Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, trois coups d’État en moins de trois ans n’ont pas freiné la progression des groupes armés. La raison tient moins aux carences militaires des juntes qu’à une réalité structurelle que les putschs ne peuvent effacer : là où l’État ne gouverne pas, d’autres le font à sa place. Cette équation, documentée sur plusieurs continents, s’impose désormais comme la clé de lecture la plus rigoureuse de la crise sahélienne.
Des coups d’État sans prise sur les causes profondes
Le scénario s’est répété trois fois : un coup de force, des promesses de reconquête territoriale, une rhétorique souverainiste et, quelques mois plus tard, le constat que les groupes armés continuent d’étendre leur emprise. La séquence malienne. double putsch de 2020 et 2021, puis les coups d’État burkinabè de 2022 et nigérien de 2023 ont certes reconfiguré les alliances diplomatiques et chassé les forces françaises. Ils n’ont pas modifié les conditions d’implantation du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), aussi connu sous son acronyme anglophone JNIM.
Selon les données de l’ACLED, le GSIM opérait dans onze des treize régions du Burkina Faso dès septembre 2024, après avoir mené plus de quatre cents attaques dans dix régions au premier semestre 2022. Au Mali, l’offensive d’août 2024 a projeté le groupe jusqu’à Yélimané et Nioro du Sahel, dans la région de Kayes, à l’extrême ouest du pays, zones longtemps épargnées. Cette expansion ne traduit pas une supériorité militaire exceptionnelle : elle révèle la permanence de conditions favorables à l’ancrage territorial.
La carte de l’absence : services publics, justice, protection
Ces conditions sont avant tout institutionnelles. Dans les zones rurales du Sahel, l’État est structurellement défaillant, non par négligence circonstancielle, mais par incapacité accumulée depuis des décennies. Au Burkina Faso, environ 93 % de la population rurale n’avait pas accès à l’électricité en 2023, selon les données de l’OCHA. En 2021-2022, 4 258 écoles étaient fermées au Burkina Faso en raison de l’insécurité, selon l’UNICEF et le ministère burkinabè de l’Éducation, un chiffre qui atteignait 6 149 à la rentrée 2023-2024 avant de redescendre à 5 319 au 31 mars 2024. Au Niger, 890 établissements scolaires étaient simultanément fermés.
La justice est le maillon le plus révélateur de cette défaillance. Au Mali, seulement 18 % des habitants des zones rurales déclarent connaître les services d’aide juridique, selon Afrobarometer. Des analyses de Clingendael signalent que les déplacements peuvent dépasser deux cents kilomètres pour atteindre un tribunal dans les zones septentrionales. Au Niger, le taux de couverture juridictionnelle atteignait 64 % en 2019, ce qui signifie qu’un tiers du pays, essentiellement rural, en était dépourvu. Dans ce désert institutionnel, les groupes armés n’ont pas besoin de séduire : ils arbitrent, ils protègent, ils sanctionnent. Ils fournissent ce que l’État refuse ou est incapable de fournir.
Le précédent afghan : une leçon de méthode
La tentation est grande de conclure mécaniquement : absence d’État égale implantation djihadiste. Les travaux académiques sur le cas afghan invitent à une lecture plus nuancée, que les chercheurs en sécurité appliqués au Sahel devraient garder à l’esprit. L’analyse de l’IFRI sur la gouvernance en Afghanistan rappelle que l’ancrage des talibans dans les campagnes n’a pas résulté d’un simple vide institutionnel, mais de la combinaison de trois facteurs : l’incapacité de l’État à protéger, sa présence prédatrice lorsqu’il intervient, et la capacité des insurgés à s’insérer dans les réseaux sociaux locaux, tribaux, religieux, familiaux.
Cette grille s’applique avec une précision déconcertante au Sahel. L’International Crisis Group, dans ses rapports de 2023-2024 sur la région, insiste sur le fait que les recrues des groupes djihadistes ne rejoignent pas nécessairement par conviction idéologique, comme le rapporte Le Monde, mais pour se protéger, venger un abus ou obtenir un revenu. La violence étatique, arrestations arbitraires, exécutions extrajudiciaires, abus des forces auxiliaires, nourrit le ressentiment et valide le discours djihadiste plus sûrement que n’importe quelle propagande.
Le cas du Mozambique confirme la portée de ce schéma au-delà du Sahel. À Cabo Delgado, Ansar al-Sunna Wa Jama’a a exploité une marginalisation socio-économique durable, l’absence de services publics dans les zones rurales et la mauvaise gouvernance des ressources gazières pour construire, à partir de 2017, une insurrection durable. L’intervention militaire rwandaise et de la SADC a réduit la capacité du groupe à tenir les villes, mais sans résoudre les déficiences institutionnelles sous-jacentes, l’insurrection a conservé sa capacité à se reconstituer dans les zones rurales.
L’équation budgétaire des juntes : la sécurité contre le développement
Les gouvernements de transition sahéliens ont répondu à l’insécurité par une militarisation accélérée de leurs budgets. Au Burkina Faso, les dépenses militaires ont augmenté de 108 % entre 2021 et 2024. Au Mali, elles sont passées de 299 milliards de francs CFA en 2019 à 476 milliards en 2023. Au Niger, la hausse atteint 56 % entre 2022 et 2024. Le FMI estime que dans les pays sahéliens concernés, les dépenses de sécurité représentaient en moyenne 25 % des recettes fiscales hors dons en 2022, comprimant les dépenses sociales et l’investissement dans les services publics.
Ce choix budgétaire n’est pas irrationnel dans un contexte de guerre. Mais il entretient une contradiction structurelle : en concentrant les ressources sur l’appareil militaire, les juntes approfondissent le déficit de services dans les zones rurales, précisément là où les groupes armés recrutent. Le cercle est vicieux. Une stratégie de reconquête territoriale qui ne s’accompagne pas de la restauration simultanée de services publics, de justice et de protection des civils ne fait que déplacer le problème.
Gouvernance crédible : condition nécessaire, non suffisante
La conclusion qui s’impose est inconfortable pour les tenants d’une réponse exclusivement sécuritaire : la stabilisation du Sahel ne sera pas le produit d’une supériorité militaire. Elle suppose le rétablissement d’un lien de confiance entre les populations et des institutions perçues comme légitimes, ce que ni les coups d’État, ni les partenariats militaires de substitution ne peuvent engendrer par décret.
Cela ne signifie pas que la gouvernance suffit à elle seule. La protection physique des civils reste une condition préalable sans laquelle aucun service public ne peut être déployé et aucune confiance ne peut être restaurée. L’équation est donc double : sécurité et gouvernance, simultanément, pas séquentiellement. L’expérience afghane et mozambicaine montre que l’une sans l’autre ne produit que des stabilisations provisoires.
La question qui demeure ouverte est politique autant qu’analytique : les juntes sahéliennes, dont la légitimité repose en partie sur leur posture souverainiste et leur rhétorique anti-occidentale, ont-elles intérêt à construire des institutions crédibles qui renforcerait, à terme, une société civile indépendante de leur tutelle ? L’histoire des régimes issus de coups d’État donne peu de raisons d’optimisme. Ce sont précisément ces incitations perverses que les partenaires régionaux, CEDEAO, Union africaine, et les bailleurs internationaux devront intégrer s’ils veulent concevoir un soutien à la gouvernance qui ne se réduise pas à un blanc-seing aux régimes en place.
Sources
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Conflict intensifies and instability spreads beyond Burkina Faso, Mali and Niger : ACLED, 2024
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Au Mali, les obstacles à l’accès à la justice persistent : Afrobarometer, février 2026
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Résultats clés pour les enfants – Éducation : UNICEF Burkina Faso
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The Sahel, CAR face complex challenges to sustainable development : FMI, novembre 2023
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Au Sahel, c’est avec la justice sociale que les États éviteront que leurs communautés ne basculent dans le camp de l’ennemi : Le Monde, avril 2023
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Burkina Faso, Mali and Western Niger Humanitarian Snapshot : OCHA, décembre 2024
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Au-delà de la dichotomie : contraintes systémiques de la justice au Mali : Clingendael, 2015