En dix jours seulement, la République démocratique du Congo a enregistré un millier de nouveaux cas d’Ebola, franchissant le seuil des 3 000 malades le 26 juillet 2026. Une accélération sans précédent dans l’histoire des épidémies congolaises, qui révèle les failles profondes d’un système de santé soumis à des pressions cumulées : conflit armé, déplacements massifs de populations, personnel soignant impayé et absence de vaccin homologué contre la souche en circulation.
Une progression quatre fois plus rapide qu’en 2018-2020
Au 26 juillet 2026, les autorités sanitaires de la RDC recensaient 3 075 cas confirmés et 1 354 décès depuis la déclaration officielle de l’épidémie, le 15 mai. Cette 17e flambée d’Ebola en RDC depuis 1976 est causée par la souche Bundibugyo, pour laquelle il n’existe ni vaccin homologué ni traitement approuvé à ce jour.
Le rythme de progression suffit à mesurer la gravité de la situation. Selon Le Monde, citant un rapport de l’Institut national de santé publique congolais, un cumul comparable de quelque 1 700 cas avait été atteint lors de l’épidémie 2018-2020 seulement au bout de 235 jours. En 2026, ce même seuil a été franchi en environ 55 jours. Traduit en rythme hebdomadaire, cela correspond à une progression d’environ 200 à 225 cas par semaine depuis la mi-mai, contre une moyenne de 30 à 50 cas hebdomadaires lors de la flambée 2018-2020 en Nord-Kivu et en Ituri cette dernière épidémie étant pourtant alors présentée comme la plus grave de l’histoire congolaise, avec près de 2 300 morts pour 3 500 malades.
La récente déclaration de l’urgence de santé publique de portée internationale par l’OMS a été accompagnée d’un déblocage de 3,9 millions de dollars de son fonds de réserve d’urgence. OCHA a de son côté alloué 60 millions de dollars à la riposte régionale, tandis qu’un plan conjoint OMS–Africa CDC lancé début juin vise à mobiliser 518 millions de dollars à l’échelle continentale. Ces montants restent encore très en deçà des besoins opérationnels documentés sur le terrain.
Ituri, épicentre sous pression multiple
Près de 90 % des cas sont concentrés dans la province d’Ituri, dans le nord-est du pays. Cette surreprésentation n’est pas fortuite : elle tient à une conjonction de vulnérabilités structurelles qui se renforcent mutuellement.
Une province à bout de souffle sanitaire
L’infrastructure sanitaire ituriénne est sévèrement dégradée. Le rapport HeRAMS de l’OMS pour l’Ituri indique qu’en 2024, sur 1 250 structures de santé recensées dans la province, seules 1 053 avaient pu être évaluées, sans qu’un chiffre précis sur leur fonctionnalité réelle soit disponible. MSF, qui opère en Ituri depuis plusieurs années, documente depuis 2025 des hôpitaux détruits ou rendus inaccessibles par les violences, et alerte régulièrement sur ce qu’elle décrit comme une urgence oubliée en matière d’accès aux soins.
À cette faiblesse chronique s’ajoute une crise aiguë dans les équipes de riposte elles-mêmes. À Bunia, chef-lieu de la province, des agents mobilisés contre l’épidémie ont cessé le travail à plusieurs reprises pour réclamer le paiement de leurs primes. Selon plusieurs sources locales, ces travailleurs déclarent ne pas avoir été rémunérés depuis le début de l’épidémie, soit plus de deux mois d’arriérés. TV5Monde rapportait début juillet des agents « privés de salaire depuis plus de 52 jours ». Si les autorités sanitaires congolaises ont annoncé une réforme du système de paiement par carte bancaire après assainissement des fichiers, la situation n’était pas résolue à la date des dernières informations disponibles.
Ce paradoxe des financements internationaux annoncés en centaines de millions, des soignants en grève faute de salaire illustre une fracture récurrente entre les engagements déclarés et leur exécution sur le terrain dans un pays aux capacités administratives fragilisées.
Un million de déplacés comme vecteurs involontaires
La dynamique de transmission est également alimentée par les mouvements de population. Selon les données OCHA et du HCR, la province d’Ituri comptait près d’un million de déplacés internes au 31 mai 2026, avec des flux documentés depuis les territoires de Djugu et Mambasa vers des zones de santé comme Logo, Rimba, Kambala ou encore vers la province de Tshopo. Plus de 100 000 nouveaux déplacés ont été enregistrés entre janvier et juin 2026, selon Radio Okapi, en raison d’attaques de groupes armés dans plusieurs territoires.
Ces déplacements fragmentent les chaînes de traçage des contacts, dispersent les cas suspects dans des zones difficiles d’accès et compliquent la mise en quarantaine. Les corridors de fuite empruntent souvent des pistes forestières éloignées des structures de santé, retardant la détection et accroissant les risques de transmission communautaire. L’Ouganda et le Soudan du Sud, pays voisins avec lesquels l’Ituri partage des frontières poreuses, restent exposés à un risque d’extension régionale.
La souche Bundibugyo : une inconnue vaccinale critique
La particularité virologique de cette épidémie aggrave encore la difficulté de la riposte. La souche Bundibugyo n’avait causé que deux flambées documentées avant 2026 : en Ouganda en 2007-2008 (149 cas, taux de létalité d’environ 25 %) et en RDC en 2012 dans la Province Orientale (57 cas, taux de létalité d’environ 51 %). Sa létalité variable et sa rareté relative ont longtemps justifié l’absence d’investissement vaccinal dédié.
Les vaccins disponibles contre Ebola le rVSV-ZEBOV (Ervebo) et les candidats à base de vecteur adénoviral ciblent la souche Zaïre, responsable des grandes épidémies passées. Ils ne confèrent pas de protection croisée suffisante contre Bundibugyo. Face à cette lacune, l’Université d’Oxford a administré le 25 juillet 2026 une première dose de son vaccin expérimental ChAdOx1 BDBV à un volontaire, dans le cadre d’un essai clinique de phase 1 portant sur environ 50 adultes sains à Oxford. L’essai vise à évaluer la tolérance et la réponse immunitaire ; les participants seront suivis pendant un an. Des essais de phase avancée, notamment en Ouganda, ne pourront être envisagés qu’après analyse des premières données, soit au mieux dans plusieurs mois.
Ce calendrier vaccinal mesure à lui seul l’écart entre l’urgence épidémique et le temps long du développement scientifique.
Des précédents qui éclairent sans rassurer
La gestion d’Ebola en zone de conflit n’est pas sans précédents. L’épidémie 2018-2020 en Nord-Kivu, conduite dans un contexte d’insécurité permanent, avait déjà mis en évidence la corrélation entre violence armée et progression virale : les périodes d’attaques contre les équipes de santé coïncidaient systématiquement avec des rebonds de transmission. Plus loin, l’épidémie de 2000-2001 en Ouganda, dans le district de Gulu alors en pleine insurrection de la LRA, avait contraint les équipes à opérer sous escorte militaire pour atteindre les villages touchés.
En 2026, les groupes armés actifs en Ituri notamment dans les territoires de Djugu et de Mambasa créent des enclaves inaccessibles aux équipes de riposte, retardent les enterrements sécurisés et génèrent des flux de fuite qui disséminent le virus avant que les cas soient identifiés. « Les données disponibles permettent de suivre de façon plus précise l’évolution des cas et des décès », indiquent les autorités congolaises dans un rapport cité par France 24 le 26 juillet formule prudente qui dit implicitement que la surveillance reste incomplète.
La course contre l’accélération
L’équation épidémique en Ituri en 2026 combine des variables rarement réunies à cette échelle simultanément : une souche sans vaccin disponible, un système de santé structurellement insuffisant, un million de déplacés dans la province, des équipes de riposte en grève, et un contexte sécuritaire qui rend certaines zones durablement inaccessibles. Le rythme de 250 à 350 nouveaux cas hebdomadaires observé depuis la mi-mai n’a pas d’équivalent dans l’histoire des épidémies congolaises.
La question qui se pose désormais aux décideurs sanitaires, aux financeurs et aux acteurs humanitaires est moins celle des ressources mobilisées sur le papier que celle de leur capacité à atteindre effectivement les zones où le virus circule. Sans corridor d’accès sécurisé, sans mécanismes fiables de paiement des agents de terrain et sans outil vaccinal opérationnel, les 518 millions de dollars annoncés risquent de rester une promesse adressée à une épidémie qui, elle, n’attend pas.
Sources
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Ebola : en dix jours, la RD Congo recense un millier de nouveaux cas supplémentaires — France 24, 26 juillet 2026
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L’épidémie d’Ebola toujours hors de contrôle se propage en RDC à une vitesse record — Le Monde, 10 juillet 2026
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Ebola, plus de 2 000 cas recensés, la maladie se propage à un rythme sans précédent — 20 Minutes, 15 juillet 2026
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Riposte contre Ebola en Ituri : les autorités s’engagent à payer les salaires — Radio Okapi, 19 juillet 2026
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Ebola en Ituri : impayés depuis deux mois, les prestataires de la riposte au bord de la rupture — Beto.cd, juillet 2026
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Africa CDC et OMS lancent un plan conjoint continental de riposte Ebola — OMS, 5 juin 2026
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Essai de phase 1 du vaccin expérimental Oxford contre la souche Bundibugyo — MesVaccins.net, juillet 2026
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Souches et historique de la maladie à virus Ebola Bundibugyo — EbolaIntel
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RD Congo : situation humanitaire en Ituri, rapport de situation 7-20 juillet 2026 — ReliefWeb / OCHA, juillet 2026