À Edéa, des chauffeurs sans contrats dénoncent l’exploitation de leur employeur chinois

La rédaction

octobre 22, 2026

Des chauffeurs routiers camerounais ont immobilisé leurs camions les 8 et 9 octobre 2026 à Edéa, dans la région du Littoral, pour dénoncer des conditions de travail jugées abusives imposées par une entreprise gérée par des expatriés chinois. Absence de contrats, non-affiliation à la sécurité sociale, arriérés de salaires : les griefs accumulés s’inscrivent dans un schéma documenté bien au-delà des frontières camerounaises.

Une grève pour exister juridiquement

Les faits rapportés par les syndicats du secteur des transports sont précis : les travailleurs employés par l’entreprise, désignée tantôt sous le nom DONFACK, tantôt sous celui de DONGFANG SARL, n’auraient ni contrats de travail formalisés, ni affiliation à la Caisse nationale de prévoyance sociale, ni paiement régulier de leurs salaires. La grève des 8 et 9 octobre a constitué leur principal levier de pression face à un employeur que les syndicats décrivent comme imperméable aux revendications.

Ces accusations sont d’autant plus graves qu’elles concernent des obligations légales non négociables. Le Code du travail camerounais ne prévoit aucune dérogation fondée sur la nationalité des actionnaires ou des dirigeants : toute entreprise employant des salariés au Cameroun doit affilier ses travailleurs à la CNPS dans les huit jours suivant l’embauche et produire des déclarations mensuelles. L’identité juridique exacte de l’entreprise incriminée reste à ce stade non vérifiée, aucun numéro RCCM n’a été publiquement communiqué, et les deux dénominations circulant dans les médias locaux ne correspondent pas à une fiche d’entreprise clairement identifiable dans les registres accessibles.

Ce flou juridique autour de la dénomination sociale n’est pas anodin. Il est caractéristique d’un mode opératoire récurrent : des intérêts étrangers s’abritent derrière des sociétés immatriculées localement dont la traçabilité reste difficile à établir, réduisant de fait les possibilités de recours pour les travailleurs et d’action pour les inspecteurs du travail.

Les syndicats ont également rapporté que des ressortissants chinois auraient déclaré, de façon ostensible, « EDÉA EST DANS NOTRE POCHE ». Ces propos, s’ils sont avérés, révèlent une posture d’impunité que les représentants syndicaux qualifient d’intimidation délibérée à l’égard des travailleurs et des institutions locales.

Un schéma documenté : des chalutiers ghanéens aux camions camerounais

La situation d’Edéa n’est pas isolée. L’Environmental Justice Foundation (EJF) a documenté de manière circonstanciée des abus graves à bord de chalutiers industriels opérant dans les eaux ghanéennes, dont environ 90 % appartiennent à des intérêts chinois; le plus souvent via des sociétés écrans immatriculées localement pour contourner les restrictions légales sur la pêche étrangère.

Les témoignages recueillis par l’EJF auprès de dix membres d’équipage ghanéens, tous victimes ou témoins directs de violences, brossent un tableau accablant. « La violence est permanente. […] ceux qui ne sont pas assez rapides, le capitaine prend ce qu’il trouve et vous frappe avec. Que ce soit une pierre ou n’importe quoi », témoigne l’un d’eux sous couvert d’anonymat. Les observateurs des pêches mandatés pour contrôler ces navires ne sont pas épargnés : un rapport de l’EJF décrit des menaces avec une barre de métal ou un couteau lorsqu’ils tentaient de documenter des infractions. L’observateur Emmanuel Essien a quant à lui disparu en mer en juillet 2019 à bord du navire Meng Xin 15, ses collègues soupçonnant un acte criminel.

La dimension raciste de ces relations de travail a également émergé dans d’autres contextes. En 2018 au Kenya, un ressortissant chinois dirigeant une entreprise de motos avait été filmé en train de comparer ses employés kényans à des singes, des propos visant explicitement le président Uhuru Kenyatta. Selon la BBC, l’homme avait été arrêté, son permis de travail annulé et il avait été expulsé vers la Chine, une réponse administrative, sans condamnation pénale.

Des lacunes institutionnelles que les employeurs exploitent

Au Cameroun, les précédents en matière de sanctions contre des entreprises à capitaux chinois existent, mais ils restent peu nombreux et faiblement médiatisés. En 2026, une vidéo montrant un employé fouetté dans un supermarché chinois à Yaoundé avait déclenché une réaction du ministre du Travail. Des entreprises minières chinoises ont également été visées par des opérations d’assainissement dans plusieurs régions. Mais les sanctions directement liées au droit du travail demeurent l’exception plutôt que la règle, les procès-verbaux d’inspection ne sont pas systématiquement publiés, rendant tout bilan précis impossible.

La CEMAC dispose bien d’un socle juridique communautaire, notamment via sa Charte des investissements, qui pose le principe d’égalité de traitement entre investisseurs étrangers et nationaux. Mais ce texte protège avant tout les droits des investisseurs, non ceux des travailleurs. La protection de ces derniers reste largement renvoyée aux législations nationales, dont l’application effective dépend de la capacité et de la volonté, des inspections du travail à se déployer sur le terrain.

À Edéa, aucune réaction officielle du ministère du Travail et de la Sécurité sociale n’avait été rendue publique dans les jours suivant la grève. Le gouvernement avait certes organisé, en août 2026, une concertation avec les transporteurs débouchant sur treize résolutions, dont la suspension de certaines pesées sur l’axe Edéa-Kribi. Mais ces engagements, antérieurs au mouvement social d’octobre, ne portaient pas sur les droits des travailleurs employés par des opérateurs étrangers.

Vers une responsabilité effective des opérateurs étrangers

La récurrence de ces situations, du Ghana au Cameroun en passant par le Kenya, invite à poser une question structurelle : les États africains disposent-ils des outils juridiques et des moyens opérationnels pour contraindre des employeurs étrangers à respecter le droit du travail local ? Les textes existent. Les obligations de la CNPS sont claires, les contrats obligatoires, les sanctions prévues. Ce qui fait défaut, c’est souvent la capacité de les faire appliquer face à des entreprises dont l’opacité juridique, double dénomination, actionnariat non traçable, immatriculation de façade constitue en elle-même une stratégie de contournement.

Pour les décideurs publics camerounais, la grève d’Edéa constitue un test de crédibilité. Une intervention rapide des inspecteurs du travail et une clarification de l’identité juridique de l’employeur seraient le premier signal que le droit national s’applique sans distinction d’origine du capital. À défaut, le silence des autorités risque d’être interprété, par d’autres opérateurs étrangers, comme une invitation à persévérer.

Sources