La Cour des comptes du Gabon vient de remettre au gouvernement deux rapports sur l’exécution budgétaire 2025 qui dressent un tableau préoccupant des finances de l’État. Déficit persistant, masse salariale hors normes, arriérés qui s’accumulent : cinq déséquilibres structurels sont identifiés, au moment même où Libreville prépare un nouveau programme avec le Fonds monétaire international. L’assainissement de la trésorerie s’impose désormais comme condition sine qua non de toute négociation crédible.
Cinq alertes pour un budget sous tension
Le premier président de la Cour des comptes, Pamphile Moussavou Ibouanga, a remis jeudi ses rapports au vice-président du gouvernement, Hermann Immongault. Ces documents portent sur l’exécution des lois de finances et la certification des comptes de l’État pour l’exercice 2025. Leur contenu est sans ambiguïté : les finances publiques gabonaises souffrent de déséquilibres qui ne relèvent plus du conjoncturel.
La juridiction financière identifie cinq points de faiblesse : la persistance du déficit budgétaire, l’augmentation continue du stock de dette publique, un faible taux de recouvrement des recettes, des arriérés accumulés sur la dette intérieure et extérieure, et une masse salariale qui dépasse les seuils de référence communautaires fixés par la Cemac. La Cour relève également des retards récurrents dans la transmission des documents budgétaires, qui auraient dû lui parvenir au plus tard le 30 juin suivant la clôture de l’exercice.
Face à ces constats, le vice-président s’est montré prudent : « Le gouvernement examinerait les recommandations de la Cour des comptes avant leur transmission au chef de l’État », selon les propos rapportés par Gabonreview.com. Une formulation qui traduit davantage la réserve institutionnelle que l’urgence que commandent les chiffres.
Une trajectoire d’endettement qui dépasse les normes régionales
Le critère de convergence de la Cemac fixe un plafond d’endettement public à 70 % du PIB. Le Gabon l’a franchi. Selon la Banque mondiale, la dette publique gabonaise atteignait environ 72,5 % du PIB en 2024 estimation qui monte à 80,2 % en projection pour 2025. Les données du FMI, dont le périmètre statistique diffère légèrement, donnent respectivement 70,9 % et 78,9 %. Dans les deux cas, la trajectoire dépasse le plafond communautaire, et certaines projections évoquent un franchissement du seuil de 90 % du PIB dès 2027 si la tendance n’est pas inversée.
Ce dérapage de l’endettement ne s’explique pas seulement par les chocs pétroliers successifs. Les déficits budgétaires hors pétrole de 2022 et 2023 creusés en partie par les dépenses électorales ont alimenté une accumulation rapide d’arriérés. Selon la Banque mondiale, le stock global des impayés est passé de 1,1 % du PIB en 2023 à 3,5 % en novembre 2025. En valeur absolue, les arriérés recensés à fin novembre 2025 atteignaient environ 437,5 milliards de FCFA, dont environ 205 milliards d’arriérés extérieurs et 232 milliards d’arriérés intérieurs. Ces montants pèsent sur la crédibilité financière de l’État, fragilisent les fournisseurs et augmentent l’exposition des banques locales au risque souverain.
Le recouvrement des recettes : un maillon défaillant
La Cour des comptes pointe également l’insuffisance du taux de recouvrement des recettes au regard des indicateurs de la Cemac. L’institution communautaire exige un taux de pression fiscale supérieur ou égal à 17 % du PIB. Les données disponibles pour 2024 suggèrent que le Gabon reste en deçà de cet objectif, même si les chiffres officiels consolidés de la Direction générale des impôts ne permettent pas, à ce stade, d’établir un taux annuel précis et incontestable.
Gabonmedia Time a signalé un manque à gagner de 163 milliards de FCFA au titre des recettes fiscales pour 2024, selon la propre estimation de la Cour des comptes. Ce déficit de mobilisation domestique constitue l’un des ressorts les plus profonds des tensions de trésorerie : un État qui n’encaisse pas suffisamment se retrouve contraint, en bout de chaîne, soit à différer ses paiements, soit à s’endetter à court terme à des conditions défavorables.
Gabon-FMI : la transparence budgétaire comme préalable
C’est dans ce contexte que s’inscrit la préparation d’un nouveau programme avec le FMI. Les précédents épisodes sont instructifs. Entre 2017 et 2024, l’institution de Bretton Woods a imposé au Gabon un critère continu de non-accumulation de nouveaux arriérés extérieurs, assorti d’obligations de publication trimestrielle sur leur montant et leur composition. En décembre 2017, le FMI avait accordé une dérogation après le non-respect de ce critère signe que la contrainte était réelle, mais que son application pouvait s’accommoder de négociations.
Dans son rapport de consultation au titre de l’article IV de 2024, le FMI a insisté sur la nécessité de centraliser l’ensemble des ressources et paiements dans un Compte unique du Trésor, de publier régulièrement des données de dette, et de rendre accessibles les informations financières des entreprises publiques ainsi que les contrats pétroliers et miniers. La transparence budgétaire n’est pas, dans ce cadre, un accessoire de bonne gouvernance : elle constitue un prérequis à tout décaissement.
L’expérience du Congo-Brazzaville est souvent citée en comparaison. Entre 2019 et 2023, Brazzaville a apuré une partie substantielle de ses arriérés intérieurs qui dépassaient 15 % du PIB en 2018 via un mécanisme combinant audit des créances, titrisation et paiements directs. En 2022, les autorités congolaises ont transféré 431 milliards de FCFA aux créanciers domestiques. Le processus a été lent, partiellement contesté, mais il a permis de rouvrir les négociations avec le FMI dans un cadre plus crédible.
L’apurement des arriérés : une condition structurelle, pas un geste ponctuel
Les économistes spécialisés dans les finances publiques de la zone Cemac convergent sur une même recommandation : l’apurement des arriérés ne peut pas être traité comme un événement isolé. Il doit s’inscrire dans un plan pluriannuel chiffré, publié, hiérarchisé selon des critères transparents légalité des créances, ancienneté, impact sur les petites entreprises et sur les banques , et financé de manière soutenable, sans recourir à une nouvelle dette court terme qui ne ferait que déplacer le problème.
Le rapport de surveillance multilatérale de la Cemac pour 2024 rappelle à cet égard que la priorité n’est pas seulement de payer les dettes existantes, mais de restaurer la crédibilité budgétaire et la confiance des opérateurs économiques. Une distinction qui a son importance dans un contexte de transition politique, où la tentation de régler en priorité les créances politiquement sensibles est toujours présente.
Pour le Gabon, la feuille de route semble tracée : audit exhaustif et public du stock d’arriérés, plan d’apurement pluriannuel intégré à la stratégie de dette, renforcement du Compte unique du Trésor, amélioration de l’administration fiscale pour combler le manque à gagner sur les recettes. Ces mesures ne sont pas nouvelles — elles figuraient déjà dans les recommandations des précédents programmes FMI. La question est de savoir si les autorités de transition, qui disposent d’une marge de manœuvre politique inédite pour les mettre en œuvre, sauront s’en saisir avant que la pression des créanciers ne les y contraigne.
La remise des rapports de la Cour des comptes offre une fenêtre d’opportunité : celle d’engager l’assainissement sur la base d’un diagnostic indépendant, avant que les négociations avec Washington ne fixent unilatéralement le calendrier.
Sources
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Finances publiques : la Cour des comptes alerte sur le déficit, la dette et la masse salariale — Gabonreview.com, novembre 2026
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Situation de la dette à fin novembre 2025 — Direction générale de la dette, Gabon, février 2026
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Rapport de consultation au titre de l’article IV – Gabon 2024 — FMI, 2024
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Rapport de surveillance multilatérale Cemac 2024 et perspectives 2025-2026 — Commission de la Cemac, décembre 2025
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Directive fixant les critères et indicateurs macroéconomiques de surveillance multilatérale — Cemac, 2025
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Gabon : manque à gagner de 163 milliards de FCFA en recettes fiscales en 2024 — Gabon Media Time
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Données économiques Gabon – Banque mondiale — Banque mondiale, 2025
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Programme FMI Congo-Brazzaville – Revue 2023 — FMI, 2023