Dette africaine : la reprise des emprunts sous le poids des taux d’intérêt

La rédaction

novembre 6, 2026

Les États d’Afrique subsaharienne ont renoué avec les marchés obligataires internationaux en 2024, levant des milliards de dollars après deux années de quasi-absence. Mais cette réouverture s’accompagne de conditions bien moins favorables qu’avant la période de turbulences : coupons en nette hausse, maturités raccourcies, et un service de la dette qui absorbe désormais une part croissante des budgets nationaux. La question n’est plus de savoir si les États peuvent emprunter, mais à quel prix, et qui, au bout du compte, en supporte le coût.

Des coupons en hausse qui révèlent le vrai prix du retour

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En janvier 2024, la Côte d’Ivoire a réussi une émission de 2,6 milliards de dollars sur deux tranches à 9 et 13 ans, avec des coupons de 6,30 % et 6,85 %, une performance honorable au regard des conditions de marché, portée par un carnet d’ordres supérieur à 8 milliards de dollars. Le Sénégal, qui avait attendu juin pour revenir sur les marchés, a dû offrir un coupon de 7,75 % pour lever 750 millions de dollars à sept ans. Plus au nord-est, le Kenya empruntait à 10,375 % sur sept ans, et le Nigeria à des taux similaires, entre 9,625 % et 10,375 % selon les tranches.

Ces niveaux contrastent avec ceux observés en 2019-2021, lorsque les mêmes émetteurs accédaient aux marchés à des conditions nettement plus favorables, portés par des taux directeurs mondiaux quasi nuls et un appétit généralisé pour le rendement. La normalisation monétaire engagée par la Réserve fédérale américaine à partir de 2022 a durablement renchéri le financement externe pour l’ensemble des marchés émergents, et l’Afrique subsaharienne n’y a pas échappé.

L’argument selon lequel les spreads auraient « considérablement diminué » depuis leur pic de mi-2022, position défendue par le FMI dans ses Perspectives économiques régionales d’octobre 2024, est techniquement exact mais ne doit pas masquer la réalité : emprunter à 8 %, 9 % ou 10 % sur des horizons de sept à treize ans, c’est contracter aujourd’hui des engagements qui pèseront sur les budgets publics pendant toute la prochaine décennie. Le FMI lui-même avertit qu’un coût moyen durablement élevé pourrait compromettre la soutenabilité de la dette pour les émetteurs les plus fragiles.

Un service de la dette qui étouffe les marges budgétaires

La vraie mesure de la contrainte se lit dans les budgets nationaux. Selon Africa’s Pulse d’octobre 2024, la Banque mondiale relève qu’en 2023, les gouvernements d’Afrique subsaharienne ont consacré plus de 45 % de leurs recettes publiques au remboursement de la dette et au paiement des intérêts, contre 31 % en 2022. En une seule année, la part du budget captée par la dette a bondi de près de quinze points de pourcentage. Pour le pays médian de la région, les intérêts seuls représentaient plus de 12 % des recettes publiques en 2024, avant même de comptabiliser les remboursements du principal.

Ces moyennes régionales dissimulent des situations encore plus tendues au niveau national. Au Kenya, les paiements d’intérêts atteignaient environ 30 % des recettes publiques en 2024, selon des synthèses citant les données du FMI. Dans ce contexte, les arbitrages budgétaires deviennent implacables : les ressources consacrées au service de la dette sont autant de ressources soustraites aux dépenses sociales, aux investissements d’infrastructure et aux transferts aux ménages vulnérables.

Les données disponibles pour la Zambie et le Kenya illustrent concrètement ces arbitrages. En Zambie, la part du budget allouée à la santé est passée de 9,5 % en 2018 à 8 % en 2022, tandis que l’éducation reculait de 17,2 % en 2016 à 12,4 % en 2022, une période qui coïncide précisément avec l’aggravation de la crise de la dette zambienne. Les dépenses de développement dans la santé au Kenya ont, quant à elles, chuté d’environ 50 % entre 2021/2022 et 2024/2025, passant de 63,8 milliards à 32 milliards de shillings. Ces évolutions ne résultent pas de choix politiques délibérés, mais de contraintes arithmétiques : quand le service de la dette absorbe une part croissante des recettes, les marges pour tout le reste se réduisent mécaniquement.

Des maturités raccourcies, un risque de refinancement accru

Outre le niveau des coupons, la structure temporelle des nouvelles émissions mérite attention. La tendance observable entre 2019 et 2024 révèle une compression des maturités lors de la crise de 2022-2023, les émetteurs s’étant alors cantonnés à des horizons de sept à dix ans, faute de pouvoir placer des titres plus longs dans un environnement de taux en hausse, suivie d’un réallongement partiel en 2024, notamment grâce aux émissions ivoiriennes et béninoises.

Ce réallongement est bienvenu, mais reste insuffisant pour restaurer le profil de risque de 2019-2021, lorsque des maturités à 15 ou 30 ans étaient accessibles. L’enjeu est structurel : des obligations à sept ans émises en 2024 arriveront à maturité en 2031. Si les conditions de marché restent dégradées à cet horizon, les États devront refinancer dans un environnement potentiellement tout aussi onéreux, ou pire. C’est précisément ce risque de refinancement concentré que les économistes identifient comme l’un des facteurs amplificateurs des crises de dette souveraine.

Le précédent latino-américain des années 1990 est à cet égard instructif. L’expérience des crises mexicaine, argentine et brésilienne a montré que la concentration des échéances à court terme peut transformer une difficulté de liquidité en crise d’insolvabilité. Le Mexique, notamment, avait converti une partie substantielle de sa dette en tesobonos, des titres à très courte maturité indexés sur le dollar : lorsque le peso s’est effondré en 1994, la combinaison d’une dette courte et libellée en devises a précipité une crise systémique. Les économistes en ont tiré une leçon qui reste d’actualité pour l’Afrique subsaharienne : le risque de refinancement est aussi important que le niveau absolu de la dette.

Ce que recommande la Banque mondiale – et les limites de l’exercice

Face à cette situation, la Banque mondiale préconise une combinaison d’assainissement budgétaire graduel, de renforcement de la transparence dans la gestion de la dette, d’élargissement de la mobilisation des recettes intérieures et de privilège accordé aux financements concessionnels sur les emprunts commerciaux. Elle recommande également de protéger les dépenses sociales et d’investissement lors des ajustements budgétaires.

Ces recommandations sont cohérentes dans leur logique. Elles se heurtent néanmoins à une contrainte politique réelle : pour de nombreux États, les marchés internationaux représentent une source de financement flexible que les guichets concessionnels, FMI, Banque mondiale, bailleurs bilatéraux, ne peuvent pas toujours remplacer à la même échelle ni avec la même rapidité. Les eurobonds, malgré leur coût, offrent aux trésoriers d’État une souplesse d’utilisation que les prêts conditionnels n’offrent pas.

La vraie question posée par le retour des émissions subsahariennes sur les marchés en 2024 n’est donc pas celle de l’opportunisme des États ou de la cupidité des investisseurs. Elle est structurelle : à quel niveau de coupon le recours aux eurobonds cesse-t-il d’être un outil de financement du développement pour devenir un fardeau qui hypothèque les budgets futurs ? Et surtout, qui décide de ce seuil, les ministres des Finances sous pression de liquidité, ou les marchés qui fixent le prix du risque souverain africain depuis Londres et New York ?


Sources