Un rapport de Human Rights Watch publié le 19 octobre 2026 documente avec précision l’engrenage de violences qui broie les populations civiles maliennes depuis le déclenchement des offensives du printemps. Entre frappes de drones sur des marchés, exécutions de soldats prisonniers et tueries imputées aux milices alliées, le tableau dressé par l’organisation est celui d’un conflit où le droit international humanitaire est bafoué par l’ensemble des belligérants. Pendant ce temps, les mécanismes régionaux et internationaux censés protéger les civils demeurent largement passifs.
Le 25 avril comme point de bascule
Tout s’accélère le 25 avril 2026. Ce jour-là, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, affilié à Al-Qaïda) et le Front de libération de l’Azawad (FLA) lancent des attaques coordonnées et simultanées sur plusieurs villes maliennes Bamako et Kati, Mopti et Sévaré, Gao et Kidal avec l’objectif déclaré de renverser la junte du général Assimi Goïta. L’attentat à la voiture piégée à Kati tue le ministre de la Défense, le général Sadio Camara. Selon les données de Human Rights Watch, le bilan documenté de ces journées s’établit à au moins 25 civils tués et 31 blessés, chiffre que Le Monde qualifiait dès le 30 avril de minimum non exhaustif, aucun bilan global fiable n’ayant encore été consolidé.
La riposte des forces armées maliennes et de leur allié l’Africa Corps structure sous contrôle russe héritière du groupe Wagner est rapide et brutale. Kidal, fief des groupes rebelles touareg passé sous contrôle du GSIM et du FLA au lendemain des attaques, est reprise en octobre selon Le Monde. Mais c’est dans les semaines qui précèdent et suivent cette reconquête que les violations documentées par HRW s’accumulent, impliquant cette fois les forces gouvernementales elles-mêmes.
Des frappes de drones meurtrières sur des zones civiles
Le 29 juillet 2026, un drone de l’armée malienne frappe partiellement un centre de santé dans le village de Talahandak, dans la région de Kidal. Vingt et un jours plus tard, le 19 août, une frappe similaire atteint le marché du village de Tombonkore, dans la région de Bandiagara : six civils sont tués, au moins vingt autres blessés. Un survivant de 24 ans a raconté à HRW la scène avec une précision glaçante : « Je me suis retrouvé à terre, propulsé par le souffle, j’étais coincé entre une charrette et un arbre, à plus de 15 mètres de là où j’étais. Tout le monde s’est mis à courir, j’ai essayé de me lever, j’ai vu que j’avais la jambe droite complètement déchiquetée, du sang coulait de mon pantalon. »
Ces incidents ne sont pas isolés. L’ACLED a recensé, pour la période avril-août 2026, 89 civils tués dans 49 frappes aériennes attribuées aux forces maliennes et à l’Africa Corps. Cette dynamique n’est pas propre au Mali : en janvier 2026, une frappe de drone militaire nigérien sur le marché de Kokoloko avait tué au moins 17 civils, dont quatre enfants, illustrant l’expansion régionale de pratiques aériennes dont le bilan humain est régulièrement dénoncé par les organisations de protection des droits.
Le ciblage d’un centre de santé et d’un marché deux espaces protégés par le droit international humanitaire pose la question du caractère indiscriminé des frappes. HRW ne dispose pas, à ce stade, d’éléments permettant d’affirmer que ces cibles étaient militairement justifiées. Le ministère malien de la Défense, auquel l’organisation avait adressé une lettre le 5 août 2026, n’a pas répondu.
Exécutions de prisonniers et tueries imputées aux forces gouvernementales
Au-delà des frappes aériennes, le rapport de Human Rights Watch documente des violations commises au sol par l’ensemble des parties. Le 12 juillet 2026, cinq filles sont abattues par des soldats maliens lors d’une opération de contre-insurrection dans la région de Ségou. Les 27 et 28 juillet, des miliciens dozos chasseurs traditionnels intégrés de facto dans le dispositif sécuritaire malien tuent trois civils peuls dans la région de Mopti, dans une impunité totale : à la mi-septembre, aucune enquête n’avait été ouverte, selon l’organisation. Cette impunité n’est pas nouvelle : l’ACLED documente, dans un rapport distinct, des années de violences dozos visant de manière récurrente les communautés peules, perçues comme soutenant les groupes jihadistes.
Ces faits s’inscrivent dans un registre de violence que HRW suit de longue date. Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior de l’organisation sur le Sahel, avait déjà documenté en novembre 2023 des exécutions sommaires et des abus imputés aux forces armées maliennes dans un contexte de retrait de la MINUSMA. Trois ans plus tard, le constat est analogue, mais l’absence de tout mécanisme de surveillance international — après l’expulsion de la MINUSMA en 2023 — aggrave considérablement l’opacité.
Les insurgés face à leurs propres violations
Le rapport se garde d’un récit à sens unique. Le GSIM et le FLA sont eux aussi mis en cause pour des violations graves. Le 18 juillet 2026, à Tabrichat dans la région de Gao, au moins 19 soldats maliens qui s’étaient rendus après une attaque contre un convoi militaire sont torturés et exécutés. Des vidéos de ces exécutions ont circulé avant d’être interdites dans les casernes. Un soldat survivant, cité anonymement par HRW, décrit l’état-major à Gao comptant ses morts : « Une fois arrivés à Gao, plus de 50 militaires manquaient à l’appel. Au moins 19 ont été exécutés, on les a vus dans les vidéos. Les autres ? Morts ? Capturés ? On ne sait pas. On ne peut pas poser de questions et même les vidéos ont été interdites dans le camp. »
L’exécution de combattants après leur reddition constitue une violation manifeste du droit international humanitaire, quelle que soit la partie qui s’en rend coupable. Le FLA, par la voix de son porte-parole Mohamed Elmaouloud Ramadane, a reconnu les affrontements de Tabrichat mais « rejette catégoriquement toute allégation selon laquelle ses forces auraient procédé à l’exécution de soldats maliens ». Cette dénégation, en contradiction directe avec les témoignages recueillis et les vidéos évoquées par les survivants, illustre le déni systématique qui caractérise la gestion de la responsabilité dans ce conflit.
La question de la responsabilité de l’Africa Corps
La présence de l’Africa Corps aux côtés des forces armées maliennes soulève des questions juridiques que le rapport aborde indirectement. En droit international, la responsabilité d’un État pour les actes commis par des forces alliées non étatiques dépend du degré de contrôle effectif exercé sur ces opérations — critère dégagé par la Cour internationale de Justice dans l’affaire Nicaragua c. États-Unis (1986) et confirmé dans l’affaire de l’Application de la Convention sur le génocide (2007). Or les modalités précises du commandement conjoint entre les FAMa et l’Africa Corps au Mali ne sont pas publiques. Ce flou opérationnel, combiné au mutisme des autorités de Bamako, rend l’établissement formel des responsabilités particulièrement ardu — ce qui, en pratique, profite d’abord aux auteurs des violations.
La situation humanitaire reflète l’ampleur des dégâts. Le système de suivi de la protection de l’OCHA enregistrait 25 598 violations des droits humains ayant affecté des civils au cours du premier semestre 2026 au Mali. Entre le 25 avril et le 9 juillet, 8 444 personnes supplémentaires ont été déplacées à l’intérieur du pays.
L’appel à l’Union africaine, entre nécessité et incertitude
Face à ce tableau, Ilaria Allegrozzi formule un diagnostic sans ambiguïté : « L’armée malienne, les groupes armés et les forces insurgées commettent de graves violations du droit de la guerre, tandis que les organisations internationales et les gouvernements restent en grande partie passifs. » Elle appelle le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine à convoquer une session spéciale sur la protection des civils et la détermination des responsabilités, et à « demander instamment » à toutes les parties de mettre fin aux abus.
Lors de sa 1 342e réunion, le 28 avril 2026, le CPS avait exprimé sa préoccupation face à la dégradation sécuritaire au Mali, en plaçant formellement la protection des civils au cœur de ses priorités. Mais à la date de publication du rapport HRW, le 19 octobre, aucune session spéciale n’avait été convoquée ni aucune réponse institutionnelle spécifique formulée. Ce hiatus entre les déclarations de principe et l’absence de suivi opérationnel est lui-même révélateur d’une architecture de protection régionale dont les limites sont structurelles : sans mécanisme de surveillance déployé sur le terrain — la MINUSMA ayant quitté le Mali fin 2023 à la demande de la junte — les appels à la responsabilisation restent lettre morte.
La question centrale n’est donc pas seulement de savoir qui a commis quelles violations, mais de déterminer si les acteurs régionaux et internationaux sont capables — et désireux — de mettre en place des mécanismes concrets de protection et d’enquête. Dans un Mali où la junte refuse toute présence internationale indépendante, où les groupes armés nient leurs crimes documentés et où les milices alliées opèrent en toute impunité, la réponse à cette question conditionnera directement la survie de milliers de civils pris en étau entre des belligérants qui ne reconnaissent plus, dans les faits, aucune limite au combat.
Sources
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Mali : Attaques militaires contre des civils, abus commis par les insurgés — Human Rights Watch, 19 octobre 2026
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Mali : de graves abus commis dans un contexte de reprise des combats — Human Rights Watch, 28 juin 2026
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Protection Analysis Update Mali, août 2026 — Global Protection Cluster / OCHA, septembre 2026
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De chasseurs à miliciens : la militarisation des dozos au Mali — ACLED
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Niger : une frappe de drone militaire tue 17 civils — Human Rights Watch, 9 février 2026
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Communiqué de presse sur les attaques coordonnées du 25 avril 2026 — Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, 29 avril 2026
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Communiqué de la 1 342e réunion du Conseil de paix et de sécurité de l’UA — Union africaine, 28 avril 2026
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Rapport annuel 2026 — Mali — Amnesty International, 2026
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Au Mali, Human Rights Watch accuse l’armée et les insurgés de violations du droit de la guerre — France Info, 19 octobre 2026