Côte d’Ivoire : derrière la hausse de la production d’or, des circuits d’exportation encore mal connus

La rédaction

novembre 4, 2026

La Côte d’Ivoire a produit 59,1 tonnes d’or en 2024, soit une hausse de 15 % en un an, et vise 100 tonnes annuelles d’ici 2035. Pourtant, les flux qui acheminent ce métal vers les grandes places de raffinage et de négoce internationales restent encore peu documentés. Suisse, Afrique du Sud, Turquie : une cartographie partielle, mais révélatrice des logiques qui structurent le commerce mondial de l’or africain.

Une production en forte croissance, des débouchés concentrés

Selon les données officielles de la Direction générale des Mines et de la Géologie (DGMG), la production aurifère ivoirienne est passée de 51,3 tonnes en 2023 à 59,1 tonnes en 2024, dépassant largement les prévisions initiales du ministère. Cette dynamique s’inscrit dans une trajectoire amorcée depuis plus d’une décennie, qui a hissé le pays au rang de quatrième producteur africain. Le financement privé accompagne cette montée en puissance : en octobre 2024, l’australien Turaco Gold a levé jusqu’à 130 millions de dollars australiens (environ 92 millions USD) sur les marchés pour accélérer le développement de son projet Afema, situé dans le sud-est du pays. L’État ivoirien conserve un intéressement indirect à travers la SODEMI, désormais actionnaire à hauteur de 20 % dans ce projet.

Face à cette production croissante, la question des débouchés d’exportation devient stratégique. Les données disponibles dessinent un tableau très asymétrique entre les trois destinations les plus citées.

La Suisse, raffinerie de référence et client quasi exclusif

La concentration est saisissante : en 2024, la Suisse aurait absorbé environ 87 % des exportations ivoiriennes d’or, pour une valeur déclarée de 1 658 milliards de francs CFA selon les statistiques douanières ivoiriennes rapportées par La Tribune Afrique. Pour 2023, l’Observatoire de la complexité économique (OEC) chiffre à environ 3,82 milliards USD la valeur de l’or ivoirien importé par la Suisse. Ces deux ordres de grandeur, issus de méthodes différentes, convergent pour faire de la Confédération helvétique le principal, et souvent quasi unique, client déclaré de l’or ivoirien.

Cette domination n’est pas propre à la Côte d’Ivoire. La Suisse raffine entre 40 et 60 % de l’or mondial selon les estimations, ses cinq raffineries inscrites à la London Bullion Market Association (LBMA) ayant importé plus de 177 tonnes d’or provenant de mines industrielles africaines en 2020, pour environ 9 milliards de francs suisses. Deux établissements sont explicitement identifiés comme destinataires de l’or industriel ivoirien : Metalor Technologies et MKS PAMP, dont la raffinerie est située au Tessin. Ces liens ont été documentés par l’ONG SWISSAID dans le cadre d’une étude publiée en 2023, qui a recensé 142 relations commerciales entre mines industrielles africaines et raffineries mondiales, dont 79 % impliquent des établissements suisses, sud-africains ou indiens.

Cette structure est sans équivalent dans la région. Le Ghana, producteur bien plus important, présente un modèle d’exportation multipolaire : en 2024, les Émirats arabes unis devançaient la Suisse comme première destination, l’Inde y jouant également un rôle significatif. La dépendance ivoirienne à un seul pôle de transformation reflète à la fois la jeunesse relative du secteur industriel local et l’absence d’infrastructures de raffinage sur le sol national.

Afrique du Sud et Turquie : des présences réelles, mais des données lacunaires

L’Afrique du Sud figure régulièrement dans les listes de destinations de l’or ivoirien, mais les données bilatérales disponibles restent fragmentaires. Les autorités ivoiriennes indiquent que les exportations vers ce pays ont représenté entre 7,6 et 12,6 tonnes par an sur la période 2012-2022, sans que les chiffres annuels détaillés soient publiés dans les sources officielles consultées. Johannesburg abrite la Rand Refinery, l’une des plus grandes raffineries continentales et membre de la LBMA, ce qui lui confère un rôle potentiel de relais pour l’or ouest-africain destiné aux marchés internationaux. Mais la traçabilité des flux entre Abidjan et Johannesburg reste difficile à établir publiquement.

Le cas turc est encore plus opaque pour ce qui concerne spécifiquement la Côte d’Ivoire. Aucune donnée bilatérale fiable n’a pu être identifiée dans les sources ouvertes. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que la Turquie a importé environ 492 millions de dollars d’or ghanéen en 2023, selon les données de l’OEC et de la Banque mondiale, le Ghana étant le principal fournisseur ouest-africain documenté. Sur le plan sectoriel, des acteurs turcs sont actifs dans toute la sous-région : Hacıoğlu Madencilik dans la collecte et le raffinage, Afro Turc au Burkina Faso, MTA International (filiale de l’organisme public MTA) dans l’exploration au Niger. Cette présence structurelle suggère que la Turquie constitue une destination d’intérêt croissant pour l’or ouest-africain, sans qu’il soit possible d’en quantifier la part ivoirienne avec rigueur.

Traçabilité : des avancées réelles sur des filières pilotes, une couverture encore incomplète

La question de la traçabilité est indissociable de celle des flux d’exportation : sans chaîne documentée de bout en bout, les données douanières elles-mêmes restent fragiles. Sur ce point, la Côte d’Ivoire présente un bilan contrasté.

Du côté des avancées, le projet Or Juste, porté par l’ONG IMPACT, constitue une expérience pilote notable dans le secteur artisanal. En 2020, un lingot de 755 grammes produit à Dabakala a été suivi du site minier jusqu’à l’exportateur à Abidjan, avec une documentation complète des transactions et une exportation vers un raffineur européen inscrit à la LBMA. Une évaluation indépendante a conclu à la conformité de cette chaîne avec le Guide de diligence raisonnable de l’OCDE, signal positif mais limité au périmètre audité. Des projets complémentaires ont depuis aidé quatre sites miniers et deux négociants du nord-est ivoirien à appliquer le code CRAFT et à démontrer leur alignement avec les lignes directrices de l’OCDE.

Du côté des limites structurelles, la situation nationale reste difficile à homogénéiser. Le secteur artisanal, qui représente une fraction significative de la production totale, est traversé par des circuits informels, des approvisionnements multi-sites et des intermédiaires peu transparents. Marc Ummel et Yvan Schulz, chercheurs de SWISSAID, estimaient dans leur étude de 2024 que 321 à 474 tonnes d’or artisanal africain ne font l’objet d’aucune déclaration chaque année à l’échelle du continent, et qu’au moins 435 tonnes ont quitté l’Afrique clandestinement en 2022. La Côte d’Ivoire n’est pas isolée dans ce paysage régional, mais elle n’en est pas non plus exempte.

La distinction entre traçabilité et diligence raisonnable, que l’OCDE elle-même souligne, est ici essentielle : identifier l’origine d’un métal ne suffit pas à prévenir les risques liés aux droits humains, au travail des enfants ou au financement de réseaux criminels. C’est précisément ce deuxième niveau d’exigence qui reste le moins couvert à l’échelle nationale.

Des écarts statistiques qui révèlent les limites du dispositif

Une comparaison des sources officielles ivoiriennes illustre l’ampleur des incertitudes statistiques. Pour 2022, la DGMG déclare des exportations totales d’or de 1 950 milliards de FCFA, tandis que la BCEAO publie un chiffre nettement inférieur de 1 123,4 milliards de FCFA pour la même année, un écart qui tient à des différences de périmètre et de méthode, sans qu’une explication officielle harmonisée soit disponible. Pour 2024, l’ANStat agrège l’or, le platine et l’argent dans une même rubrique évaluée à 616,2 milliards de FCFA, rendant toute comparaison directe avec les données d’exportation vers la Suisse méthodologiquement hasardeuse.

Ces écarts ne sont pas anodins pour les décideurs et les investisseurs. La mise en cohérence des données douanières, celles de la BCEAO et celles du ministère des Mines constitue un préalable à toute politique sérieuse de valorisation de la filière. Le Ghana, lui, a subi les conséquences d’une telle opacité : une comparaison de ses données nationales avec celles des pays importateurs a révélé un écart de 229 tonnes d’or entre 2019 et 2023, soit 11,4 milliards de dollars de flux non déclarés, selon les travaux de SWISSAID.

Vers une diversification des destinations et une montée en valeur ?

L’enjeu pour la Côte d’Ivoire n’est pas seulement quantitatif. Porter la production à 100 tonnes par an d’ici 2035 sans développer simultanément des capacités de transformation locale ou de négociation directe avec les marchés finaux reviendrait à reproduire, à plus grande échelle, une dépendance structurelle vis-à-vis des raffineries étrangères. L’Afrique de l’Ouest dans son ensemble cherche à réduire cette dépendance, comme en témoignent les débats régionaux sur la création de raffineries continentales.

La question posée par la cartographie actuelle des exportations ivoiriennes est donc double : comment améliorer la transparence des flux existants vers la Suisse, l’Afrique du Sud et la Turquie, et comment créer les conditions d’une relation commerciale moins asymétrique avec les grands centres de transformation ? La réponse conditionnera en grande partie la capacité du pays à capter davantage de valeur ajoutée sur sa ressource nationale, et à transformer son boom aurifère en levier de développement durable.


Sources