Indice Ibrahim 2026 : quand la croissance africaine avance sans la gouvernance

La rédaction

novembre 1, 2026

L’édition 2026 de l’indice Ibrahim de la gouvernance africaine, publiée le 31 octobre, confirme un paradoxe qui s’installe dans la durée : les économies du continent progressent, mais les institutions, la sécurité et les libertés publiques régressent dans un nombre croissant d’États. Un signal d’alarme pour les décideurs qui conditionnent leurs engagements à la stabilité structurelle des pays partenaires.

Un bilan en demi-teinte sur dix ans

La Fondation Mo Ibrahim publie chaque année un baromètre de référence qui évalue la gouvernance dans les 54 États africains à partir de plus de 90 indicateurs couvrant quatre grandes dimensions : sécurité et État de droit, participation et droits, développement humain, opportunités économiques. L’édition 2026, qui couvre la période 2016-2025, livre un verdict nuancé.

Sur la décennie étudiée, 31 États africains ont amélioré leur score global de gouvernance, tandis que 23 ont reculé. En apparence, la balance penche du bon côté. Mais l’analyse par dimensions inverse le tableau : les progrès se concentrent dans les volets socio-économiques, développement humain, accès aux services, activité économique, tandis que les piliers institutionnels et sécuritaires s’effritent. Selon les données compilées par la Fondation, 77 % de la population africaine vivait en 2023 dans un pays où la catégorie « sécurité et État de droit » ou « participation, droits et inclusion » s’était détériorée depuis 2014, une tendance que l’édition 2026 ne vient pas corriger.

Cette dissociation entre croissance et gouvernance n’est pas propre à l’Afrique. Des cas comparables ont été documentés en Asie du Sud-Est, l’Indonésie sous Suharto, Singapour, la Malaisie de Mahathir Mohamad, où la prospérité économique s’est construite dans des systèmes à libertés politiques restreintes. La différence est que ces trajectoires, lorsqu’elles ont tenu, reposaient sur des États dotés d’une forte capacité administrative. Sur le continent africain, la faiblesse institutionnelle aggrave l’équation.

Le Sahel, laboratoire du paradoxe

Aucune région n’illustre mieux cette tension que le Sahel. Selon RFI, le Burkina Faso est le pays africain ayant le plus reculé dans l’indice Ibrahim entre 2016 et 2025, avec une perte d’environ sept points, affectant l’ensemble des dimensions, sécurité, État de droit, participation démocratique et développement humain. Le Niger, la Guinée et le Mali figurent également parmi les trajectoires les plus dégradées. La Fondation note que six des sept pays à dégradation accélérée sur la période ont subi un coup d’État.

Ce constat entre en collision directe avec leurs performances économiques récentes. Pour 2024, la Banque mondiale et le Trésor français estimaient la croissance du Niger à 10,3 % du PIB réel, portée en grande partie par le démarrage des exportations pétrolières, celle du Mali à 5 % et celle du Burkina Faso à 4,5 %. Des chiffres qui, pris isolément, flatent les bulletins de conjoncture, mais masquent une fragilité structurelle que l’indice Ibrahim met en évidence.

Lors de la présentation du rapport, Nathalie Delapalme, directrice exécutive de la Fondation, a qualifié cette situation de non soutenable à terme, en précisant que vingt-cinq pays enregistraient simultanément des progrès de développement économique et humain et un recul sur la sécurité, l’État de droit et la participation. Elle a ajouté qu’« on ne peut pas associer un coup d’État à la bonne gouvernance », estimant que les putschs ne constituaient pas une réponse aux difficultés institutionnelles.

L’espace civique, variable d’ajustement des régimes militaires

Le rétrécissement de l’espace civique documenté par la Fondation Mo Ibrahim trouve un écho direct dans les données publiées par RSF pour l’Afrique francophone. Dans son classement 2025, l’organisation note que 80 % des pays africains ont vu leur indicateur économique de la presse se détériorer, du fait de la fragilité financière des médias et de la dépendance aux annonceurs. Plus grave : au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les autorités militaires ont suspendu des médias étrangers, France 24, RFI, TV5 Monde, arrêté des journalistes et aligné progressivement l’espace informationnel sur le discours officiel.

Freedom House, de son côté, enregistrait en 2024 un recul des libertés dans 21 des 54 pays africains, contre seulement huit en progression. Le Niger a perdu sa catégorie « partiellement libre » pour basculer en « non libre ». La Guinée, malgré une apparente progression dans le classement RSF, a vu ses indicateurs politiques et sécuritaires se dégrader, avec des blocages d’Internet et des suspensions de radios. La Tunisie, souvent présentée comme un cas à part dans le paysage africain, figure désormais parmi les pays à forte régression selon Freedom House, avec un recul marqué de la participation, de la transparence et de la redevabilité.

Ces restrictions ne sont pas anodines pour l’analyse du risque-pays. Un environnement médiatique contrôlé réduit la qualité de l’information disponible pour les investisseurs, complique la détection précoce des crises et fragilise les mécanismes d’alerte sur la corruption ou la mauvaise gestion des fonds publics.

Ce que la croissance ne dit pas aux investisseurs

La corrélation entre gouvernance et flux d’investissements directs étrangers est complexe à établir mécaniquement. Les ressources naturelles, la taille du marché ou les accords bilatéraux jouent un rôle déterminant qui peut court-circuiter les signaux de gouvernance à court terme. Le Niger en est l’exemple le plus immédiat : sa croissance à deux chiffres en 2024 reflète le démarrage d’un pipeline pétrolier, non une amélioration institutionnelle.

Mais les études disponibles suggèrent que les IDE destinés aux secteurs non extractifs, manufactures, services, agroalimentaire, sont davantage sensibles aux indicateurs institutionnels : prévisibilité du cadre réglementaire, indépendance judiciaire, protection des droits de propriété. Or ce sont précisément ces dimensions que l’indice Ibrahim documente en recul dans une partie croissante du continent.

Mo Ibrahim, fondateur de la Fondation, l’a formulé clairement lors de la présentation du 31 octobre : les progrès enregistrés dans le développement économique et humain « ne seraient ni durables ni solides » sans avancées parallèles dans les domaines de la sécurité, de l’État de droit et de la participation politique. Le message s’adresse moins aux gouvernements qu’aux acteurs qui financent leur développement, bailleurs multilatéraux, fonds d’investissement, partenaires commerciaux.

Une tendance longue qui s’aggrave

Replacé dans la trajectoire historique de l’indice depuis sa création en 2007, le rapport 2026 ne constitue pas une rupture mais une confirmation. La gouvernance africaine avait progressé globalement dans les années 2010, portée surtout par le développement humain. Le ralentissement est apparu à la fin de la décennie, la stagnation s’est installée autour de 2019-2022, et le score continental moyen affichait en 2023 à peine un point de plus qu’en 2014.

La nouveauté de l’édition 2026 est moins dans le constat que dans son ampleur géographique : les pays en recul représentent désormais une part substantielle de la population continentale, notamment parce que de grands États, Nigeria, République démocratique du Congo, Afrique du Sud, figurent parmi ceux dont la gouvernance globale s’est dégradée sur la période. Quand les poids lourds démographiques du continent reculent, la moyenne continentale suit, quels que soient les progrès enregistrés par les plus petits États.

La question qui demeure ouverte est de savoir si la décélération du recul démocratique, que la Fondation signale prudemment comme un signal dans son édition préliminaire, annonce un véritable retournement ou simplement un plateau avant une nouvelle dégradation. Les prochaines échéances électorales en Afrique de l’Ouest, dans un contexte de recomposition politique post-coup d’État, fourniront probablement une première réponse.

Sources