L’affirmation du colonel Michaël Randrianirina, 100 tonnes d’or exportées illégalement chaque année depuis Madagascar vers Dubaï, a fait l’effet d’une bombe dans le débat public malgache. Vérifiable ou non, ce chiffre révèle avant tout une réalité plus troublante encore : l’État malgache est structurellement incapable de quantifier sa propre production aurifère. C’est cette impuissance institutionnelle, davantage que le chiffre lui-même, qui mérite analyse.
Un gouffre entre statistiques officielles et réalité présumée
Pour saisir l’ampleur du problème, il faut d’abord poser les données officielles sur la table. Entre 2022 et 2025, les exportations d’or officiellement déclarées à Madagascar s’établissent à zéro kilogramme en 2022, zéro en 2023, 11,66 kg en 2024 et 13,72 kg en 2025, soit un total de 25,38 kg sur quatre ans. La Cour des comptes malgache, qui cite ces chiffres, souligne elle-même que l’exploitation aurifère sur le territoire national n’a pourtant jamais cessé durant cette période.
Face à ces 25 kg, le colonel Randrianirina avance 100 tonnes annuelles. L’écart est si abyssal qu’il disqualifie toute discussion sur la précision du chiffre : il signale d’abord et surtout une défaillance totale du système de mesure. TV5MONDE, dans son enquête publiée le 23 octobre 2026, a confronté cette déclaration aux données disponibles sans parvenir à la confirmer ni à l’infirmer, ce qui, en soi, est déjà une conclusion.
Le ministère des Mines lui-même estimait en 2024 qu’environ une tonne d’or sortait clandestinement du pays chaque mois, soit environ 12 tonnes par an. Un chiffre huit fois inférieur à celui du colonel, mais qui représente néanmoins des centaines de fois le volume officiellement enregistré. La position gouvernementale officielle ne nie donc pas le trafic : elle en reconnaît implicitement l’ampleur sans en valider l’ordre de grandeur.
Un secteur artisanal qui échappe structurellement au contrôle
La racine du problème réside dans la nature même de l’orpaillage malgache. Selon le rapport ITIE 2023 de Madagascar, la majorité de la production aurifère nationale est artisanale, informelle ou non déclarée. En 2024, 9 603 exploitants artisanaux étaient officiellement formalisés dans les zones d’encadrement, un chiffre qui, aussi précis qu’il paraisse, ne représente qu’une fraction des orpailleurs actifs sur le territoire.
Ces exploitants, lorsqu’ils sont formalisés, obtiennent un Kara-bolamena, autorisation spécifique introduite par la réforme du code minier. Mais l’autorisation sur le papier ne garantit pas la déclaration de la production. La chaîne qui va du puits à l’export traverse des intermédiaires, collecteurs locaux, comptoirs, dont le contrôle demeure très limité. L’Initiative pour la Transparence des Industries Extractives note un écart majeur entre les exportations recensées par les statistiques commerciales internationales et l’absence d’exportations enregistrées par l’Agence nationale de l’or entre 2020 et 2023. Cet écart constitue, selon l’ITIE, un indicateur direct des défaillances persistantes de traçabilité.
La contribution fiscale du secteur extractif dans son ensemble ne dépassait pas 5,83 % des recettes fiscales totales en 2023, soit environ 0,6 % du PIB national. Pour un pays dont le sous-sol recèle des gisements aurifères documentés, cette captation minimale illustre l’ampleur du manque à gagner pour l’État.
Des réformes ambitieuses, une application incertaine
Face à ce constat, Madagascar n’est pas resté inactif sur le plan législatif. La loi n° 2023-007 du 27 juillet 2023 portant refonte du Code minier consacre un titre entier à l’or, articles 158 à 209, et prévoit un suivi de toute la chaîne de valeur : production, collecte, transformation, commercialisation, exportation. Le texte introduit des fontes locales, un poinçon national et renforce les contrôles aux frontières. Le décret n° 2024-1345 impose en outre des prévisions mensuelles d’achat, de vente et d’exportation.
La Centrale de l’or de Madagascar est habilitée à centraliser les informations. Un guichet unique d’exportation a été mis en place à l’aéroport d’Ivato. Ces dispositifs témoignent d’une volonté de formalisation réelle. Mais la validation ITIE de janvier 2024 tempère tout optimisme : Madagascar ne respectait pleinement que 8 des exigences évaluées, en avait respecté 19 « en grande partie » et 2 partiellement. La traçabilité institutionnelle et documentaire demeure « encore insuffisante », selon les évaluateurs.
La question centrale n’est donc pas l’existence d’un cadre réglementaire, il existe, et il s’est densifié depuis 2020, mais sa capacité d’application effective dans des zones d’exploitation dispersées, souvent enclavées, où l’État peine à faire respecter ses propres règles.
Dubaï comme révélateur, pas comme cause
Le circuit Madagascar-Dubaï s’inscrit dans un phénomène continental bien documenté. Les Émirats arabes unis ont importé environ 748 tonnes d’or africain en 2024, selon des données commerciales publiées par UN Comtrade et reprises par Swissaid. Pour 2022, les estimations situent ce volume à plus de 600 tonnes, dont une part significative serait issue de la contrebande. Le Togo, dont la production nationale est marginale, aurait à lui seul déclaré 52 tonnes d’exportations vers Dubaï en 2024, signal évident de réexportation depuis les pays voisins.
Ce circuit ne naît pas du hasard : Dubaï offre un marché liquide, des règles de traçabilité longtemps plus souples que celles des places européennes et une accessibilité géographique qui en fait la destination naturelle de l’or informel africain. La plateforme émiratie fonctionne comme un hub de transit qui absorbe des flux en provenance de RDC, du Soudan, de l’Ouganda, du Rwanda, et vraisemblablement de Madagascar.
Les expériences comparées d’autres pays africains invitent à la prudence sur l’efficacité des réponses purement réglementaires. En RDC, l’Initiative de traçabilité de l’or artisanal a échoué à enrayer la contrebande : dans l’Ituri, jusqu’à deux tonnes pouvaient sortir illégalement chaque mois, contre 33 kg d’exportations officielles annuelles pour la province. La Guinée a opté pour une approche plus radicale, interdiction de l’exportation d’or brut et raffinage obligatoire sur le territoire national, mais l’impact quantitatif sur les flux clandestins reste à démontrer. Dans les deux cas, le même constat s’impose : tant que les charges de la filière légale excèdent celles de la filière illicite, les incitations économiques favorisent la contrebande.
Ce que le chiffre de 100 tonnes dit, et ce qu’il ne dit pas
Le débat autour des 100 tonnes risque de faire écran à l’enjeu structurel. Que le volume réel soit de 12 tonnes, estimation ministérielle, ou de 100, affirmation du colonel Randrianirina, la conclusion est identique : Madagascar exporte une quantité d’or non déclarée qui dépasse de très loin ses statistiques officielles, ne perçoit pas les revenus fiscaux correspondants et ne dispose pas des instruments de mesure qui permettraient même d’arbitrer entre ces estimations contradictoires.
C’est précisément ce que signale l’écart entre 25 kg déclarés et n’importe quel autre chiffre : non pas une fraude isolée, mais une défaillance systémique du dispositif de régulation minière. Le code minier révisé de 2023 pose les bases d’une architecture plus robuste, mais sa mise en œuvre se heurte à des contraintes capacitaires, humaines, technologiques, financières, que la réforme législative seule ne peut résoudre.
La vraie question pour les années à venir est donc moins de savoir si c’est 12 ou 100 tonnes qui quittent Madagascar clandestinement, que de déterminer si l’État malgache se donne les moyens, budgétaires, institutionnels, diplomatiques, de rendre cette question enfin répondable.
Sources
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Audit du ministère des Mines, Cour des comptes de Madagascar, Cour des comptes, 2025
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Madagascar exporte-t-il 100 tonnes d’or illégalement vers Dubaï ?, TV5MONDE, 23 octobre 2026
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Rapport ITIE Madagascar 2023 – Synthèse : EITI Madagascar, janvier 2026
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Rapport de validation ITIE Madagascar, rapport final : ITIE international, janvier 2024
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Loi n° 2023-007 portant refonte du Code minier : Bureau du Cadastre Minier de Madagascar, 2023
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Les Émirats arabes unis, plaque tournante pour l’or africain de contrebande : Le Grand Continent, juin 2026
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Sur la piste de l’or africain : Swissaid
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Rapport ITIE Madagascar 2023 : Partie II, état des lieux du secteur extractif : EITI Madagascar, décembre 2025
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Exportation d’or : renforcer les contrôles pour mieux rapatrier les devises : Moov Madagascar