Abuja relance son programme fédéral d’emploi avec une troisième vague ciblant 26 961 chômeurs et des mécanismes de contrôle renforcés. Mais les bilans des phases précédentes révèlent un fossé préoccupant entre le nombre de personnes formées et celui des bénéficiaires ayant effectivement reçu un appui à l’insertion un écart qui interroge la capacité du programme emploi Nigeria à produire des résultats durables dans un marché du travail dominé à 93 % par l’informel.
Un programme reconfiguré pour corriger les dérives passées
La Direction nationale de l’emploi (NDE) a officialisé le lancement de la phase III du Renewed Hope Employment Initiative (RHEI) avec un démarrage prévu en août 2026. Cette troisième vague cible 26 961 chômeurs nigérians répartis dans 70 filières couvrant l’agriculture, l’entrepreneuriat, les technologies de l’information et de la communication, les métiers spécialisés et les travaux publics.
La nouveauté architecturale de cette édition tient à son portail d’inscription entièrement reconfiguré. Silas Agara, directeur général de la NDE, a décrit un système « mis à jour pour améliorer la transparence et éliminer les abus ». Concrètement, l’authentification désormais obligatoire par numéro national d’identification (NIN) vise à bloquer les inscriptions multiples et les identités fictives des pratiques documentées lors des cycles précédents. Le portail oriente automatiquement chaque candidat vers le centre de formation le plus proche et intègre des filières adaptées aux personnes en situation de handicap.
Les bénéficiaires des phases I et II sont explicitement exclus de cette nouvelle vague, une mesure conçue pour élargir la base des bénéficiaires et éviter une concentration des ressources sur une population déjà servie.
Des bilans qui tempèrent l’ambition affichée
Les résultats des deux premières phases nuancent fortement le discours officiel. La phase I a formé 32 886 personnes un chiffre qui paraît solide. Mais seules 4 683 d’entre elles ont reçu un appui effectif à la création d’activité, sous forme de kits de démarrage ou de financement. Le taux de suivi post-formation ne dépasse donc pas 14 %, un ordre de grandeur cohérent avec ce que la Banque mondiale a mesuré pour des dispositifs comparables en Afrique subsaharienne, où environ 14 % des diplômés de programmes de formation publics accèdent à une forme d’emploi, dont 84 % comme travailleurs indépendants.
La phase II présente un problème différent, mais tout aussi révélateur. Sur les 33 692 bénéficiaires ciblés, 4 651 n’avaient toujours pas reçu leurs allocations au moment du lancement de la phase III. La cause ? Le non-déblocage du budget fédéral d’investissement 2025. Selon BusinessDay, les ministères, départements et agences nigérians ont reçu seulement 1 208 milliards de nairas sur une dotation annuelle de 13 890 milliards pour les dépenses en capital entre janvier et septembre 2025, soit un taux de réalisation d’à peine 8,7 %. Le gouvernement fédéral a par ailleurs décidé de reporter 70 % du budget d’investissement 2025 sur l’exercice 2026, aggravant mécaniquement les retards de versement pour des programmes comme le RHEI.
Ce blocage n’est pas propre au RHEI : le ministère de la Santé n’a reçu que 36 millions de nairas sur 218 milliards prévus pour ses projets d’investissement, tandis que le ministère des Transports affichait un taux de réalisation d’environ 1 %. Le programme emploi Nigeria se retrouve donc pris dans une contrainte budgétaire systémique qui dépasse largement le périmètre du ministère du Travail.
Le paradoxe d’un chômage officiellement faible dans une économie massivement informelle
Le contexte macroéconomique dans lequel s’inscrit le RHEI est lui-même porteur de contradictions. Le Bureau national des statistiques du Nigeria a publié pour le deuxième trimestre 2024 un taux de chômage officiel de 4,3 %, avec un chômage des jeunes à 6,5 % et un taux féminin à 7,8 %. Ces chiffres, relativement bas en apparence, masquent une réalité structurelle que l’OIT documente de manière plus saisissante : 93 % des emplois nigérians relèvent de l’économie informelle.
Cette donnée est fondamentale pour évaluer l’ambition du RHEI. Former des chômeurs à des compétences marchandes dans un environnement où neuf emplois sur dix sont informels pose la question de la trajectoire d’insertion : vers quel type d’emploi, dans quelles conditions, avec quelle durabilité ? L’OIT recommande dans ce contexte d’articuler systématiquement les programmes de formation avec des passerelles vers la formalité accompagnement à l’obtention de licences, enregistrement fiscal, accès à la protection sociale plutôt que de se limiter à la transmission de compétences techniques. Or rien dans la communication officielle sur la phase III du RHEI ne permet de vérifier si ces passerelles ont été intégrées à la conception du programme.
Les disparités régionales constituent un autre angle mort. Des données antérieures du NBS montrent que le chômage des jeunes dans le Nord-Est atteignait 33 % contre 8 % dans l’État de Lagos, avec des taux combinés chômage et sous-emploi dépassant 60 % dans des États du Nord-Ouest comme Jigawa. Si la phase III prétend toucher l’ensemble du territoire national à travers 70 filières et un portail géolocalisé, la répartition effective des places entre États du Nord et du Sud sera un indicateur critique de l’équité du programme.
Un défi de gouvernance et de mesure des résultats
Le gouvernement Tinubu a inscrit le RHEI dans le cadre plus large de son Renewed Hope Agenda, dont le volet emploi affiche des objectifs ambitieux : 2,5 millions d’emplois directs et indirects par an via le programme LEEP, et 1,6 million d’emplois déclarés créés ou maintenus selon la présidence. Ces chiffres, présentés devant la Banque mondiale, mélangent objectifs programmatiques, bénéficiaires d’appuis et emplois nets, sans que la méthodologie de mesure soit clairement explicitée.
L’introduction du NIN comme outil d’authentification représente un progrès réel sur le plan de la gouvernance. Des expériences dans d’autres programmes sociaux nigérians N-Power, TraderMoni montrent que l’identification biométrique permet de réduire les inscriptions fictives et d’améliorer le ciblage, même si les résultats chiffrés précis par programme restent peu documentés dans le domaine public.
Mais la gestion du registre des bénéficiaires ne règle pas la question centrale : qu’arrive-t-il aux formés après leur sortie du programme ? Le RHEI ne publie pas d’enquêtes de suivi à six ou douze mois permettant de mesurer le taux d’insertion durable. Sans cet indicateur, il est impossible d’évaluer si les 26 961 personnes ciblées par la phase III produiront un effet sur le chômage ou si elles s’ajouteront aux cohortes de formés sans débouchés documentés.
Les comparaisons régionales sont instructives. En Afrique subsaharienne, les programmes publics de formation professionnelle les plus efficaces notamment au Ghana et au Kenya dans le cadre de projets soutenus par la Banque mondiale ont atteint des taux d’insertion de 40 % à 60 % lorsqu’ils combinaient formation technique, accompagnement entrepreneurial et accès au financement. L’écart avec les 14 % observés en phase I du RHEI n’est pas une fatalité, mais il suppose une refonte de la séquence post-formation, pas seulement une amélioration du portail d’inscription.
La formation comme condition nécessaire mais non suffisante
Le RHEI phase III représente une progression technique réelle par rapport aux éditions précédentes : sélection plus rigoureuse des bénéficiaires, numérisation du processus, ouverture aux personnes handicapées. Ces améliorations répondent aux critiques légitimes sur la gestion passée du programme.
Le problème est ailleurs : dans un pays où l’économie informelle absorbe la quasi-totalité de la main-d’œuvre, former des individus sans construire simultanément les marchés, les structures de financement et les cadres réglementaires capables d’accueillir ces nouvelles compétences revient à remplir un réservoir percé. Le ministre du Travail, Mohammed Maigari Dingyadi, et la NDE devront démontrer que la phase III ne se conclura pas, comme la phase I, par un taux d’appui effectif à l’insertion inférieur à 15 %. La question n’est pas de savoir si 26 961 personnes seront formées en août 2026 le dispositif administratif existe pour y parvenir mais combien d’entre elles auront un emploi stable six mois après la clôture du programme.
Sources
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NDE Registration Portal – Phase III RHEI — Direction nationale de l’emploi du Nigeria, 2026
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FG launches RHEI Phase III portal to train 26,961 unemployed Nigerians — Vanguard Nigeria, juillet 2026
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Nigeria’s cash squeeze stalls capital spending despite revenue gains — BusinessDay Nigeria, 2025
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Nigeria Youth Employment Social Support Operation — Banque mondiale, 2021
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ILO – Skills for employment in Nigeria, informal economy — Organisation internationale du travail, 2024
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FG to provide 2.5 million jobs through Renewed Hope Labour and Empowerment Program — Nairametrics, octobre 2024
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Les programmes de formation professionnelle offerts par les services publics d’emploi améliorent-ils les indicateurs du marché du travail en Afrique subsaharienne ? — Banque africaine de développement, Centre africain pour la transformation économique
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Allafrica – Budget capital 2025 Nigeria, blocages ministères — AllAfrica / Daily Trust, février 2026
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IMF Article IV Consultation – Nigeria 2025 — Fonds monétaire international, 2025