Au Sénégal, le Pastef réformateur rattrapé par ses propres caisses noires

La rédaction

juillet 29, 2026

Une proposition de loi portée par les députés du Pastef pour encadrer les crédits spéciaux, ces fonds discrétionnaires longtemps désignés comme des « caisses noires » vient d’être jugée recevable par l’Assemblée nationale sénégalaise. La démarche se heurte aussitôt à une objection de taille : Ousmane Sonko, fondateur du mouvement et ancien Premier ministre, a lui-même utilisé ces mêmes fonds pendant deux ans, après les avoir publiquement décriés.

Une réforme annoncée de longue date, lancée au mauvais moment

Le texte, désormais transmis au président Bassirou Diomaye Faye pour avis dans un délai de dix jours, s’inscrit dans une continuité programmatique revendiquée. Ayib Daffé, président du groupe parlementaire Pastef, le rappelle sans ambages dans les colonnes de RFI : « C’est un engagement électoral. Il faut le tenir. » La réforme figurait effectivement dans les programmes présidentiels de 2019 et de 2024. Daffé ajoute que l’actuel président de l’Assemblée nationale, qui fut lui-même Premier ministre, avait jadis soumis un texte similaire au chef de l’État.

L’argument de la continuité programmatique est solide sur le fond. Il se heurte néanmoins à un problème de calendrier politique que ses adversaires ne manquent pas de souligner : la proposition surgit précisément à l’heure où Sonko quitte la Primature et où les questions sur l’utilisation des fonds pendant son passage se font pressantes.

Le précédent Sonko, ou la rhétorique du « haram » mise à l’épreuve

Le grief central est formulé avec une acuité particulière par Thierno Bocoum, président du parti d’opposition Agir. Il relève une contradiction difficilement contournable : « Lui-même avait déclaré que ces fonds étaient haram et il avait précisé qu’il fallait les contrôler. Les avoir utilisés pendant deux ans, et attendre jusqu’à deux jours de la rupture pour annoncer qu’il a reçu des fonds politiques, il y a un véritable problème. »

La référence au mot « haram » a une histoire documentée. Senego rapporte qu’avant son accession à la Primature, lors d’une tournée à Touba, Sonko avait déclaré devant ses partisans : « Pastef n’est pas un parti qui puise dans les caisses de l’État pour financer ses programmes. Chez nous, c’est haram. » La déclaration visait alors le financement partisan de l’État, non une catégorie précise de crédits budgétaires. Depuis, Le Soleil relève que Sonko conteste devant l’Assemblée nationale avoir qualifié « tel fonds » de haram, recentrant sa critique sur l’absence de contrôle et la discrétion accordée à une seule personne.

Cette nuance ne dissipe pas le malaise. Sonko a occupé la Primature pendant deux ans et a bénéficié d’un fonds politique dont le montant, selon une déclaration qu’il a lui-même formulée, s’élevait à 1,7 milliard de francs CFA. L’usage de cette enveloppe n’a fait l’objet d’aucune publication officielle à ce jour.

La société civile exige la transparence avant la réforme

L’ONG 3D et le Forum du justiciable ne contestent pas le principe de la réforme. Ils en conditionnent la légitimité. Moundiaye Cissé, président de l’ONG 3D, réclame la publication préalable des rapports d’utilisation des fonds de la Primature et de l’Assemblée nationale sur les deux dernières années. Babacar Bâ, du Forum du justiciable, interpelle directement le président de la République et le président de l’Assemblée nationale sur les montants dont ils disposent à titre discrétionnaire.

Ces demandes sont restées sans réponse officielle documentée à la date de publication. La Primature n’a fait état d’aucune prise de position publique sur la transparence rétroactive réclamée par la société civile.

Le silence est éloquent. Dans l’espace UEMOA, la directive n°05/97/CM/UEMOA relative aux lois de finances impose que tout fonds spécial repose sur une base légale et que ses dépenses soient soumises aux mêmes obligations de prévision et d’autorisation que le budget général. Le principe existe. Son application effective, notamment le contrôle a posteriori par la Cour des comptes, a régulièrement mis en évidence des insuffisances dans la traçabilité des dépenses exceptionnelles au Sénégal.

La transparence à sens unique, faille structurelle du discours de rupture

Le Pastef n’est pas seul à affronter ce type de contradiction. À l’échelle ouest-africaine, le schéma est connu : les partis d’opposition dénoncent les ressources discrétionnaires du pouvoir, promettent davantage de contrôle et, une fois aux affaires, reproduisent en grande partie les pratiques héritées parfois en les réformant marginalement, rarement en les supprimant. C’est précisément ce que l’International IDEA documente dans ses travaux sur la démocratisation des États fragiles en Afrique de l’Ouest.

La particularité sénégalaise tient à l’intensité rhétorique du discours de rupture porté par le Pastef depuis 2014. Plus la promesse est forte, plus l’écart perçu est douloureux. Daffé a raison de souligner que « on ne peut pas critiquer la pertinence du projet » : sur le fond, encadrer les crédits spéciaux est une réforme de bonne gouvernance légitime et nécessaire. Mais la pertinence d’une réforme n’exonère pas ses promoteurs de rendre compte de leur propre comportement passé vis-à-vis des règles qu’ils entendent désormais imposer.

La question qui se pose, et que la session extraordinaire annoncée devra indirectement affronter, est simple : le Pastef acceptera-t-il que la transparence qu’il légifère s’applique aussi rétroactivement à ceux qui la portent ?

Sources