Deux semaines après une tentative de déstabilisation qui a ébranlé Niamey, le général Abdourahamane Tiani a signé un décret nommant quatre nouveaux ministres dans des secteurs jugés stratégiques. Ce réaménagement gouvernemental, le deuxième depuis le début de l’année 2025, s’inscrit dans une séquence de recompositions successives au sommet de l’État nigérien, à la tête de l’armée d’abord, à la tête du gouvernement ensuite.
Un remaniement en contexte de crise sécuritaire interne
Le décret signé par Tiani porte sur quatre portefeuilles : l’Agriculture et l’Élevage, la Refondation et la Promotion des Valeurs sociales, l’Énergie, et la Communication et les Nouvelles Technologies de l’Information. Il intervient à un moment particulièrement sensible pour le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP).
Les 28 et 29 août, une mutinerie menée par un groupe de jeunes militaires issus principalement des forces spéciales avait temporairement mis sous pression plusieurs sites stratégiques de la capitale, dont la base aérienne 101 et le palais présidentiel. Les autorités ont présenté l’épisode comme une tentative de coup d’État avortée, neutralisée avec le concours du partenaire russe Africa Corps. Des vagues d’arrestations d’officiers et de sous-officiers ont suivi.
C’est dans ce contexte immédiat que le général Mamane Sani Kiaou a été nommé chef d’état-major des armées en remplacement du général Moussa Salaou Barmou, figure connue sur la scène internationale, notamment auprès des partenaires occidentaux, pour ses années à la tête des forces spéciales. Ce changement à la tête de l’état-major, acté par décret, s’est accompagné de la nomination du colonel Abdourahamane Abou Zataka au commandement de l’armée de terre. Aucune justification officielle n’a été avancée pour ces changements, une pratique courante dans les régimes militaires de la région.
Quatre portefeuilles, des priorités lisibles
Le profil des nouveaux nommés révèle des choix cohérents avec les ambitions affichées du CNSP depuis juillet 2023.
Au ministère de l’Agriculture et de l’Élevage, le colonel Bilaly Elhadj Gambobo succède à son prédécesseur avec un bagage technique directement pertinent : il dirigeait jusqu’alors l’Office national des aménagements hydro-agricoles (ONAHA), l’organisme public chargé de la grande irrigation au Niger. Sous sa direction, l’ONAHA s’est engagé dans un programme ambitieux visant à porter l’autosuffisance en riz de 17 % à 80 % d’ici à 2027, avec un objectif de 42 000 hectares aménagés. La nomination de Gambobo au portefeuille ministériel peut être lue comme une promotion récompensant une exécution jugée satisfaisante par le régime, autant que comme la volonté de conserver une main militaire sur un dossier à fort enjeu politique.
L’enjeu est considérable. Selon le Cadre harmonisé, plus de 2,2 millions de personnes sont attendues en situation d’insécurité alimentaire aiguë pendant la période de soudure 2025, soit environ 8 % de la population totale. La tendance est à l’amélioration par rapport à 2024, mais la situation reste structurellement précaire dans les zones affectées par les conflits et les inondations.
Le lieutenant-colonel Seyni Alzouma prend en charge l’Énergie, un secteur où la présence de l’uniforme ne surprend pas : dans les gouvernements sahéliens post-coup d’État, les ressources stratégiques, pétrole, uranium, électricité, restent quasi systématiquement placées sous contrôle direct ou indirect des militaires. Au Mali, par exemple, le gouvernement de transition formé fin 2024 comptait environ 20 % de ministres militaires, concentrés sur les portefeuilles régaliens et sécuritaires.
Abdourahamane Oumarou hérite de la Refondation et de la Promotion des Valeurs sociales, portefeuille directement adossé au projet idéologique du CNSP. Hamani Kargne prend les rênes de la Communication et des Nouvelles Technologies de l’Information, un secteur dont le contrôle est devenu une priorité pour les juntes sahéliennes depuis que la maîtrise du récit public s’est révélée déterminante dans la gestion des crises, la mutinerie d’août en ayant fourni une nouvelle illustration, avec la mobilisation immédiate des médias officiels pour présenter l’épisode comme un complot déjoué.
Une recomposition dans la continuité, pas une rupture
Ce remaniement est le deuxième de l’année 2025. Un premier ajustement technique avait déjà été annoncé en avril, sans toucher à la primature : Ali Mahaman Lamine Zeine demeure Premier ministre depuis la formation du premier gouvernement CNSP en août 2023, qui comptait 21 membres dont quatre femmes et plusieurs militaires aux postes régaliens, Défense, Intérieur, notamment. La stabilité de la primature constitue, en soi, un signal : Tiani n’entend pas remettre en cause l’architecture d’ensemble de son exécutif, mais procède à des ajustements ciblés.
Cette logique de remaniement partiel et sectoriel n’est pas propre au Niger. Les études comparatives sur les transitions militaires en Afrique de l’Ouest montrent que les juntes réorganisent fréquemment leur exécutif dans les vingt-quatre premiers mois suivant la prise de pouvoir, souvent pour consolider le contrôle sur des secteurs exposés à des tensions, économiques, sociales ou sécuritaires. Selon l’Institute for Security Studies, la durée moyenne des transitions militaires au Sahel avant organisation d’élections était historiquement d’environ seize à dix-sept mois. Le Niger, qui aura dépassé les trente mois de CNSP à l’automne 2025, s’inscrit désormais dans la tendance à l’enracinement durable que l’on observe également au Mali et au Burkina Faso, plutôt que dans le modèle de transition courte.
Le silence des partenaires extérieurs
Aucune réaction officielle de la CEDEAO, de l’Union africaine ou des principaux partenaires bilatéraux n’a été documentée à la suite de ce remaniement ministériel. Le Niger a quitté la CEDEAO en janvier 2025 avec le Mali et le Burkina Faso, dans le cadre de la recomposition géopolitique de l’Alliance des États du Sahel. Cette sortie a mécaniquement réduit les leviers dont disposaient les organisations régionales pour peser sur les décisions internes de Niamey, et, corrélativement, l’intérêt de ces mêmes organisations à commenter les ajustements gouvernementaux nigériens.
La mutinerie d’août a néanmoins rappelé que les menaces au régime de Tiani ne viennent pas uniquement de l’extérieur. Le recours à Africa Corps pour en venir à bout, et le limogeage dans la foulée du chef d’état-major, suggèrent que la chaîne de commandement interne reste un terrain de friction. Le remaniement ministériel qui suit s’inscrit dans cette logique de consolidation : nommer des hommes de confiance à des postes clés, resserrer le contrôle sur les secteurs économiquement et symboliquement sensibles, et signaler une capacité à gouverner malgré les turbulences.
La vraie question que pose cette séquence n’est pas celle de la composition d’un cabinet, mais celle de la durabilité d’un régime qui gère simultanément une pression sécuritaire interne croissante, une crise alimentaire structurelle et un isolement diplomatique assumé. Les remaniements sont un outil de gouvernance; ils ne constituent pas, à eux seuls, une réponse à ces défis.
Sources
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Résultats du Cadre harmonisé, session de novembre 2024 – Niger : FSCluster, février 2025
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Mutinerie Niger, base aérienne 101 : Notre Afrik, septembre 2025
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Niger : après la mutinerie de Niamey, Tiani recompose le sommet des armées : Les Échos du Niger, septembre 2025
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Réaménagement du gouvernement nigérien, avril 2025 : Actu Niger, avril 2025
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Le DG de l’ONAHA et le programme de grande irrigation : Le Sahel, date non précisée
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New targets needed to manage West Africa’s military transitions : Institute for Security Studies (ISS)
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Mutinerie déjouée au Niger : comment la Russie a prêté main-forte au régime militaire : TV5 Monde Afrique, septembre 2025
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Gouvernement Abdoulaye Maïga – composition : Wikipédia (référence comparative Mali)