Les accords pétroliers signés le 18 mai 2026 à Niamey entre le Niger et plusieurs entités chinoises ne se réduisent pas à un simple rééquilibrage commercial. Ils redessinant la géographie du pouvoir autour d’un pipeline transsaharien devenu, en trois ans d’existence, l’un des leviers diplomatiques les plus sensibles d’Afrique de l’Ouest. Au cœur du dispositif : une réduction tarifaire inédite et une entrée au capital de la société opératrice qui modifient structurellement les rapports entre Niamey, Pékin et Cotonou.
Un pipeline au cœur d’une brouille diplomatique
Pour comprendre la portée des accords du 18 mai, il faut revenir sur la séquence qui les a rendus nécessaires. L’oléoduc d’environ 2 000 kilomètres reliant les gisements d’Agadem au terminal offshore de Sèmè, sur la côte béninoise, a été mis en service technique le 1er novembre 2023. Un investissement global de l’ordre de six milliards de dollars, piloté par la China National Petroleum Corporation (CNPC), pour doter le Niger d’un débouché maritime direct pour son brut.
Mais la chronologie se grippe presque aussitôt. Le coup d’État du 26 juillet 2023, qui porte le général Tiani au pouvoir à Niamey, provoque une réaction en chaîne : sanctions de la CEDEAO, fermeture des frontières, suspension des transactions économiques. Le Bénin de Patrice Talon se range nettement du côté de la ligne dure régionale, soutenant l’option d’une intervention militaire pour rétablir le président Bazoum. Cette prise de position laisse des traces profondes à Niamey.
La situation se complique encore en mai 2024 : alors que la CEDEAO a levé ses sanctions en février, le Niger maintient unilatéralement sa frontière fermée, invoquant la présence de forces françaises sur le sol béninois. Patrice Talon riposte en ordonnant aux sociétés chinoises de ne pas utiliser les eaux béninoises pour charger du brut nigérien tant que Niamey n’a pas rouvert sa frontière terrestre. Le Bénin bloque ainsi l’exportation du pétrole nigérien, transformant l’oléoduc en instrument de pression réciproque.
Les trois piliers des accords de mai 2026
C’est dans ce contexte de bras de fer que les négociations reprennent en juin 2025, lors d’échanges à Pékin. Elles aboutissent, près d’un an plus tard, à une série d’accords dont les termes redessinent les équilibres du projet.
Le premier volet concerne la production. Deux nouveaux champs, Dinga Deep et Abolo-Yogou, seront développés pour un milliard de dollars d’investissement. Selon le ministre nigérien des Affaires étrangères Bakary Yaou Sangaré, cet effort permettra de porter la production « de 110 000 à 145 000 barils jour à la fin de 2029 », portant à terme les ambitions du Niger bien au-delà du seuil actuel.
Le deuxième volet est tarifaire, et c’est sans doute le plus immédiatement lisible sur le plan politique. Le tarif de transport par pipeline est réduit de 27 à 15 dollars par baril, soit, selon les termes mêmes de Bakary Yaou Sangaré, « 106 millions de dollars d’économie » annuelle pour la partie nigérienne. Ce chiffre est considérable pour un pays dont les impôts et taxes sur les produits pétroliers représentaient déjà environ 28 % des recettes internes au premier trimestre 2025. Il signale aussi que Niamey avait, depuis l’entrée en service de l’oléoduc, subi des conditions commerciales qu’il jugeait déséquilibrées.
Le troisième volet est structurel : l’État nigérien acquiert une participation de 45 % dans Wapco (West African Oil Pipeline Company), la filiale de la CNPC qui opère l’oléoduc, dont il ne détenait auparavant aucune part. Cette entrée au capital n’est pas anodine : à 45 %, Niamey n’a pas la majorité, mais dispose d’une minorité de blocage sur les décisions stratégiques, d’un accès aux flux de revenus de l’infrastructure et d’une position de cogestion inédite dans un pipeline qu’il ne contrôlait jusqu’ici qu’en amont, comme État producteur.
Ce que la participation dans Wapco change réellement
La prise de participation de 45 % mérite qu’on s’y attarde, car elle s’inscrit dans une tendance plus large documentée sur le continent. Le précédent le plus instructif est celui du pipeline Tchad-Cameroun : après avoir été minoritaires à l’origine dans les sociétés opératrices TOTCO et COTCO, le Tchad et le Cameroun ont progressivement racheté des parts — notamment lors de la revente des actifs d’ExxonMobil et de Petronas en 2022-2023 — pour atteindre des positions dominantes. Le mouvement nigérien s’inscrit dans cette logique de récupération progressive de la rente d’infrastructure.
En droit pétrolier, une participation de 45 % dans une société de transport produit des effets concrets : droit d’accès à la comptabilité et aux flux de revenus, participation aux décisions d’investissement sur les stations de pompage et les capacités d’extension, et surtout capacité à peser sur les renégociations tarifaires futures. Pour un régime qui a fait de la souveraineté sur les ressources naturelles l’un de ses marqueurs politiques — en nationalisant la filiale d’Orano en 2025 et en créant en remplacement la société Tsumco SA — l’entrée dans Wapco est cohérente avec une doctrine d’ensemble.
Cotonou : l’absent des négociations
Le paradoxe de ces accords tient à leur silence sur l’acteur dont dépend leur exécution : le Bénin. L’oléoduc traverse environ 675 kilomètres de territoire béninois, et tout chargement commercial passe par le terminal de Sèmè. Or La Nouvelle Tribune et d’autres organes de presse béninois rapportent le contenu des accords sans qu’aucune déclaration officielle de Cotonou n’ait été rendue publique sur la réduction tarifaire ou la nouvelle structure actionnariale de Wapco.
Ce silence est en lui-même instructif. Il indique que les accords du 18 mai 2026 ont été négociés bilatéralement entre Niamey et Pékin, sans associer formellement Cotonou aux arbitrages tarifaires ou à la gouvernance de Wapco. Le Bénin reste le passage obligé du brut nigérien vers le marché international — aucune alternative crédible n’existe à court terme —, mais il n’est pas partie prenante des nouvelles règles du jeu.
La normalisation des relations bilatérales Niger-Bénin n’est donc pas actée par ces accords. Elle en est plutôt la condition non écrite : sans réouverture de la frontière et sans arrangement politique entre Niamey et Cotonou, la montée en production annoncée vers 145 000 barils par jour d’ici 2029 risque de buter sur les mêmes leviers de blocage que ceux qui ont paralysé les exportations en 2024. La question qui se pose désormais est de savoir si la consolidation de la position nigérienne dans Wapco incite Cotonou à renégocier sa propre place dans la chaîne, ou si elle l’y contraint.
Sources
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Après un an de tensions, le Niger se réaccorde avec Pékin sur le pétrole — Jeune Afrique, 19 mai 2026
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Le Niger et la Chine signent plusieurs accords pétroliers — Anadolu Agency, 18 mai 2026
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Pétrole : le Niger et la Chine signent de nouveaux accords après des mois de tensions — La Nouvelle Tribune (Bénin), 19 mai 2026
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Niger : mise en service d’un oléoduc géant vers le Bénin — AFP via Connaissance des Énergies, 1er novembre 2023
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Le Bénin bloque l’exportation du pétrole nigérien — Africanews, mai 2024
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Malgré la fermeture des frontières et les attaques, le pétrole continue de couler à flots — Les Échos du Niger, 29 avril 2025
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Fiche pays Niger – analyse des risques économiques — Coface, 2025
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Rapport d’exécution budgétaire T1 2025, Niger — Ministère des Finances du Niger / CABRI, 2025