Infrastructures pétrolières libyennes : quand le drone devient arme de guerre économique

La rédaction

août 12, 2026

La raffinerie de Zawiya, principale installation de raffinage encore opérationnelle en Libye, a essuyé une série d’attaques de drones qui ont contraint la National Oil Corporation à déclarer l’état d’urgence maximal et à menacer d’invoquer la force majeure. Derrière l’incident technique se profile une logique stratégique plus inquiétante : la weaponisation délibérée des infrastructures pétrolières comme levier de pression dans un conflit qui refuse de se conclure.

Zawiya, épicentre d’une guerre de l’ombre

Située à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Tripoli, la raffinerie de Zawiya est la pièce maîtresse du dispositif de raffinage libyen, avec une capacité nominale de 120 000 barils par jour dans un pays dont la capacité totale théorique avoisine les 380 000 barils. Son importance systémique en fait une cible de choix, et c’est précisément ce qui s’est produit.

En l’espace de quelques jours, plusieurs réservoirs ont été touchés par des frappes successives. La National Oil Corporation a réagi en déclarant l’état d’urgence maximal sur le complexe, en demandant l’ouverture d’une enquête et en avertissant qu’une suspension totale des opérations pourrait être prononcée si les attaques se poursuivaient. Les équipes d’intervention sont parvenues à maîtriser les incendies, mais le signal envoyé dépasse largement le cadre opérationnel.

Ce n’est pas la première fois que Zawiya se retrouve au cœur des turbulences. La région est disputée depuis des années par au moins cinq factions armées distinctes, selon les données de l’ACLED : des groupes liés à Mohamed Bahroun, connu sous le nom d’Al-Far, des éléments gravitant autour du groupe Al-Kabouat, des forces associées à Mohamed Kushlaf, ainsi que d’autres milices locales impliquées dans des économies parallèles, contrebande de carburant, de migrants, de stupéfiants. Zawiya n’est pas une ville administrée ; c’est un nœud de pouvoir où le contrôle de la raffinerie confère un avantage économique et politique immédiat.

Le pétrole comme variable d’ajustement politique

La dépendance libyenne aux hydrocarbures n’est pas un détail de contexte, c’est la clé de lecture de toute la conflictualité du pays. Les recettes pétrolières constituent l’essentiel des revenus de l’État, et les perturbations du secteur se transmettent mécaniquement aux finances publiques. Entre 2023 et 2024, les revenus pétroliers de la Libye ont reculé d’environ 7 milliards de dollars, passant de 25,3 milliards à 18,6 milliards de dollars selon les données du Trésor français. Une partie de cette contraction s’explique par les blocages délibérés orchestrés par les autorités de l’Est, notamment entre fin août et début octobre 2024, dans le cadre d’une crise autour de la Banque centrale libyenne.

Cette réalité transforme le secteur pétrolier en instrument de chantage réciproque. Qui contrôle les robinets contrôle les transferts budgétaires, les salaires des fonctionnaires et, in fine, les loyautés. Les milices l’ont compris avant les diplomates : bloquer ou endommager une installation pétrolière, c’est frapper l’adversaire sans engager de forces terrestres dans un affrontement conventionnel. Les drones ajoutent une dimension nouvelle à cette arithmétique : ils permettent de frapper à distance, avec une attribution difficile à établir, et à un coût marginal sans commune mesure avec les dommages infligés.

La prolifération des drones, facteur de déstabilisation continental

Le recours aux drones contre des infrastructures énergétiques n’est pas une spécificité libyenne. Selon Africa Center for Strategic Studies, les frappes offensives de drones en Afrique se sont jusqu’ici concentrées sur six pays : Soudan, Éthiopie, Burkina Faso, Mali, Libye et Somalie. Dans chacun de ces contextes, l’arme aérienne sans pilote a modifié les équilibres tactiques en abaissant le seuil d’entrée dans la violence de haute intensité.

Au Soudan, le parallèle est saisissant. Depuis le déclenchement du conflit entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide en avril 2023, les infrastructures pétrolières ont été systématiquement visées. En mai 2025, une attaque de drone attribuée aux paramilitaires a provoqué un incendie majeur au dépôt pétrolier de Port-Soudan. Le site de Heglig, qui concentre une part significative de la production soudanaise, a lui aussi fait l’objet de frappes répétées, selon des informations relayées par l’AFP. La guerre a endommagé raffineries, pipelines et installations de stockage, paralysant une économie déjà exsangue.

Le précédent le plus structurant reste néanmoins celui de l’État islamique en Irak et en Syrie entre 2014 et 2016. La coalition internationale avait alors développé une doctrine explicite de ciblage des infrastructures énergétiques sous contrôle djihadiste, visant moins la destruction physique que la privation de financement. L’opération américaine Tidal Wave II, lancée en octobre 2015, ciblait spécifiquement les installations de transport, de raffinage et de distribution du pétrole de l’organisation. La logique était claire : couper les revenus, c’est affaiblir la capacité de guerre. En Libye, la même équation s’applique, mais dans un contexte où les factions sont multiples, les alliances instables et les frontières entre acteurs étatiques et miliciens quasi inexistantes.

Une arme à double tranchant pour une économie sous perfusion

La weaponisation des infrastructures pétrolières comporte cependant une limite structurelle : elle nuit à l’ensemble du système, y compris à ceux qui la pratiquent. La Libye ne dispose pas de filet de sécurité budgétaire diversifié. Lorsque la production chute, c’est l’ensemble de l’appareil d’État, y compris les salaires des hommes en armes, qui se retrouve sous tension. Cette interdépendance crée un équilibre de la terreur particulier : chaque faction sait qu’elle peut infliger une douleur économique à ses adversaires, mais sait aussi que la douleur sera partagée.

Le paradoxe libyen, c’est que le pétrole est simultanément le motif du conflit et l’enjeu de la paix. Aucun accord politique sérieux ne peut aboutir sans régler la question du contrôle et de la redistribution des recettes énergétiques. Les attaques contre Zawiya ne font que renforcer cette logique en démontrant qu’en l’absence d’une architecture de sécurité crédible autour des sites stratégiques, chaque acteur armé dispose d’un veto de facto sur la production nationale.

Vers une doctrine de protection des infrastructures critiques ?

La communauté internationale a jusqu’ici traité la question libyenne à travers le prisme de la réconciliation politique et de l’unification institutionnelle. Les attaques de drones sur Zawiya invitent à élargir le cadre : la sécurisation des infrastructures énergétiques doit devenir un objectif opérationnel distinct, doté de mécanismes de protection concrets, et non un sous-produit espéré d’un processus de paix qui tarde à se matérialiser.

La question qui se pose désormais aux acteurs extérieurs, Union européenne, Nations unies, États membres de la Ligue arabe, est celle de leur capacité à garantir une zone de neutralité autour des sites critiques. Sans cela, la tentation de weaponiser le pétrole restera entière, et avec elle le risque d’une spirale d’attaques croisées qui pourrait rendre la reconstruction économique du pays aussi difficile que sa reconstruction politique.


Sources