TOGO–CHINE : Lomé courtise les banques chinoises, Pékin étend son emprise économique

La rédaction

octobre 18, 2026

La visite officielle de Faure Gnassingbé en Chine, du 9 au 16 octobre 2026, a débouché sur une déclaration qui ne manquera pas d’alimenter les discussions dans les salles de conseil de Lomé à Abidjan : le Togo se dit « disposé à accueillir l’implantation d’institutions financières chinoises » sur son territoire. Derrière la formule diplomatique, c’est une recomposition potentielle du paysage bancaire ouest-africain qui se profile, au moment où les échanges sino-togolais franchissent des seuils inédits et où le yuan cherche discrètement à s’insérer dans les circuits de la zone franc.

Des échanges en surchauffe, un déficit structurel

Le contexte commercial justifie à lui seul l’attention portée à ce rapprochement. Selon Wang Min, ambassadrice de Chine au Togo, le commerce bilatéral a atteint 5,43 milliards de dollars en 2025, en hausse de 55 % sur un an. Ce chiffre, rapporté par Agence Ecofin, traduit une accélération brutale : sur les seuls neuf premiers mois de 2025, les échanges avaient déjà dépassé 4 milliards de dollars selon Togofirst.

La structure de ces échanges est révélatrice. Les exportations togolaises vers la Chine phosphates, coton, soja, sésame, bois ont connu une progression spectaculaire, atteignant près d’un milliard de dollars sur les neuf premiers mois de 2025, soit une hausse de l’ordre de 400 % en un an. Mais les importations chinoises demeurent écrasantes : biens manufacturés, équipements électroniques, motos, vêtements, matériels industriels. Le déficit commercial togolais vis-à-vis de la Chine sur cette même période s’établissait à environ 2 milliards de dollars. Le Togo exporte des matières premières, importe des produits à plus haute valeur ajoutée : la relation commerciale reproduit un schéma classique de dépendance, même si la dynamique des exportations agricoles et minières offre une nuance.

C’est précisément dans ce contexte de croissance des flux mais de déséquilibre persistant que s’inscrit la demande d’implantation bancaire. L’argument avancé est d’abord fonctionnel : faciliter le règlement des transactions, réduire les coûts de conversion et offrir aux entreprises togolaises des instruments de financement adaptés aux échanges avec la Chine.

Le protocole Ecobank-CIPS, signal avant-coureur

Un événement est passé presque inaperçu, mais mérite d’être replacé dans ce cadre. Le 10 octobre 2026, en marge de la visite présidentielle, Ecobank a signé à Pékin un protocole d’accord avec le système chinois de paiements interbancaires transfrontaliers CIPS. L’objectif affiché : faciliter les règlements en yuans pour les transactions entre l’Afrique et la Chine.

Le CIPS traite des volumes considérables à l’échelle mondiale 180,15 billions de yuans en 2025 selon ses données officielles mais la ventilation de ces flux par zone géographique n’est pas publiée. Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’Ecobank, groupe panafricain dont le siège social est précisément à Lomé, est présent dans une trentaine de pays africains. En s’interfaçant avec CIPS, il devient un nœud potentiel de diffusion du yuan dans des marchés où la banque chinoise directe est quasi absente. Pour la zone UEMOA, ce protocole constitue une porte d’entrée discrète mais réelle du yuan dans les circuits financiers régionaux, sans que cela implique la présence physique d’un établissement chinois.

La BCEAO, de son côté, ne semble pas avoir pris de position publique spécifique sur l’agrément éventuel de banques chinoises dans l’UEMOA. Les instructions publiées en 2025 par la banque centrale régionale portent essentiellement sur les relations avec les entités non résidentes et les comptes de non-résidents, et non sur une réforme du cadre d’agrément bancaire applicable aux établissements extérieurs à l’Union. Le régime d’agrément unique de la BCEAO, rappelons-le, vise les banques déjà agréées dans un État membre, non les candidats dont le siège est hors zone franc. Une banque chinoise souhaitant s’implanter devrait donc instruire un dossier d’agrément classique auprès des autorités compétentes de l’UMOA.

La BOAD, tête de pont du financement chinois en UEMOA

Avant même toute implantation bancaire directe, la Chine irrigue déjà le financement de la région via un autre canal. En septembre 2026, la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), dont le siège est à Lomé, a bénéficié d’une quatrième ligne de crédit de la Banque de développement de Chine d’un montant de 131,2 milliards de FCFA, fléchée vers les PME de l’UEMOA. Ce mécanisme de refinancement indirect — une banque de développement chinoise fournit des ressources à une institution régionale africaine, qui les rétrocède aux opérateurs locaux en assumant le risque final illustre le modèle privilégié par Pékin en Afrique francophone : efficace, peu visible, et parfaitement compatible avec les architectures réglementaires existantes.

La posture de Lomé n’est d’ailleurs pas anodine. La capitale togolaise occupe une position singulière dans le système bancaire de l’UMOA : quatre holdings financiers y sont domiciliés, affichant un bilan consolidé cumulé de 24 126,7 milliards de FCFA, soit 40 % des actifs des compagnies financières de l’Union. Accueillir des banques chinoises dans ce centre financier reviendrait à offrir à Pékin un point d’ancrage structurant pour l’ensemble de la région.

Un précédent continental, une implantation directe encore rare

Les banques chinoises sont présentes en Afrique subsaharienne, mais leur déploiement dans la partie francophone de l’Afrique de l’Ouest reste marginal. Bank of China est implantée en Afrique du Sud, en Zambie, à Maurice, en Angola et à Djibouti. ICBC détient 19,7 % du groupe sud-africain Standard Bank, dont la filiale Stanbic Bank est présente en Côte d’Ivoire une présence indirecte des capitaux chinois, mais qui n’équivaut pas à une filiale opérationnelle sous pavillon chinois.

En Éthiopie et au Kenya, les banques chinoises ont surtout opéré via le financement de projets d’infrastructure, des prises de participation dans des établissements locaux ou des bureaux de représentation orientés vers les entreprises chinoises, plutôt qu’en déployant des réseaux de détail concurrençant les banques nationales. En Angola et au Zimbabwe, selon les travaux de la China-Africa Research Initiative de l’Université de Boston, le modèle dominant a reposé sur des prêts liés à des projets, souvent garantis par des recettes pétrolières ou des actifs publics, avec un accès au crédit PME resté limité et essentiellement indirect.

Pour le Togo, qui comptait quatorze banques et trois établissements financiers à caractère bancaire à fin 2025, l’enjeu n’est donc pas seulement celui de l’accueil d’un concurrent supplémentaire. C’est celui du type d’offre que les banques chinoises seraient susceptibles de déployer : financement lié aux entreprises chinoises opérant au Togo, lignes de crédit au commerce, ou bien offre de crédit aux entreprises locales et aux PME qui peinent à accéder aux ressources longues ?

Le yuan dans la zone franc : signaux faibles, enjeux structurels

La question monétaire est posée en creux. Le yuan représentait environ 0,8 % des réserves de change de la BCEAO à fin 2025, une proportion stable depuis 2020 et sans évolution structurelle notable. La dédollarisation de l’Afrique de l’Ouest francophone n’est pas à l’agenda de la banque centrale régionale, et le franc CFA reste arrimé à l’euro. Mais l’intensification des flux commerciaux avec la Chine crée mécaniquement un besoin de règlement en yuans que ni le dollar ni l’euro ne couvrent de façon optimale.

L’accord Ecobank-CIPS, les lignes de crédit de la Banque de développement de Chine à la BOAD, et la demande d’implantation bancaire directe forment donc un triptyque cohérent. Chaque élément pris séparément reste de portée limitée ; ensemble, ils dessinent une stratégie d’insertion progressive du yuan dans les circuits de financement et de règlement de l’UEMOA, sans confrontation ouverte avec le cadre monétaire régional.

Les économistes spécialisés dans les relations sino-africaines, de Deborah Brautigam à Thierry Pairault, rappellent que cette présence n’est pas neutre politiquement : les banques chinoises, fussent-elles commerciales, s’inscrivent dans les priorités de l’État chinois et dans la stratégie d’internationalisation de ses entreprises. La substitution d’un créancier chinois à un créancier européen ne constitue pas en soi un gain d’autonomie financière. Elle peut créer de nouvelles dépendances, notamment lorsque les financements sont conditionnés à l’intervention d’entreprises chinoises ou garantis par des recettes publiques.

Convertir le rapprochement en valeur ajoutée locale

La vraie question que ce rapprochement pose à Lomé n’est pas celle de l’opportunité, mais celle des conditions. Le Togo dispose d’atouts : une place financière régionale de poids, la BOAD comme partenaire naturel, une croissance des exportations vers la Chine qui montre que le flux commercial n’est pas entièrement à sens unique. Il dispose aussi de la Plateforme industrielle d’Adétikopé, projet multisectoriel lancé en 2021, comme argument pour attirer des investissements productifs plutôt que des flux commerciaux bruts.

Mais l’histoire récente des relations sino-africaines dans le domaine bancaire montre que les banques chinoises financent en priorité ce qui sert les intérêts de Pékin et de ses entreprises. Sans conditions claires sur le contenu local, la part des PME togolaises dans les portefeuilles de crédit et la transparence des contrats, l’implantation bancaire chinoise risque d’accélérer les importations plus qu’elle ne consolide l’industrie locale.

La déclaration commune issue de la visite Gnassingbé-Xi n’identifie aucun établissement précis, ne fixe aucun calendrier et ne pose aucune condition. C’est précisément là que le travail commence. Car l’intégration du yuan dans les circuits financiers de la zone franc ne se décrète pas : elle se négocie, ligne de crédit par ligne de crédit, protocole par protocole. Lomé a ouvert la porte ; reste à définir qui entre, à quel prix, et pour faire quoi.


Sources