Depuis plus de 130 jours, aucun coup de feu n’a retenti à Bawku, ville du nord du Ghana meurtrie par des décennies d’affrontements ethniques et désormais exposée au débordement jihadiste venu du Burkina Faso voisin. Un répit inédit, salué par l’armée ghanéenne mais que vaut-il réellement face à une menace sahélienne qui continue de progresser vers les pays côtiers ?
Un calme inédit dans une ville de tous les dangers
Bawku n’est pas une ville ordinaire. Située dans la région Upper East, à quelques kilomètres de la frontière burkinabè, elle est le théâtre depuis 1957 d’un conflit de chefferie entre les communautés kusasi et mamprusi dont les racines plongent dans la réorganisation coloniale britannique de l’autorité traditionnelle. Les Britanniques ont en effet cristallisé une rivalité préexistante en formalisant des structures de chefferie qui attribuaient à l’un ou à l’autre groupe la maîtrise du « Bawku skin » l’autorité coutumière suprême et les droits fonciers afférents. Les revirements politiques post-indépendance n’ont fait qu’entretenir l’ambiguïté, transformant chaque alternance à Accra en une occasion de rouvrir la plaie.
Le résultat : des décennies de meurtres cycliques, de couvre-feux, et de déploiements militaires permanents. La population a vécu sous pression armée continue, avec des pics de violence à chaque période électorale ou à chaque décision de justice portant sur la légitimité des chefs. Selon un extrait de rapport de l’OIM, quelque 2 131 personnes déplacées internes ont été recensées dans la seule zone de Bawku-Missiga, témoignage du coût humain de cette guerre de basse intensité.
L’accalmie actuelle plus de 130 jours sans incident armé documenté constitue donc une rupture statistiquement significative. Les forces armées ghanéennes l’attribuent à un triptyque : l’engagement des habitants, la médiation des chefs traditionnels, et l’action de la Joint Task Force (JTF) déployée dans la zone.
La Joint Task Force : un dispositif progressivement consolidé
La JTF de Bawku n’est pas une improvisation récente. Déployée initialement en février 2023 pour appuyer la police et les autorités civiles dans le rétablissement de l’ordre, elle a été renforcée et structurée par étapes. Un patrouillage militaire et policier conjoint a été officiellement lancé en août 2024, présenté par les autorités comme une étape opérationnelle décisive. Sa composition repose principalement sur des personnels des 11e et 12e bataillons mécanisés du Northern Command, sous des commandements qui ont alterné selon les phases opérationnelles.
Ses missions incluent les patrouilles de terrain, les opérations de cordon et de fouille, et le retrait d’armes illégales. Ce dernier volet est crucial : Bawku a longtemps été décrite comme une place sur-armée, où les armes légères circulaient librement entre factions rivales. Réduire la disponibilité des armes constitue une condition nécessaire mais non suffisante à toute stabilisation durable.
Les chefs traditionnels ont joué un rôle complémentaire non négligeable. Leur contribution n’a pas été de neutraliser une menace par la force, mais de réduire les fractures sociales susceptibles d’être exploitées : apaisement des tensions interfamiliales, maintien d’espaces de dialogue, rappel des règles de coexistence. Un modèle que l’on retrouve, dans un contexte différent mais comparable, dans le nord de la Côte d’Ivoire, où des chefs coutumiers ont contribué à désamorcer les suspicions visant la communauté peule après les attaques jihadistes de 2020-2021, en maintenant le dialogue entre autorités et populations locales.
Jihadisme au Burkina Faso et au Ghana : deux phénomènes à ne pas confondre
C’est ici que l’analyse doit être précise, au risque sinon de produire deux erreurs symétriques : surestimer la menace jihadiste directe à Bawku, ou la sous-estimer en se satisfaisant d’un calme de façade.
Les faits disponibles pour 2024-2025 indiquent qu’aucune attaque jihadiste majeure n’a été documentée et revendiquée sur le sol ghanéen dans les régions Upper East ou Upper West. Ce que décrivent les sources notamment un rapport de Global Initiative against Transnational Organized Crime de décembre 2025 et une enquête de Reuters publiée en octobre 2024 c’est plutôt l’utilisation du nord ghanéen comme arrière-base logistique et médicale discrète par des combattants opérant depuis le Burkina Faso. Passage de combattants, recrutement, approvisionnement, repli : la menace est réelle, mais elle prend la forme d’une infiltration silencieuse plus que d’une guérilla ouverte.
En septembre 2025, trois résidents ghanéens d’origine peule ont par ailleurs été arrêtés près de Kulungugu, dans l’Upper East, dans le cadre d’une affaire décrite comme une incursion venue du Burkina Faso. Un incident révélateur de la porosité frontalière, sans constituer pour autant une offensive jihadiste caractérisée.
Selon les données d’ACLED, le JNIM (Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin) a élargi son influence vers les États littoraux d’Afrique de l’Ouest, avec une progression la plus avancée dans le nord du Bénin, du Togo et du nord ivoirien. Pour le Ghana, ACLED mentionne seulement les extrémités nord du pays parmi les zones de portée potentielle du groupe, ce qui suggère une présence limitée aux marges frontalières significative, mais encore loin d’une pénétration en profondeur.
Un calme ethnique qui masque une vulnérabilité structurelle
Revenir à Bawku : le piège serait de confondre la trêve dans le conflit kusasi-mamprusi avec un recul de la menace jihadiste venue du Burkina Faso. Ce sont deux dynamiques distinctes, qui interagissent sans se superposer.
Le silence des armes dans le conflit intercommunautaire est réel, fragile, et mérite d’être salué pour ce qu’il est : une fenêtre d’opportunité. Mais il ne dit rien sur l’état de la frontière avec le Burkina Faso, sur les flux de combattants, sur les réseaux de recrutement qui, selon plusieurs analystes, opèrent discrètement dans le nord ghanéen. Un rapport du Centre for Democratic Development Ghana (CDD) publié en 2025 insiste précisément sur la convergence de facteurs de vulnérabilité dans cette zone : frontières poreuses, faiblesse de l’infrastructure de surveillance, chômage des jeunes et tensions communautaires endémiques autant de conditions favorables au recrutement jihadiste, indépendamment de la situation sécuritaire locale immédiate.
Le gouvernement de John Mahama a, pour sa part, adopté une ligne de coopération régionale plutôt que de confrontation. Depuis son retour au pouvoir début 2025, il a effectué une tournée dans les pays de l’Alliance des États du Sahel et plaidé pour un dialogue renouvelé entre la CEDEAO et l’AES, défendant l’idée que la lutte antiterroriste exige une coordination entre États ouest-africains plutôt qu’une réponse nationale isolée. Une posture diplomatiquement cohérente, mais qui suppose que les canaux de communication avec Ouagadougou actuellement gouverné par une junte qui a rompu avec la CEDEAO demeurent opérationnels.
Ce que le répit de Bawku ne prouve pas
L’erreur analytique à éviter est celle du post hoc ergo propter hoc : le calme à Bawku ne prouve pas que la JTF a endigué la progression jihadiste. Elle a probablement contribué à réduire les violences intercommunautaires, qui constituent elles-mêmes un facteur de vulnérabilité exploitable par des groupes armés cherchant des terrains de recrutement fractured. Mais le conflit de chefferie sous-jacent la querelle du « Bawku skin » n’est pas résolu. Les décisions de justice restent en suspens, les revendications territoriales demeurent, et l’histoire montre que la violence peut reprendre à tout moment si un détonateur politique surgit.
Plus fondamentalement, la question posée en introduction le calme à Bawku signe-t-il le recul du jihadisme venu du Burkina Faso ? appelle une réponse négative sur le plan analytique. Le jihadisme au Burkina Faso et au Ghana progresse selon une logique d’infiltration lente et de construction de réseaux qui n’a pas besoin de coups de feu pour avancer. Le silence peut même, paradoxalement, faciliter ce travail souterrain en réduisant la vigilance des appareils sécuritaires et l’attention internationale.
La vraie question pour les décideurs et analystes n’est donc pas de savoir si Bawku est calme aujourd’hui, mais de déterminer ce qui se construit en dessous de ce calme et si les instruments de renseignement et de prévention dont dispose Accra sont à la hauteur d’une menace qui n’annonce pas ses attaques.
Sources
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Violent extremist threats to Northern Ghana’s gold sector — Global Initiative against Transnational Organized Crime, décembre 2025
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JNIM : expansion au Sahel et en Afrique de l’Ouest côtière — ACLED, 2025
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La menace jihadiste au nord du Ghana et du Togo — Konrad-Adenauer-Stiftung
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Northern Côte d’Ivoire : security and community tensions — International Crisis Group, septembre 2023
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CDD Ghana desk study : Sahel to coastal West Africa — Centre for Democratic Development Ghana, 2025
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Bawku conflict — historique — Wikipedia (entrée documentée avec sources académiques)
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Ghana : les jihadistes sahéliens trouvent refuge et ravitaillement — Reuters, octobre 2024
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Policy brief REJOWA sur les spillovers jihadistes dans le golfe de Guinée — IRIS/REJOWA
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Rapport DTM OIM — Pays côtiers, mars 2024 — Organisation internationale pour les migrations