La République démocratique du Congo extrait près des trois quarts du cobalt mondial. Elle en raffine environ 1 %. Cet écart vertigineux résume à lui seul la question structurante qui traverse l’ensemble du débat sur les métaux critiques en Afrique : le continent détient les ressources, mais capture une fraction infime de la valeur qu’elles génèrent. La transition énergétique mondiale, qui va démultiplier la demande en cobalt, cuivre, manganèse et nickel, offre-t-elle une fenêtre historique pour inverser cette logique ?
Un positionnement géologique exceptionnel, une capture de valeur marginale
L’Afrique concentre des gisements terrestres et sous-marins parmi les plus importants du monde pour les métaux indispensables aux batteries, aux réseaux électriques et aux industries de défense. La RDC représente à elle seule 76 % de la production minière mondiale de cobalt en 2024, selon le Cobalt Institute. La Zambie ambitionne de tripler sa production de cuivre pour atteindre trois millions de tonnes par an d’ici 2031, avec des investissements annoncés de l’ordre de six milliards de dollars dans le secteur.
Pourtant, la valeur ajoutée reste massivement captée hors du continent. La Banque africaine de développement estime que seulement 10 % de la valeur totale — de l’extraction jusqu’au produit fini — demeure en Afrique pour les chaînes de valeur des batteries. Ramené aux 266 milliards de dollars de minerais critiques bruts ou peu transformés que le continent exporte chaque année, le manque à gagner dépasse 150 milliards de dollars annuels selon des estimations croisant données CEA et Banque mondiale. Pour le cobalt seul, les étapes d’extraction ne représentent que 5 à 8 % de la valeur du produit final, quand fusion et raffinage en captent 35 à 50 %. Exporter du minerai brut revient donc à renoncer à l’essentiel.
Cette réalité n’est pas nouvelle. Le Copperbelt zambien a structuré une région industrielle dès les années 1920-1930, avec usines de traitement, infrastructures et emplois qualifiés. La nationalisation des mines zambiennes en 1969, puis la trajectoire de la GECAMINES congolaise après 1967, ont montré qu’une appropriation publique du capital ne suffit pas à créer de la valeur si l’investissement, la gouvernance et la chaîne technique complète ne suivent pas. Ces précédents pèsent encore sur les analyses actuelles : la transformation locale exige une chaîne intégrale — énergie, transport, raffinage, compétences — et non de simples obligations de contenu local.
Le modèle indonésien, référence et mise en garde
L’exemple indonésien est aujourd’hui systématiquement convoqué dans les discussions africaines. En interdisant les exportations de minerai de nickel brut à partir de 2020, Jakarta a provoqué une recomposition spectaculaire : les exportations de produits de nickel transformé sont passées de moins d’un milliard de dollars en 2015 à près de vingt milliards en 2022, selon l’United States International Trade Commission. La Banque mondiale mesure une hausse du ratio de valeur ajoutée domestique de 5,6 points de pourcentage dans les secteurs utilisateurs d’acier et de nickel entre 2011 et 2020, soit environ 1,1 point pour l’ensemble des exportations indonésiennes.
Mais la même étude signale une limite structurelle : une partie significative de la valeur ainsi créée est captée par des investisseurs étrangers, notamment chinois, qui ont construit les fonderies en Indonésie pour sécuriser l’accès à la ressource. La valeur ajoutée domestique mesurée dans les exportations a augmenté, mais l’efficacité productive globale n’a pas progressé au même rythme, avec l’entrée de nombreuses petites entreprises peu productives dans les secteurs aval. Le transfert de technologie et la montée en compétences restent insuffisants pour parler d’industrialisation accomplie.
La leçon pour l’Afrique est double : un instrument de politique commerciale aussi radical peut effectivement inverser des flux de valeur, mais sa traduction en industrialisation durable dépend de conditions institutionnelles, énergétiques et financières qui ne sont pas automatiquement réunies.
Des stratégies régionales en construction
Face à ce défi, plusieurs dynamiques émergent sur le continent, à des stades d’avancement très différents.
La RDC et la Zambie : le pari d’un hub continental
L’annonce en mai 2022 d’un complexe intégré de fabrication de batteries pour véhicules électriques associant la RDC et la Zambie constitue l’initiative la plus ambitieuse à l’échelle continentale. Le mégaprojet nécessiterait des investissements de l’ordre de 30 milliards de dollars, selon Agence Ecofin. L’idée est géographiquement cohérente : les deux pays concentrent cobalt et cuivre sur un même bassin minier, ce qui pourrait permettre de constituer une chaîne de valeur intégrée jusqu’à la cellule électrochimique.
En Zambie, des investissements plus immédiats modifient déjà le paysage industriel. En août 2023, Jubilee Metals a signé un protocole d’accord avec Mopani Copper Mines pour rénover une raffinerie à Kitwe, portant sa capacité à 31 000 tonnes par an de cuivre raffiné. Le projet d’extension S3 de Kansanshi, conduit par First Quantum Minerals, vise une production moyenne de 250 000 tonnes par an jusqu’en 2044 avec une capacité de fonderie accrue de 25 %. Ces investissements s’inscrivent dans un objectif gouvernemental déclaré de montée en gamme, même si la part de raffinage fin reste encore modeste.
Le Maroc : une plateforme pour l’industrie automobile
Le Maroc joue une partition différente. Positionné dans les chaînes d’approvisionnement de l’industrie automobile européenne, le pays attire des industriels de la batterie qui cherchent à la fois la proximité géographique avec l’Europe et une base de production compétitive. En octobre 2024, Gotion High-Tech a lancé les travaux d’une gigafactory à Kénitra, avec une capacité annoncée jusqu’à 20 GWh, soutenue par la Banque africaine de développement à hauteur de 100 millions d’euros. CNGR Advanced Material et BTR New Material ont également annoncé des unités de composants pour batteries dans le royaume en 2024.
Le modèle marocain repose sur une intégration dans les chaînes de valeur mondiales par l’attraction d’investisseurs étrangers, plus que sur une souveraineté industrielle nationale. Il soulève des questions similaires à celles posées par le cas indonésien : qui capte réellement la valeur ajoutée, et dans quelle mesure des transferts technologiques durables s’opèrent-ils ?
L’Afrique du Sud et le Ghana : des initiatives à surveiller
En Afrique du Sud, Balancell a lancé en 2024 une gigafactory de cellules lithium-ion d’une capacité initiale de 1,7 GWh par an, quand Afrivolt était encore en phase de due diligence pour une unité de 1,6 GWh. Au Ghana, le Minerals Income Investment Fund a annoncé un projet de première usine de fabrication de batteries lithium-ion pour l’Afrique subsaharienne, combiné à des accords portant sur la transformation du concentré de lithium avec Atlantic Lithium.
Ces projets restent encore modestes au regard de l’échelle des besoins, mais ils signalent une mutation de l’ambition politique dans plusieurs capitales africaines.
La position de l’Union africaine : des intentions à l’opérationnalisation
L’Union africaine a adopté dès 2009 une Vision minière africaine fixant l’objectif de monter dans les chaînes de valeur. En 2019, une Stratégie africaine pour les matières premières a complété ce cadre, avec pour ambition explicite de transformer l’Afrique d’exportatrice de matières brutes en acteur industriel. La Commission de l’UA a plus récemment évoqué la création d’une « stratégie africaine pour les minéraux verts », incluant une coalition de pays producteurs et un fonds d’investissement dédié aux chaînes de valeur des minéraux critiques.
Ces positions politiques restent néanmoins confrontées à une réalité d’exécution défavorable. Le Centre pour le développement des minéraux en Afrique, censé superviser la Vision minière, n’est pas encore pleinement opérationnel faute de ratifications suffisantes. Les initiatives régionales peinent à surmonter des obstacles qui ne sont pas d’ordre déclaratoire : déficit d’infrastructure énergétique, coûts de financement prohibitifs, compétition entre États membres pour attirer les mêmes investisseurs, et asymétrie de négociation persistante face aux acteurs industriels et financiers mondiaux.
La question de fond : quel modèle d’industrialisation ?
L’analyse de Ricardo Soares de Oliveira, chercheur spécialisé en économie politique des industries extractives, pointe une tension que les discours sur la transformation locale tendent parfois à occulter : les pays africains qui ont le plus profité des rentes extractives au cours de la dernière décennie ont globalement échoué à s’industrialiser. Cela ne plaide pas contre la transformation locale, mais contre une vision technocratique qui réduirait le problème à l’emplacement du raffinage. Sans stratégie industrielle cohérente, sans gouvernance des rentes capable de réinvestir les recettes dans des capacités productives durables, et sans adressage des déficits d’infrastructures, la transformation locale peut rester nominale — comme ont pu l’être certaines nationalisations des décennies précédentes.
Le précédent indonésien l’illustre : même un instrument aussi contraignant qu’une interdiction d’exportation génère des effets ambivalents si la gouvernance industrielle n’est pas au rendez-vous. L’Afrique dispose aujourd’hui d’une rente de position géologique que la demande mondiale en métaux de la transition énergétique va valoriser. La question n’est pas de savoir si elle sera sollicitée — elle le sera, intensément — mais si elle sera en mesure de transformer cette sollicitation en industrialisation durable ou si elle reproduira, sous de nouveaux habits technologiques, la vieille division du travail entre extracteurs du Sud et transformateurs du Nord.
La fenêtre est réelle. Elle ne restera pas ouverte indéfiniment : les alternatives technologiques (recyclage des batteries, substitution de matériaux) commencent à se structurer, et certaines projections indiquent que l’Indonésie pourrait détrôner la RDC dans la production de cobalt d’ici les années 2040. La transformation locale en Afrique est-elle une stratégie industrielle ou un slogan politique ? La réponse se jouera moins dans les déclarations des sommets que dans la capacité des États africains à mobiliser les financements, les compétences et les coalitions régionales nécessaires pour remonter effectivement les chaînes de valeur.
Sources
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Rapport sur le marché du cobalt 2024 — Cobalt Institute, 2025
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L’Afrique exporte ses minerais stratégiques, la valeur ajoutée lui échappe — LePoint.cd
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Indonesia’s Ban on Raw Nickel Exports — effets sur la valeur ajoutée domestique — Banque mondiale, 2025
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Mineraux critiques : l’Afrique veut transformer son sous-sol en puissance industrielle — Sikafinance
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RDC-Zambie : le mégaprojet de fabrication de batteries électriques nécessitera des investissements de 30 milliards — Agence Ecofin, 2022
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Harnessing Sub-Saharan Africa’s Critical Mineral Wealth — FMI, avril 2024
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Minerais critiques : positionner l’Afrique dans la recomposition mondiale — Le Grand Continent, décembre 2024
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La Zambie table sur son cuivre pour sortir de la crise de la dette — Le Monde, février 2025
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Africa’s Green Mineral Strategy — document officiel UA — Union africaine
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