Des files d’attente toute la nuit devant des stations à sec, un déficit officiel de près de 200 millions de litres d’essence sur huit mois : la pénurie de carburant qui frappe le Niger depuis plusieurs semaines a désormais atteint Niamey. Mais l’urgence visible masque des fragilités bien plus profondes, que ni la baisse des prix à la pompe ni la création d’un comité technique ne suffiront à corriger.
Des chiffres qui révèlent l’ampleur du déficit
Le ministère de l’Énergie nigérien a publié des données qui donnent la mesure du problème : sur les huit premiers mois de 2026, le déficit en essence s’établit à 196,62 millions de litres, celui en gasoil à 52,60 millions de litres. Ces volumes ne représentent pas une fluctuation conjoncturelle, ils traduisent un déséquilibre chronique entre l’offre disponible et une demande intérieure que la production nationale n’a jamais pleinement couverte.
La raffinerie de Zinder, opérée par la SORAZ, constitue le pilier de l’approvisionnement national. Sa capacité nominale avoisine 20 000 barils par jour, mais sa production effective est restée en deçà : environ 16 500 barils par jour en 2025, avec des livraisons d’essence limitées à 23 à 25 camions-citernes quotidiens, alors que les besoins nationaux en exigeraient 45 à 50. L’écart entre les livraisons de la SORAZ et les sorties de la société nationale de distribution SONIDEP a atteint 159,74 millions de litres pour le seul super en 2025. La SORAZ couvre une part substantielle de la consommation, mais elle ne la satisfait pas, et le Niger dépend donc structurellement des importations pour combler le différentiel.
L’héritage des sanctions post-coup d’État
Pour comprendre comment ce déséquilibre s’est brutalement aggravé, il faut revenir à juillet 2023. Après le renversement du président Mohamed Bazoum, la CEDEAO a imposé des sanctions économiques sévères, incluant la fermeture des frontières et la suspension des échanges commerciaux. Le corridor Cotonou–Niamey, par lequel transitait une large part des marchandises importées par le Niger, a été bloqué. Des camions transportant des produits pétroliers sont restés immobilisés au Bénin pendant des semaines.
Si les sanctions ont été levées en 2024, leurs effets sur la chaîne logistique n’ont pas disparu du jour au lendemain. Les itinéraires d’importation ont dû être réorientés vers des routes plus longues et plus coûteuses. La désorganisation des filières officielles a, dans le même temps, renforcé les circuits parallèles, avant même que ceux-ci ne subissent à leur tour un choc d’offre majeur.
Ce choc est venu du Nigeria. La suppression par Abuja des subventions sur les carburants a mécaniquement renchéri l’essence qui transitait de façon informelle vers le Niger. Or ce flux parallèle représentait, selon certaines estimations, jusqu’à 50 % du marché nigérien avant la crise actuelle. Quand ce robinet s’est resserré, les stations officielles, déjà sous tension, ont subi une pression supplémentaire sans que les importations légales ne compensent la perte.
Un enclavement qui fait loi
La dépendance du Niger aux corridors d’importation n’est pas une nouveauté : elle est constitutive de la géographie du pays. Pays sahélien sans accès à la mer, le Niger doit acheminer ses hydrocarbures depuis les ports de Cotonou, Lomé ou Lagos, sur des distances qui génèrent des surcoûts structurels. Des travaux sur la logistique des pays enclavés d’Afrique de l’Ouest estiment que le transport y coûte en moyenne 30 à 40 % plus cher que dans les pays côtiers, avec des délais accrus, des risques sécuritaires plus élevés et une sensibilité extrême aux ruptures de corridor.
Chaque perturbation politique ou sécuritaire sur les axes d’approvisionnement se répercute directement sur la disponibilité et le prix du carburant à Niamey. La fermeture prolongée de la frontière avec le Bénin, qui a suivi une dispute distincte liée au pipeline Niger-Bénin a, selon plusieurs analyses, entraîné une hausse de 30 à 50 % des coûts logistiques sur les itinéraires de substitution. Le Niger n’est pas seul dans cette situation : au Mali, une campagne organisée du JNIM contre les convois de citernes a provoqué une pénurie nationale en 2025, illustrant combien les économies sahéliennes enclavées restent vulnérables à toute interruption des chaînes d’approvisionnement pétrolier.
La réponse gouvernementale : suffisante ?
Face à la pénurie, le gouvernement de transition nigérien a réagi sur deux fronts. D’une part, il a abaissé le prix à la pompe à 499 F CFA le litre, une mesure symbolique destinée à signaler qu’il n’entend pas laisser la facture retomber sur les consommateurs. D’autre part, il a instauré un comité technique chargé d’identifier les blocages à chaque étape de la filière et de proposer des correctifs.
Dans son communiqué du 9 octobre 2026, le Conseil des ministres a attribué les perturbations à des contraintes structurelles, des problèmes de gouvernance dans la production, le transport et la distribution, ainsi qu’à des pratiques frauduleuses alimentant les circuits informels. Le gouvernement a également annoncé des poursuites contre les auteurs de fraudes liées au carburant.
Ces mesures sont nécessaires, mais elles ne s’attaquent pas aux fondamentaux. Abaisser le prix officiel n’augmente pas les volumes disponibles ; au contraire, un prix régulé en dessous du coût logistique réel réduit l’incitation des importateurs privés à investir dans l’acheminement. Sur le marché parallèle à Niamey, le litre s’échange déjà à plus de 700 F CFA, soit 40 % au-dessus du tarif officiel, ce qui dit assez la réalité perçue par les acteurs du marché.
Un paradoxe pétrolier révélateur
Le Niger produit du pétrole. La mise en service du pipeline reliant les champs d’Agadem au terminal béninois de Sèmè-Kpodji avait soulevé des espoirs d’indépendance énergétique. Mais produire du brut ne signifie pas disposer de produits raffinés : l’essentiel des exportations nigériennes part à l’état brut, tandis que les carburants consommés localement restent en grande partie tributaires d’importations ou de la capacité limitée de la SORAZ. Ce paradoxe, un pays exportateur de pétrole incapable de satisfaire sa propre demande en essence, est structurel, et il exigerait, pour être résolu, des investissements massifs dans le raffinage et la distribution, dans un contexte politique et financier peu propice à de tels engagements de long terme.
La normalisation de l’approvisionnement reste donc incertaine à court terme. Tant que le Niger n’aura pas diversifié ses corridors d’importation, renforcé les capacités de stockage stratégique et assaini la filière de distribution, chaque nouvelle perturbation, politique, sécuritaire ou logistique, risque de se transformer en crise nationale. La file d’attente devant les stations de Niamey n’est pas un accident : elle est l’expression visible d’une vulnérabilité qui s’accumule depuis des années.
Sources
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Niger : la pénurie d’essence s’étend à la capitale Niamey : Connaissance des Énergies / AFP, octobre 2026
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Pénurie de carburant au Niger : le gouvernement refuse toute hausse des prix à la pompe : Niger Inter, octobre 2026
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Communiqué du Conseil des ministres du vendredi 09 octobre 2026 : Niger Inter, octobre 2026
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Les efforts de la SORAZ : Les Échos du Niger, mars 2025
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Niger : les sanctions de la CEDEAO ne doivent pas viser la population : FIDH, 2023
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Fermeture des frontières du Niger : quelles conséquences économiques et sociales ? : The Conversation, 2023
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Crise du carburant au Mali : comment le JNIM asphyxie le pays : DW Afrique, 2025
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Niger : gestion pétrolière entre accusations croisées et suspicion de manipulations : L’Autre Républicain, janvier 2025
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Bulletin des statistiques du commerce extérieur, 1er trimestre 2025 : Institut National de la Statistique du Niger, 2025