la CEDEAO, l’organisation régionale n’a ni mandat ni intérêt direct à s’impliquer dans ce dossier. L’Union africaine, pour sa part, n’a pas déployé en 2024 de processus de médiation officiel et public. En août 2024, le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme a réclamé un meilleur accès humanitaire dans les régions anglophones, une pression diplomatique utile, mais qui ne constitue pas une médiation de paix.
La seule initiative de négociation directe explicitement documentée ces dernières années, une tentative de médiation canadienne, a été rapidement désavouée par Yaoundé, jaloux de sa souveraineté sur ce qu’il considère comme une affaire intérieure. Cette posture, compréhensible au regard du droit international, contribue cependant à isoler le conflit de tout mécanisme de sortie de crise externe.
Bamenda, miroir d’une impasse structurelle
L’attaque du 14 septembre à Bamenda n’est pas un incident isolé. Elle s’inscrit dans une séquence répétitive, ville morte, violence, silence officiel, retour précaire au calme, qui illustre avec une clarté sombre les limites de la réponse sécuritaire de Yaoundé. Près d’une décennie après le déclenchement des premières contestations dans les barreaux et les salles de classe anglophones, le conflit ne connaît ni vainqueur militaire ni horizon politique crédible.
La question qui s’impose désormais aux décideurs et aux acteurs humanitaires n’est plus de savoir si la situation peut s’aggraver, elle le peut, et les indicateurs de 2024 l’attestent. Elle est de comprendre si Yaoundé est prêt à accepter qu’une solution politique durable implique nécessairement d’engager, directement ou par l’intermédiaire de médiateurs internationaux acceptés, des interlocuteurs armés dont la légitimité sur le terrain est, qu’on le veuille ou non, une réalité que ni les qualifications juridiques ni les opérations militaires n’ont réussi à effacer.
Sources
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RFI – Cameroun : une incursion de séparatistes sème la panique à Bamenda : RFI, septembre 2024
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HRW – Rapport mondial 2024 : Cameroun : Human Rights Watch, 2024
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Amnesty International – Rapport annuel 2024 : Cameroun : Amnesty International, 2024
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CGRA – Régions anglophones : situation sécuritaire (juin 2024) : Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (Belgique), juin 2024
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Actu Cameroun – 48 écoles et 18 formations sanitaires attaquées entre janvier et juin 2024 : Actu Cameroun, août 2024
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Le Monde – En zone anglophone, une nouvelle rentrée scolaire dans la peur : Le Monde, septembre 2023
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Reuters – Le chef des droits de l’ONU réclame l’accès aux régions anglophones du Cameroun : Reuters, août 2024
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Global Initiative Against Transnational Organized Crime – Séparatistes anglophones, groupes armés et économies illicites en Afrique de l’Ouest (septembre 2024) : GI-TOC / ACLED, septembre 2024
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SEM (Suisse) – Crise anglophone 2024 : Secrétariat d’État aux migrations (Suisse), 2024