Uranium du Niger : Washington revient au Sahel par les capitaux

La rédaction

septembre 20, 2026

Deux ans après avoir plié bagage de ses dernières bases au Niger, Washington opère un retour discret mais lourd de sens : non plus avec des soldats, mais avec des capitaux. La Development Finance Corporation américaine a approuvé un financement pouvant atteindre 414,2 millions de dollars pour le projet d’uranium Dasa, porté par la société canadienne Global Atomic. Un pivot stratégique qui révèle autant qu’il dissimule.

Un retrait militaire qui n’a pas fermé tous les dossiers

Le calendrier est connu. La base aérienne 101 de Niamey est évacuée le 7 juillet 2024, la base 201 d’Agadez, la dernière installation américaine au Niger, le 5 août suivant. Le retrait complet est officiellement acté le 17 septembre 2024. En quelques mois, Washington perd ainsi sa présence militaire la plus significative en Afrique de l’Ouest, sous la pression d’une junte qui, depuis le coup d’État du 26 juillet 2023, a méthodiquement remodelé ses alliances extérieures.

Ce départ n’a pas été une capitulation silencieuse : il reflète une recomposition plus large de la présence occidentale au Sahel, accélérée par la vague de putschs qui a emporté successivement le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Dans ce contexte, la question n’était pas de savoir si Washington chercherait à rester pertinent dans la région, mais sous quelle forme.

La réponse, aujourd’hui, prend la forme d’une facilité de dette : 414,2 millions de dollars approuvés par la DFC pour financer le développement du projet Dasa dans la région d’Agadez, la même où se trouvait, jusqu’à l’été 2024, la base aérienne qui incarnait le dispositif antiterroriste américain au Sahel.

Le projet Dasa : une mine stratégique sur le papier

Le gisement de Dasa n’est pas un actif mineur. L’étude de faisabilité actualisée en 2024 par Global Atomic et sa coentreprise nigérienne SOMIDA recense 73 millions de livres d’U₃O₈ de réserves minérales. Sur une durée de vie estimée à 23 à 24 ans, le projet vise une production totale d’environ 68,1 millions de livres, soit une moyenne annuelle d’environ 2,9 millions de livres d’U₃O₈. Le démarrage de la production est attendu au premier semestre 2027, avec une production commerciale pleine capacité envisagée à l’horizon 2028.

Pour Washington, l’intérêt est doublement lisible. D’abord, l’uranium figure désormais explicitement dans les listes américaines de minéraux critiques, dans un contexte de réindustrialisation nucléaire et de compétition accrue avec la Chine et la Russie pour les approvisionnements. Ensuite, le financement d’un projet privé canadien, Global Atomic est coté à Toronto, permet à la DFC d’avancer des pions sans engagement d’État à État, ce qui préserve une marge de manœuvre diplomatique.

Ce n’est pas un cas isolé dans le portefeuille africain de la DFC. L’agence a multiplié les engagements sur le continent ces dernières années : 553 millions de dollars pour le corridor ferroviaire de Lobito entre l’Angola, la RDC et la Zambie, des dizaines de millions pour des projets de terres rares au Malawi, en Angola et en Afrique du Sud. Mais le dossier nigérien tranche par sa dimension politique : il s’inscrit dans la continuité directe d’un retrait militaire contraint.

Un environnement réglementaire sous haute tension

L’enthousiasme des marchés, l’action Global Atomic a réagi positivement à l’annonce, mérite d’être tempéré par la lecture du contexte réglementaire nigérien. Depuis le coup d’État, la junte a procédé à une revue systématique de ses conventions minières, souvent au détriment des opérateurs étrangers établis.

En janvier 2024, le ministère des Mines suspend temporairement l’octroi de nouveaux permis et ordonne un audit sectoriel. En juin 2024, Orano se voit retirer le permis d’exploitation du gisement d’Imouraren, l’un des plus grands gisements d’uranium non exploités au monde. En juillet 2024, c’est GoviEx qui perd son permis pour le site de Madaouela après expiration d’une mise en demeure. En mars 2026, trois conventions aurifères sont résiliées, et une autorisation pétrolière de Savannah Energy n’est pas renouvelée.

La levée de la suspension générale, intervenue le 27 août 2024, a certes rouvert techniquement le guichet des droits miniers, mais sous des conditions plus exigeantes et avec une ordonnance modificatrice de la loi minière de 2022. Le financement DFC pour Dasa est lui-même explicitement conditionnel : il reste subordonné à la prolongation ou au renouvellement des autorisations minières nigériennes pour le projet, ainsi qu’à la mise en place d’une route d’exportation viable.

L’équation logistique, angle mort du dossier

Ce dernier point constitue peut-être la fragilité la plus concrète de l’ensemble du montage. Depuis la fermeture de la frontière avec le Bénin en juillet 2023, et donc la perte de la route historique vers le port de Cotonou, le Niger n’a pas de corridor d’exportation fiable pour son uranium.

Trois alternatives sont évoquées dans les analyses spécialisées : le corridor via le Togo et le Burkina Faso vers le port de Lomé (la plus concrète à court terme, mais exposée aux risques sécuritaires au Burkina Faso) ; un corridor algérien vers la Méditerranée (qui supposerait des infrastructures inexistantes, dont un port sec à Agadez et un axe ferroviaire) ; enfin, un corridor nigérian, jugé complexe sur les plans logistique et sécuritaire. Le transport aérien a été un moment envisagé, mais n’a pas été retenu par Niamey.

En pratique, il n’existe pas encore de route d’exportation pérenne pour l’uranium nigérien. C’est une contrainte qui dépasse Global Atomic et que le financement DFC ne résout pas par lui-même. Certaines sources industrielles évoquent une possible réouverture de la frontière Bénin-Niger comme variable clé, mais cette perspective reste tributaire de l’évolution politique bilatérale.

La compétition russo-américaine sur fond d’uranium

Le timing de l’annonce DFC n’est pas sans rapport avec l’offensive diplomatique et économique que mène Moscou depuis le putsch de 2023. La Russie a signé un protocole de coopération entre le groupe public nigérien TNUC et Uranium One Group pour relancer l’exploration de nouveaux gisements. En février 2025, un mémorandum entre le ministère nigérien des Mines et Zarubejguéologuia a été signé à Niamey pour l’exploration géologique et l’exploitation minière. En juillet 2025, Rosatom a conclu un mémorandum de coopération nucléaire civile avec le ministère nigérien de l’Énergie.

Face à cette pénétration russe systématique, le financement DFC pour Dasa prend une dimension de contre-offensive feutrée. Washington ne peut plus s’appuyer sur la coopération sécuritaire qu’il entretenait avant le coup d’État, elle a été formellement dénoncée par la junte. Il mise donc sur un levier que Moscou ne peut pas facilement répliquer à l’identique : une capacité de financement de projet à grande échelle, assortie de garanties institutionnelles attractives pour un opérateur privé.

La Chine, quant à elle, est présente de longue date dans le secteur minier nigérien, notamment à travers le gisement d’Azelik et le pipeline exportant le pétrole nigérien vers le Bénin, mais les sources disponibles ne font pas état d’un nouvel accord minier signé après juillet 2023.

Un modèle d’influence à l’épreuve du réel

La substitution de l’influence militaire par l’investissement dans les ressources critiques n’est pas une nouveauté doctrinale américaine, mais le Niger en constitue le cas le plus explicite et le plus concentré sur le plan chronologique. En moins de deux ans, Washington a achevé un retrait militaire et approuvé le plus gros financement minier de son histoire récente en Afrique de l’Ouest.

Ce pivot soulève une question de fond : la diplomatie par les mines est-elle plus durable que la diplomatie par les armes ? Les précédents sont nuancés. Le financement DFC reste conditionnel, la junte a démontré sa capacité à révoquer des permis sans préavis, et la route d’exportation demeure une inconnue. La position officielle du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) sur ce dossier n’est pas encore publiquement formalisée, plusieurs sources soulignent d’ailleurs la distinction entre un financement américain à un projet privé et un accord d’État à État, ce qui laisse ouverte la question de la validation politique du régime.

Ce que le dossier Dasa révèle, en définitive, c’est moins un retour américain au Niger qu’une hypothèse de retour : celle d’une puissance qui teste, à 414,2 millions de dollars, si l’uranium peut faire ce que les soldats n’ont pas pu.

Sources