40 Russes, un général du GRU, des armes : que s’est-il réellement passé à Madagascar depuis décembre ?

La rédaction

septembre 25, 2026

Un coup d’État en octobre 2025, une quarantaine de mercenaires russes débarqués deux mois plus tard, un général du GRU à leur tête, des hélicoptères, des blindés, des banques sous sanctions et des influenceurs financés par Moscou. En l’espace de quelques mois, Madagascar est devenu le terrain d’une opération russe d’une ampleur sans précédent dans l’océan Indien. Ce que documente une enquête d’INPACT/AEOW publiée en septembre 2026 dépasse largement le cadre d’une coopération militaire classique : il s’agirait, selon ses auteurs, d’une tentative de s’ancrer durablement dans l’ouest de l’océan Indien, avec le port de Diego-Suarez comme pièce maîtresse.

Le coup d’État qui a ouvert la porte

Le 12 octobre 2025, le colonel Michaël Randrianirina renverse le président malgache en exercice. Sa particularité : il refuse de tirer sur les manifestants qui contestaient le régime sortant. Selon l’analyste Lou Osborn d’INPACT, « Randrianirina a refusé de tirer sur la foule et s’est présenté comme un protecteur du peuple », ajoutant que « sa mutinerie a réussi et les manifestants sont heureux de voir l’ancien président, vu comme corrompu, s’envoler ». Cette image de libérateur, Moscou ne tarde pas à en tirer parti.

La première interview internationale du nouveau maître d’Antananarivo est accordée à RT, la chaîne financée par le Kremlin. Le signal est sans ambiguïté. Dès lors, la séquence s’emballe à une vitesse qui surprend même les observateurs aguerris du continent africain.

Le 20 décembre 2025, une quarantaine de membres d’Africa Corps atterrissent à l’aéroport international d’Ivato. À leur tête : le général Andrey Averyanov, officier supérieur du GRU, la Direction générale du renseignement russe. Ce nom n’est pas inconnu des spécialistes. Averyanov avait déjà effectué une tournée au Sahel en 2024, passant par la Libye, le Burkina Faso, la République centrafricaine et le Mali, établissant des cadres opérationnels pour ce qui était encore Wagner avant de devenir Africa Corps. Madagascar représente une nouvelle étape dans cette expansion méthodique.

Un indice supplémentaire, relevé par l’enquête : le 30 octobre 2025, un décret de la République du Congo décore discrètement quatre officiers russes de l’Ordre du Mérite, parmi lesquels Averyanov lui-même, le général Alexei Orekhov, directeur de la coopération militaire internationale au sein de l’état-major russe, le colonel Yuri Mikheev et le capitaine de vaisseau Anton Papshev. Ce ballet de distinctions honorifiques, accordées dans la plus grande discrétion à des officiers impliqués dans les opérations africaines du GRU, illustre la coordination d’ensemble qui précède le déploiement malgache.

Diego-Suarez : la géographie au service de la stratégie

Au cœur du dispositif envisagé par Moscou se trouve le port de Diego-Suarez, dans la région Diana, à l’extrémité nord de Madagascar. Sa position géographique est son principal atout stratégique : il commande l’entrée sud du canal du Mozambique et offre un accès direct aux grandes routes maritimes reliant l’Afrique australe, le Moyen-Orient et l’Indo-Pacifique.

Les capacités actuelles du port restent modestes, tirant d’eau maximal de 8,5 à 8,8 mètres, trafic annuel estimé à environ 38 000 tonnes de conteneurs mais des projets d’extension sont en cours, dont l’inauguration d’un nouveau quai C4 en mars 2026, capable d’accueillir des porte-conteneurs de grande capacité. C’est précisément cette fenêtre de modernisation qui intéresse Moscou.

Pour INPACT/AEOW, l’intérêt russe pour Diego-Suarez s’inscrit dans une logique qui dépasse le symbolique : Madagascar pourrait devenir un hub logistique pour les flux russes sous sanctions, notamment autour du carburant et de la flotte pétrolière dite « fantôme ». Cette flotte, dont ADF Magazine documente l’exploitation des registres maritimes africains pour contourner les restrictions occidentales, cherche des points d’appui logistiques dans des zones peu surveillées. Le canal du Mozambique en offre les conditions.

En février 2026, la visite de Randrianirina au Kremlin formalise ce rapprochement. Le nouveau dirigeant malgache est reçu par Vladimir Poutine fait notable, il choisit Moscou avant Paris pour sa première visite officielle de grande envergure. Selon les sources disponibles, un accord bilatéral de coopération est signé le 19 février 2026, couvrant la défense, l’énergie, les hydrocarbures, les infrastructures, la santé, l’éducation et l’agriculture. Les ministères de la Défense et de l’Agriculture des deux pays engagent des discussions sur des mémorandums d’entente spécifiques. Côté russe, des responsables des Affaires étrangères et des Finances participent aux échanges au Kremlin, signe d’une approche gouvernementale coordonnée qui dépasse le seul cadre militaire.

Une bataille pour les esprits

Le volet militaire ne représente qu’une dimension d’un dispositif pensé sur plusieurs registres simultanément. African Initiative, le bras d’influence du Kremlin sur le continent, multiplie les opérations de terrain. Sept influenceurs malgaches ont été invités en Russie tous frais payés. L’AFP rapporte par ailleurs le voyage d’un groupe de treize influenceurs cumulant plus de 3,5 millions d’abonnés Facebook, financé dans le cadre de ces opérations de séduction médiatique.

Plus préoccupant encore : une association d’amitié russo-malgache affirme avoir facilité la candidature de plus de 60 jeunes femmes malgaches au programme Alabuga Start, lié à un complexe industriel du Tatarstan où sont assemblés des drones utilisés dans la guerre en Ukraine. Ce programme a recruté dans une vingtaine de pays africains entre 2023 et 2026, de l’Ouganda au Sénégal, en passant par le Nigeria, le Mali et la Sierra Leone. La dimension malgache s’inscrit donc dans une stratégie continentale de recrutement de main-d’œuvre peu coûteuse pour l’industrie militaire russe, habillée en offres d’emploi attractives pour des jeunes femmes en situation économique précaire.

Une architecture financière hors sanctions

L’enquête d’INPACT/AEOW identifie enfin ce qu’elle décrit comme une architecture financière parallèle, capable de fonctionner à l’écart des circuits soumis aux sanctions occidentales. Deux institutions russes sous sanctions apparaissent dans ce schéma : Sber, la première banque de Russie, et Promsviazbank (PSB), établissement financier étroitement lié au complexe militaro-industriel russe. PSB a par ailleurs lancé en 2025 la plateforme de paiements A7, avec des bureaux ouverts à Harare et Lagos, conçue explicitement pour contourner les restrictions d’accès au système financier international.

À Madagascar, la présence de ces acteurs, combinée au réseau de paiement A7, dessinerait selon les auteurs du rapport les contours d’un système capable de traiter des flux financiers liés aux hydrocarbures, aux équipements militaires et aux activités commerciales russes, sans passer par des correspondants bancaires occidentaux.

Le modèle Africa Corps à l’épreuve de l’océan Indien

Madagascar constituerait ainsi une déclinaison spécifique du modèle opérationnel qu’Africa Corps a testé et affiné au Sahel. Au Burkina Faso, environ 100 instructeurs ont été déployés dès janvier 2024, principalement à Loumbila, pour des missions de protection du régime, de formation et de patrouilles conjointes. Au Niger, un contingent similaire est arrivé en avril 2024 à la base aérienne 101 de Niamey, avec, selon une analyse du Combating Terrorism Center de West Point, des équipements antiaériens inclus dans le déploiement initial.

À Madagascar, le schéma est comparable dans sa structure, instructeurs, équipements, formation des forces locales mais la finalité géostratégique est d’une autre nature. Le Sahel offrait à Moscou des leviers d’influence politique et un accès aux ressources minières. L’océan Indien ouvre une perspective maritime que le Kremlin n’avait pas encore sécurisée sur la façade orientale de l’Afrique.

Madagascar partenaire ou plateforme ?

La question que posent les auteurs du rapport mérite d’être formulée sans détour : Madagascar construit-il un partenariat avec la Russie, ou la Russie construit-elle à Madagascar la plateforme dont elle a besoin dans l’océan Indien ? Les deux logiques ne sont pas nécessairement exclusives, mais elles ne profitent pas également aux deux parties.

Du côté malgache, le bilan tangible formation militaire, livraisons d’équipements, promesses d’investissements dans l’énergie et les infrastructures reste difficile à évaluer indépendamment des engagements formels. Du côté russe, les gains potentiels sont déjà identifiables : un accès maritime en voie de sécurisation, un réseau d’influence médiatique en construction, une architecture financière opérationnelle et un précédent géopolitique dans une région que Moscou ne contrôlait pas. Pour INPACT/AEOW, les bénéfices pour Moscou sont « beaucoup plus visibles que ceux pour la population malgache ».

À l’heure où la stratégie maritime russe en Afrique cherche à consolider ses positions dans l’Indo-Pacifique, Diego-Suarez pourrait s’avérer valoir bien plus que sa modeste capacité portuaire actuelle ne le laisse supposer. La question pour les chancelleries occidentales, et en particulier pour Paris dont la présence dans l’océan Indien reste structurante, est de savoir à quelle vitesse ce basculement peut devenir irréversible.

Sources