RDC : la marche pro-Tshisekedi pour la révision constitutionnelle dissimule mal les fractures

La rédaction

septembre 23, 2026

RDC : autour de la révision constitutionnelle, le soutien à Tshisekedi masque mal les tensions

Le 22 septembre 2026, des milliers de partisans de Félix Tshisekedi ont défilé dans les rues de Kinshasa pour réclamer ouvertement la modification de la Constitution. Une démonstration de force organisée par l’UDPS, qui intervient une semaine à peine après des manifestations de l’opposition réprimées dans le sang. Derrière l’affichage de la mobilisation, c’est un bras de fer constitutionnel aux enjeux considérables qui se dessine.


Une marche pour afficher la force, un discours pour poser les enjeux

Partant de la 10ᵉ Rue à Limete jusqu’au pont Cabu, la marche organisée par l’UDPS/Tshisekedi s’est déroulée sans incident signalé, encadrée par la Police nationale congolaise. Des militants de l’Union sacrée coalition au pouvoir ont rejoint l’UDPS, ainsi que des membres des Progressistes de Samy Badibanga et de l’ACP de Gentiny Ngobila. Le dispositif voulu par le parti présidentiel était celui d’une réponse directe à la mobilisation de la Coalition Article 64 (C64), formée par l’opposition sept jours plus tôt.

Au point d’arrivée, le secrétaire général du parti, Augustin Kabuya, a pris la parole depuis un camion-remorque. Sa formule résume l’ambition de la journée : « Nous avons démontré à la face du monde que Félix Tshisekedi a la confiance de son peuple ». Plus notable encore, Kabuya a formulé une demande explicite au chef de l’État : « Il est temps de nous aider à changer cette Constitution. » La marche n’était donc pas seulement un acte de soutien institutionnel ; elle constituait un appel politique direct à enclencher la procédure de révision.

Les chiffres de participation restent sujets à caution. Les organisateurs ont évoqué des « milliers » de militants sans chiffre précis, et aucune estimation indépendante vérifiable n’a été communiquée par les autorités policières. Quelques commentateurs sur les réseaux évoquaient moins de 5 000 participants, mais ces estimations ne proviennent pas d’observateurs accrédités. Ce flou quantitatif est lui-même révélateur : dans un contexte de compétition de rue avec l’opposition, les deux camps cherchent à projeter une image de force que les chiffres réels peinent parfois à étayer.


L’article 220, verrou central du débat constitutionnel

La question qui structure tout ce débat est à la fois simple dans son énoncé et redoutable dans ses implications : Félix Tshisekedi peut-il briguer un troisième mandat ? La réponse se trouve dans la Constitution congolaise de 2006, dont l’article 220 interdit toute révision portant sur le nombre et la durée des mandats présidentiels. Cet article appartient aux « dispositions intangibles » de la Constitution, celles qui échappent par principe à toute modification.

Pour contourner cette protection, l’UDPS et ses alliés s’appuient sur l’article 218, qui régit la procédure de révision constitutionnelle. Celui-ci prévoit un mécanisme en deux temps : une initiative soumise à la majorité absolue de chaque chambre du Parlement, puis soit un référendum convoqué par le président, soit une adoption directe par le Congrès à la majorité des trois cinquièmes des membres composant les deux chambres réunies. C’est cette dernière voie le Congrès qui permettrait théoriquement de valider une révision sans passer par un vote populaire direct.

L’opposition, elle, souligne que l’article 220 est précisément conçu pour rendre cette stratégie inopérante. Toute tentative de révision portant sur les mandats se heurterait à cette clause d’irrévisabilité. Le débat juridique est donc aussi un débat de stratégie politique : s’agit-il de modifier la Constitution à la marge, ou d’en adopter une nouvelle qui remettrait les compteurs à zéro ? Les précédents africains récents notamment en République centrafricaine en 2023, où une nouvelle constitution a supprimé la limite des mandats pour ouvrir la voie à un troisième mandat de Touadéra, ou en Côte d’Ivoire en 2020 montrent que cette technique de la « remise à zéro » constitutionnelle est un outil connu et controversé.


Une semaine de septembre révélatrice des rapports de force

La séquence de la semaine précédente éclaire la logique de la marche du 22 septembre. Le 15 septembre, la Coalition Article 64 avait mobilisé à Kinshasa contre la révision constitutionnelle, avec des rassemblements également signalés dans d’autres villes. Les incidents avaient été sévères : heurts entre manifestants de l’opposition et militants pro-gouvernement, intervention de la police antiémeute avec gaz lacrymogène, arrestations arbitraires dénoncées par l’opposition, et au moins un mort signalé par l’AFP. L’opposition, réunissant des figures comme Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Jean-Marc Kabund, Augustin Matata Ponyo et Delly Sesanga, avait signé une déclaration commune après ces événements.

La marche de l’UDPS du 22 septembre s’inscrit explicitement comme une réponse à cette mobilisation. Le parti présidentiel avait d’ailleurs qualifié d’ « échec » la manifestation du 15 septembre avant d’annoncer la sienne. Cette dialectique de la rue chaque camp cherchant à exhiber sa capacité de mobilisation donne la mesure de la tension ambiante. Le fait que la marche pro-Tshisekedi se soit déroulée sans incident contraste avec les violences de la semaine précédente, et cette asymétrie n’a pas manqué d’alimenter les accusations de traitement différencié par les forces de l’ordre.

L’unité affichée au sein de l’Union sacrée mérite également d’être relativisée. Selon le Forum des As, les partis UNC, MLC et AFDC-A se seraient abstenus de participer à la marche, sans que leurs raisons officielles n’aient été clairement formulées publiquement. Cette absence, même si elle n’est pas documentée par des déclarations explicites, suggère que la coalition au pouvoir n’est pas monolithique sur le dossier constitutionnel.


La CENCO et la société civile : des contre-pouvoirs qui pèsent

Dans ce paysage politique polarisé, la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) constitue l’un des rares acteurs disposant d’une légitimité transversale. Sa position est tranchée : lors de son assemblée plénière extraordinaire de mars 2026, puis dans des déclarations de juin, le secrétaire général Donatien Nshole a affirmé que les évêques ne voyaient « ni la nécessité, ni l’urgence, ni l’opportunité » d’un changement constitutionnel dans le contexte sécuritaire et politique actuel. La CENCO ne nie pas que la Constitution prévoit des mécanismes de révision, mais juge leur activation particulièrement « hasardeuse » au moment où le pays est partiellement en guerre à l’est.

Cette position ecclésiastique a une résonance politique réelle en RDC, où l’Église catholique conserve une autorité morale historique dans les moments de crise institutionnelle. Elle constitue un obstacle symbolique que le camp présidentiel ne peut ignorer, d’autant que certains prêtres de Kananga ont publiquement pris leurs distances avec la position officielle de la CENCO, révélant des fissures y compris au sein du clergé.


Le dialogue national, paravent ou processus réel ?

Officieusement, la marche de l’UDPS visait aussi à soutenir le dialogue national annoncé par Félix Tshisekedi. Ce processus, formalisé par ordonnance présidentielle le 13 septembre 2026 avec la création d’un Comité d’organisation, prévoit des consultations dans les 26 provinces avant des assises nationales à Kinshasa, le tout dans un délai de trois mois. Selon Reuters, les groupes armés et ceux agissant pour le compte de puissances étrangères en seraient explicitement exclus.

L’opposition, elle, voit dans ce dialogue une manœuvre destinée à légitimer a posteriori une révision constitutionnelle déjà décidée. Le format provincial d’abord, national ensuite est jugé favorable au camp présidentiel, qui contrôle les administrations locales et dispose des ressources de mobilisation de l’État. Le résultat annoncé, un « Pacte national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État », sonne comme un cadre suffisamment large pour y faire entrer la question constitutionnelle sans que celle-ci figure explicitement dans le mandat initial.


La séquence des deux semaines de septembre 2026 manifestation de l’opposition réprimée le 15, marche du pouvoir sans incident le 22 dessine les contours d’un affrontement qui va se prolonger. L’étape parlementaire approche, et avec elle, la question du seuil des trois cinquièmes au Congrès que le camp Tshisekedi pourrait ou non atteindre. Si ce seuil n’est pas atteint, la voie référendaire s’impose, avec tous les risques politiques qu’elle comporte dans un pays où la rue vient de démontrer sa capacité à se mobiliser dans les deux sens. La vraie question n’est peut-être pas de savoir si la Constitution sera modifiée, mais à quel prix politique et social cette modification sera tentée.


Sources