Produits pétroliers raffinés : le talon d’Achille de la balance commerciale sénégalaise en juin 2026

La rédaction

août 11, 2026

En juin 2026, le Sénégal a enregistré un déficit commercial de 128,9 milliards de FCFA, contre seulement 13,3 milliards en mai. Un dérapage brutal qui interpelle, d’autant que les exportations progressaient simultanément. Derrière ce paradoxe, une réalité structurelle bien connue : le pays produit désormais du pétrole brut, mais continue d’importer massivement ses carburants raffinés.

Des exportations en hausse, un déficit qui se creuse

Les chiffres publiés par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) ne manquent pas d’ironie. En juin 2026, les exportations sénégalaises ont atteint 524,7 milliards de FCFA, en progression de 4,4 % par rapport à mai et de 2,0 % sur un an. Deux postes tirent cette performance vers le haut : l’or non monétaire, qui bondit à 126,4 milliards de FCFA contre 59,6 milliards le mois précédent, et le gaz naturel liquéfié (GNL), qui passe de 15,1 à 45,0 milliards de FCFA.

Ces chiffres s’inscrivent dans une tendance semestrielle encourageante. À fin juin 2026, le cumul des exportations s’établit à 3 154,3 milliards de FCFA, soit une progression de 11,1 % sur un an. Le cumul des importations, lui, recule de 8,0 % sur la même période, à 3 283,5 milliards de FCFA. Au total, le solde commercial cumulé du premier semestre ressort à –129,2 milliards de FCFA, contre –728,5 milliards à la même période de 2025 : une amélioration considérable, qui témoigne de l’impact réel des hydrocarbures sur la structure des échanges.

Mais juin vient rompre cette dynamique favorable. Les importations ont bondi de 26,7 % en un mois, à 653,6 milliards de FCFA, effaçant d’un coup la quasi-résorption du déficit observée en mai.

Produits pétroliers raffinés : le poste qui fait basculer la balance

Le principal responsable de ce dérapage mensuel est sans ambiguïté : les produits pétroliers raffinés ont représenté 248,5 milliards de FCFA d’importations en juin 2026, constituant le premier poste de la facture d’achat du pays. C’est là que réside la contradiction fondamentale de l’économie sénégalaise au stade actuel de sa transition pétrolière.

Le champ de Sangomar a produit environ 18 millions de barils de pétrole brut au premier semestre 2026, selon les données du ministère de l’Énergie relayées par Reuters. Le Sénégal est donc bien devenu un producteur de brut à part entière. Pour autant, l’essentiel de ce pétrole brut est exporté vers la Suisse notamment, via des négociants tandis que le pays continue d’importer les carburants dont son économie a besoin. Ce paradoxe n’est pas propre au Sénégal : comme le rappelle l’Union africaine dans ses publications sectorielles, environ 75 % de la production continentale de brut est exportée sans transformation, tandis que l’Afrique reste importatrice nette de produits pétroliers raffinés.

La capacité de raffinage nationale demeure le maillon faible de la chaîne. La Société Africaine de Raffinage (SAR), installée à Mbao près de Dakar, dispose d’une capacité de 1,5 million de tonnes par an depuis les travaux d’extension achevés en 2022. Un projet de seconde raffinerie dite « SAR 2.0 », d’une capacité additionnelle d’environ 4 millions de tonnes par an, est évoqué avec une mise en service visée vers 2028-2029, mais aucun calendrier définitif n’a été arrêté à ce stade. En attendant, la SAR a commencé à traiter du pétrole brut national le 6 février 2025, une première symbolique, mais qui ne couvre qu’une fraction des besoins du marché intérieur.

L’or, levier d’exportation mais aussi variable d’ajustement

La performance de juin doit aussi être lue à la lumière des cours internationaux. En mai 2026, l’or évoluait autour de 4 500 à 4 700 dollars l’once ; en juin, il a reculé vers 4 000 dollars, avec un creux inframensuel proche de 3 990 dollars. Malgré cette correction des prix, les volumes exportés ont plus que doublé par rapport à mai, ce qui explique que la valeur des exportations d’or soit restée élevée.

La destination de cet or mérite attention. La Suisse capte 22,5 % des exportations sénégalaises totales en juin 2026, avec 118,1 milliards de FCFA de ventes, contre 43,7 milliards à la même période de 2025. Ce chiffre s’explique par la fonction de plaque tournante du raffinage aurifère mondial qu’exercent les grandes places helvétiques : l’or sénégalais y est acheminé pour transformation, avant d’être réexporté sur les marchés mondiaux. L’Espagne arrive en deuxième position avec 14,7 % des exportations, suivie du Mali avec 13,5 %.

La montée en puissance de l’or comme premier poste d’exportation en valeur pose une question de fond : dans quelle mesure la bonne tenue des exportations sénégalaises reste-t-elle tributaire d’un seul métal, dont les cours sont par nature volatils ? En juin, la hausse des volumes a compensé la baisse des prix. Ce mécanisme ne peut être garanti à moyen terme.

Un premier semestre en nette amélioration, mais une soutenabilité encore conditionnelle

Replacée dans la perspective semestrielle, la détérioration de juin ne doit pas masquer le redressement structurel en cours. Le solde cumulé de –129,2 milliards de FCFA à fin juin 2026 contraste sévèrement avec les –728,5 milliards enregistrés à la même période de 2025 : l’entrée en production de Sangomar et du projet GTA produit des effets réels et mesurables sur la balance commerciale.

La Banque mondiale, dans ses dernières projections, anticipe un déficit du compte courant sénégalais en réduction progressive, à une moyenne de 6,3 % du PIB sur 2024-2026, porté par les exportations d’hydrocarbures et les transferts des migrants. Mais le cadre de financement extérieur du gouvernement sénégalais projette encore un déficit courant à 8,3 % du PIB en moyenne sur 2026-2028, signalant que le rééquilibrage, bien qu’engagé, reste structurellement fragile.

Dans l’espace UEMOA, la position du Sénégal reste intermédiaire. La Côte d’Ivoire affichait un excédent commercial d’environ 970 milliards de FCFA à fin juin 2025, et le Burkina Faso un excédent de 790 milliards, tandis que le Mali demeurait déficitaire. Le Sénégal, en dépit de ses hydrocarbures, ne parvient pas encore à dégager un excédent commercial durable.

L’équation industrielle non résolue

Au-delà de la lecture conjoncturelle, les données de juin 2026 révèlent une équation industrielle que les exportations de brut et d’or ne peuvent pas résoudre seules. Tant que le Sénégal n’aura pas significativement étendu sa capacité de raffinage ou développé des industries de transformation à valeur ajoutée il restera exposé à un mécanisme pervers : exporter ses ressources sous forme brute et réimporter, à prix fort, les produits transformés dont son économie a besoin. Les 248,5 milliards de FCFA de produits pétroliers raffinés importés en un seul mois en sont l’illustration la plus directe.

La question qui s’ouvre pour les prochains mois est donc celle du rythme auquel la SAR montera en puissance dans le traitement du brut de Sangomar, et de la crédibilité du calendrier de « SAR 2.0 ». Sans avancée significative sur ce front, chaque pic d’importations de carburants continuera de creuser le déficit commercial, indépendamment des performances à l’export et de rappeler que la souveraineté industrielle reste, au Sénégal, un chantier encore largement ouvert.

Sources