Est de la RDC : le jihadisme prospère sur une économie de pillage et de rançonnement

La rédaction

novembre 2, 2026

Un rapport de The Sentry publié le 27 octobre 2026 lève le voile sur l’architecture financière des Forces démocratiques alliées (ADF) dans l’est de la République démocratique du Congo. Loin du seul soutien de l’État islamique, le groupe a construit une économie de guerre diversifiée et résiliente, adossée à l’or de conflit, au cacao, aux enlèvements et au racket systématique des populations locales.

Un groupe armé devenu autofinancé

Fondées en Ouganda dans les années 1990, les ADF ont longtemps reposé sur un financement hybride : extorsion locale, commerce clandestin de ressources naturelles et réseaux transfrontaliers. Leur allégeance formelle à l’État islamique, officialisée en 2019 sous l’appellation ISCAP, a d’abord apporté un soutien financier extérieur structuré, les experts de l’ONU ont documenté des transferts de plusieurs centaines de milliers de dollars transitant par la Somalie, l’Afrique du Sud et le Kenya entre 2019 et 2020. Mais à mesure que l’organisation centrale perdait ses territoires au Moyen-Orient, le financement s’est décentralisé.

L’évolution est aujourd’hui lisible : selon The Sentry, les ADF ont considérablement réduit leur dépendance financière envers Daech, en développant leurs propres sources de revenus sur le terrain congolais. Le groupe s’est transformé en acteur économique à part entière, capable de financer ses opérations, son recrutement et sa logistique sans compter sur des transferts extérieurs réguliers.

L’or, pilier de l’économie de guerre

L’or constitue le socle de ce modèle. The Sentry identifie les zones aurifères du Nord-Kivu, en particulier la région de Manguredjipa, comme des sites où les ADF contrôlent ou taxent l’extraction artisanale. L’organisation chiffre à un minimum de 1 à 1,6 million de dollars par an les revenus tirés de l’or dans cette seule zone, tout en soulignant que le groupe opère sur d’autres territoires miniers, ce qui laisse supposer un revenu total supérieur.

Le mécanisme est rodé : l’or extrait dans les zones de conflit est acheminé vers l’Ouganda, où il intègre des réseaux de négoce, d’affinage et d’exportation. Ce transit prend tout son relief face aux données commerciales ougandaises : les exportations officielles d’or de l’Ouganda sont passées de 2,3 milliards de dollars en 2023 à environ 3,3 milliards en 2024, puis à 5,8 à 6,4 milliards en 2025, pour un pays dont la production minière nationale ne justifie pas de tels volumes. En 2025, l’Ituri n’avait officiellement exporté que 559 kilogrammes d’or, quand l’Ouganda en déclarait environ 62 tonnes. L’écart est patent.

Kampala nie toute implication étatique dans ce trafic. Le gouvernement ougandais maintient que les flux illégaux relèvent de la contrebande privée, et met en avant la présence de ses forces armées en RDC dans le cadre de l’opération Shujaa, présentée comme une action antijihadiste menée en coopération avec les FARDC. Cette ligne officielle est pourtant contestée par des données commerciales et des enquêtes documentant l’acheminement de l’or congolais vers les raffineries et réseaux d’exportation ougandais. Ni Kampala ni Kinshasa n’avaient, au 1er novembre 2026, répondu officiellement aux conclusions du rapport de The Sentry.

Un portefeuille de revenus délibérément diversifié

L’or n’est qu’un volet de l’économie de guerre des ADF. Le rapport souligne que le groupe tire également des revenus substantiels du commerce du cacao dans les zones sous son influence. Le mécanisme combine production directe, taxation forcée des planteurs et extorsion des intermédiaires commerciaux. Si aucun montant annuel n’a été rendu public pour cette activité, les enquêtes disponibles la décrivent comme une source importante, quoique secondaire par rapport à l’or.

Les enlèvements contre rançon constituent une troisième ligne de revenus. Les ADF pratiquent des enlèvements ciblés de personnes à valeur financière, commerçants, agents humanitaires, familles perçues comme aisées, dont le produit vient compléter les revenus d’extraction. Enfin, le racket systématique des populations locales, taxation des déplacements, des marchés, des activités agricoles et commerciales, assure des rentrées régulières dans les zones de présence du groupe.

Cette diversification n’est pas propre aux ADF. Elle correspond à un modèle observé chez d’autres filiales de l’État islamique en Afrique : l’État islamique au Mozambique, dont les enlèvements auraient quadruplé en 2025, suit une trajectoire similaire, passant du pillage ponctuel à une fiscalité coercitive permanente exercée sur les économies locales. De même, l’EIGS au Sahel combine taxation des routes, des marchés et des éleveurs avec une présence croissante sur les sites d’orpaillage.

Des mécanismes de certification insuffisants

Face à ces flux, les instruments régionaux de traçabilité des minerais montrent leurs limites. Le mécanisme régional de certification de la CIRGL est formellement opérationnel en RDC et en Ouganda. La RDC est considérée conforme depuis 2013 et a délivré plus de 30 000 certificats. L’Ouganda a, quant à lui, achevé la mise en place de son cadre juridique en novembre 2023, mais n’avait inspecté que 10 des 51 sites 3TG recensés lors des derniers bilans disponibles.

Dans les deux cas, l’effectivité du dispositif reste lacunaire là où elle compte le plus : les zones de conflit de l’est congolais, où l’accès est difficile, les capacités d’inspection insuffisantes et la contrebande structurelle. Le rapport de The Sentry pointe précisément cette faille : tant que l’or de conflit peut être réétiquetté et absorbé dans des chaînes d’approvisionnement légales sans traçabilité robuste, les sanctions et les certifications produisent des effets limités sur le financement des groupes armés.

L’analyse académique confirme la complexité du modèle

Ces conclusions s’inscrivent dans un corpus de recherches récentes qui soulignent la sophistication croissante de l’économie politique des ADF. Dans leur rapport publié en janvier 2026 par l’Institut Egmont, Kristof Titeca et Giovanni Salvaggio montrent que le groupe articule des logiques idéologiques, militaires et économiques de façon indissociable : la dimension jihadiste et la dimension prédatrice ne sont pas alternatives, elles se renforcent mutuellement. Le contrôle territorial produit des revenus ; les revenus financent le contrôle territorial.

Cette lecture nuance les approches qui réduisent les ADF à leur seule étiquette islamiste. Elle invite à traiter la question du financement non comme un problème périphérique, une externalité du conflit, mais comme une variable centrale de la persistance du groupe depuis plus de trois décennies dans la région des Grands Lacs.

Démanteler l’économie, pas seulement combattre le groupe

The Sentry formule trois types de recommandations : des enquêtes ciblées sur la chaîne d’approvisionnement aurifère, en remontant jusqu’aux raffineries et négociants ougandais qui absorbent l’or de conflit ; des poursuites judiciaires contre les acteurs économiques facilitant ces flux ; et des mesures structurelles visant à réduire l’ancrage local du groupe, en renforçant la présence de l’État dans les zones minières, en formalisant l’exploitation artisanale et en asséchant les revenus d’extorsion.

La question qui se pose désormais aux décideurs est celle de la séquence : peut-on démanteler l’économie de guerre des ADF sans d’abord restaurer une présence étatique minimale dans les territoires qu’ils contrôlent ? L’expérience des vingt dernières années dans l’est du Congo suggère que l’inverse, sécuriser sans réguler économiquement, n’a pas suffi à tarir durablement le financement des groupes armés.

Sources