Or africain : un quart de l’offre mondiale, mais un poids limité dans les circuits qui fixent la valeur

La rédaction

octobre 12, 2026

L’Afrique extrait près de 28 % de l’or mondial, mais cette part dans la production ne se traduit pas par un poids équivalent dans le raffinage, la commercialisation ou la fixation des prix. Entre exportation de métal brut et velléités de transformation locale, le continent tente de remonter une chaîne de valeur qui lui échappe largement. Le chemin est long, et les obstacles autant structurels que géopolitiques.

Un producteur majeur absent des circuits de valorisation

Les chiffres sont éloquents. Selon le World Gold Council, la demande mondiale d’or en 2025 se répartissait entre investissement (43 %), joaillerie (29 %), achats des banques centrales (21 %) et applications technologiques (6 %). La demande d’investissement a atteint 2 175,3 tonnes cette année-là, portée principalement par la Chine, l’Inde, l’Amérique du Nord et l’Europe. L’Afrique n’apparaît dans aucune de ces catégories comme marché de destination significatif ni pour la joaillerie, ni pour l’investissement.

Le marché mondial des bijoux en or était évalué à 392 milliards de dollars en 2025, avec l’Asie-Pacifique captant à elle seule 46 % de ce total. La joaillerie africaine pourtant historiquement riche et techniquement sophistiquée reste absente de ces flux financiers structurants, reléguée à des marchés locaux peu formalisés et peu documentés.

Le paradoxe est frappant : le continent qui produit plus du quart de l’or mondial ne figure ni parmi les principaux marchés de consommation, ni parmi les acteurs du raffinage reconnus internationalement. C’est là que se situe le vrai déficit stratégique.

Le raffinage : un maillon quasi-absent du côté africain

Sur les 66 raffineries d’or agréées par la London Bullion Market Association (LBMA) en 2025, une seule était africaine : la Rand Refinery de Germiston, en Afrique du Sud. Cette installation traite environ 291 tonnes par an, dont la quasi-totalité provient de mines industrielles réparties dans une quinzaine de pays africains. Son modèle repose sur l’externalisation régionale : les pays producteurs lui expédient leur or doré, elle raffine, certifie, sécurise et commercialise auprès des acteurs de la LBMA. Sa capacité dépasse 300 tonnes annuelles, mais la production sud-africaine en déclin structurel ne suffit plus à l’alimenter, ce qui l’incite à s’approvisionner dans le reste du continent.

Pour les pays producteurs d’Afrique de l’Ouest et du Sahel, ce schéma a une conséquence directe : une fraction substantielle de la valeur ajoutée du raffinage leur échappe. Les données disponibles pour la République démocratique du Congo illustrent l’ampleur du phénomène : au premier trimestre 2024, de l’or a été exporté à des prix inférieurs de 650 à 760 dollars par once au cours international, selon l’Agence Ecofin. L’écart varie de 10 à 35 % selon les circuits, et peut dépasser 700 dollars l’once dans les cas les plus défavorables, bien au-delà de la simple commission de raffinage qui ne représente qu’une fraction de cet écart.

La contrebande amplifie ces pertes. Des estimations attribuent au Mali plus de 20 tonnes d’or illicite exportées annuellement pour une valeur dépassant 500 millions de dollars, et au Burkina Faso plus de 10 tonnes supplémentaires. Une saisie documentée de janvier 2024 portait sur 1 578 kg d’or nigérien en route vers Dubaï, sans documents officiels. Selon plusieurs analyses régionales, entre 80 et 85 % de l’or issu de l’exploitation artisanale africaine transiterait par les Émirats arabes unis.

Les initiatives de transformation locale : entre ambition et réalisme

Face à ce constat, plusieurs États producteurs ont engagé des politiques de remontée de la chaîne de valeur. Le Burkina Faso a inauguré fin septembre 2026 Raffinor-BF, sa première raffinerie nationale, avec une capacité annoncée de 164 tonnes par an. Le Mali avait posé la première pierre de SOROMA-SA en juin 2025, pour une capacité cible de 200 tonnes. La Côte d’Ivoire a également annoncé un projet visant environ 100 tonnes annuelles. Ces projets s’inscrivent dans un contexte de souveraineté économique revendiquée par des gouvernements qui entendent capter davantage de valeur sur leurs ressources.

Le Ghana a adopté une démarche différente mais complémentaire. Le GoldBod, son agence nationale de régulation et d’achat de l’or artisanal, a acheté 25,6 tonnes d’or auprès du secteur artisanal en 2025, générant des revenus opérationnels de près de 984 millions de cedis. Le Ghana projette également la création d’un « Ghana Gold Village », présenté comme une future plaque tournante de la bijouterie et des ornements en or pour l’ensemble du continent.

La Tanzanie, quant à elle, a adopté une voie réglementaire : le Finance Act 2024 impose aux grands producteurs de réserver au moins 20 % de leur production à des raffineries nationales ou à la Banque centrale, avec des incitations fiscales à l’appui, dont une TVA à taux zéro sur les ventes à des raffineries agréées. Il ne s’agit pas d’une obligation de raffinage local intégral, mais d’une obligation de valorisation locale partielle.

La joaillerie africaine : segment stratégique sous-investi

La joaillerie africaine représente sans doute le levier le plus prometteur et le plus sous-exploité de montée en gamme. Mordor Intelligence note que « le développement des enseignes de bijoux de marque, l’amélioration des infrastructures de vente au détail et le renforcement des capacités de production locale contribuent à consolider les perspectives de croissance de la région » en Afrique subsaharienne. Le potentiel existe, mais le segment reste atomisé, peu financé et faiblement intégré aux chaînes d’approvisionnement formelles.

La concurrence asiatique portée par des coûts de main-d’œuvre compétitifs, des capacités industrielles établies et des accès préférentiels aux marchés constitue un frein structurel pour toute industrie bijoutière africaine naissante cherchant à exporter. Le Ghana Gold Village, s’il se concrétise, devra répondre à cette question fondamentale : pour quels marchés produire, et avec quelle compétitivité ?

La prudence des économistes face aux effets d’annonce

Les économistes spécialisés dans les filières extractives africaines invitent à ne pas confondre la construction d’une raffinerie avec la création de valeur durable. L’IGF (Intergovernmental Forum on Mining, Minerals, Metals and Sustainable Development) défend une approche qui dépasse la simple transformation physique : il faut intégrer le secteur minier à l’économie nationale, développer les compétences, créer des emplois qualifiés et construire des chaînes de valeur régionales plutôt que de reproduire à l’échelle nationale des équipements que la taille du marché ne justifie pas toujours.

Une raffinerie ne crée de valeur durable que si elle s’insère dans un écosystème comprenant énergie fiable, gouvernance fiscale efficace, formalisation de l’orpaillage, normes de qualité reconnues et accès aux marchés. Sans ces conditions, l’obligation de raffinage local peut simplement déplacer la contrebande ou alourdir les coûts de production sans bénéfice net pour les finances publiques.

Selon les estimations disponibles, plus de 70 % de l’or africain était encore raffiné hors du continent en 2024. Même en cumulant les capacités annoncées Burkina Faso, Mali, Côte d’Ivoire, Ghana et les installations existantes, l’Afrique ne représenterait qu’environ 10 % du raffinage mondial, contre 28 % de la production. Combler cet écart prendra des années et exigera des investissements en formation, en infrastructure et en gouvernance qui dépassent largement la seule question de la capacité industrielle.

Un équilibre à construire entre souveraineté et compétitivité

La dynamique est réelle. Les États producteurs africains ne se contentent plus d’exporter de l’or brut en espérant que les recettes fiscales compensent la perte de valeur ajoutée. Les initiatives se multiplient, les réglementations se durcissent, et des dispositifs comme le GoldBod ghanéen montrent qu’une formalisation accrue du secteur artisanal peut générer des revenus significatifs tout en réduisant les fuites vers les circuits illicites.

Mais l’enjeu de la joaillerie africaine dépasse les seules raffineries. Transformer l’or en bijoux exportables, reconnus sur les marchés internationaux, implique de construire des marques, de former des artisans, de certifier des produits et de conquérir des débouchés face à des concurrents asiatiques disposant d’une avance industrielle considérable. La question n’est pas seulement de savoir si l’Afrique peut raffiner son or : c’est de déterminer jusqu’où elle peut et veut remonter la chaîne de valeur et à quel prix.


Sources