Russie en Afrique : Su-35 et S-400 en Éthiopie, les nouveaux leviers de la stratégie de Moscou

La rédaction

octobre 30, 2026

L’annonce éthiopienne de l’acquisition de douze Su-35 russes et de futures batteries S-400 n’est pas un événement isolé. Elle s’inscrit dans une reconfiguration méthodique de la présence militaire et diplomatique de Moscou sur le continent africain, du Sahel à la Corne de l’Afrique. Un ancrage qui repose sur des logiques distinctes selon les théâtres, mais qui obéit à une cohérence stratégique de plus en plus lisible.

L’Éthiopie, nouveau pivot de la stratégie africaine de Russie

Le 28 octobre 2026, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a annoncé la réception des douze premiers chasseurs Su-35 russes, assortie d’une livraison prochaine de quatre batteries de systèmes antiaériens S-400. La justification avancée par Addis-Abeba est explicitement souverainiste : renforcer la capacité de dissuasion face aux menaces régionales, dans un contexte marqué par les tensions persistantes avec l’Érythrée et le différend non résolu sur l’accès à la mer Rouge.

Ce rapprochement n’est pas né du néant. Il s’inscrit dans une tradition de coopération militaire dont les racines remontent à la Guerre froide. Entre la fin des années 1970 et 1991, l’URSS avait fait de l’Éthiopie du Derg l’un de ses pivots africains, déployant jusqu’à 3 000 conseillers militaires, livrant chars T-54, MiG-23 et missiles sol-air, et formant des milliers d’officiers éthiopiens. L’assistance soviétique sur la période est estimée entre dix et treize milliards de dollars, un engagement qui avait alors transformé l’armée éthiopienne en la plus importante d’Afrique subsaharienne.

Trois décennies plus tard, la dynamique se réactive dans un contexte radicalement différent. La guerre du Tigré (2020-2022) a profondément reconfiguré les alliances militaires d’Addis-Abeba. Confronté à des pressions occidentales sur les droits humains et à la suspension temporaire de coopérations bilatérales, le gouvernement éthiopien a accéléré la diversification de ses partenariats : Émirats arabes unis, Turquie, Iran pour les drones, et désormais Russie pour les avions de combat. La logique est pragmatique : ne plus dépendre d’un seul bloc, disposer de capacités qui ne soient pas conditionnées à des clauses politiques.

Sur le plan capacitaire, ce virage est notable. La flotte de l’Ethiopian Air Force reposait jusqu’ici principalement sur des Su-27 hérités des années 1990, environ vingt-deux appareils selon les compilations en sources ouvertes, et sur une poignée de C-130 américains pour le transport. L’arrivée des Su-35, chasseurs de quatrième génération améliorée, et des S-400, système antiaérien longue portée, représente un saut qualitatif significatif. Elle positionne également l’Éthiopie dans la liste restreinte des États africains équipés de systèmes russes de haute technologie, aux côtés de l’Algérie.

Le précédent S-400 : entre transfert de prestige et risque CAATSA

L’acquisition du S-400 par un État africain n’est pas sans précédent, mais elle reste rare. L’Algérie est régulièrement citée comme le seul pays du continent à avoir acquis ce système, dans le cadre d’une coopération militaire russo-algérienne de longue date. L’Égypte avait manifesté un intérêt pour des Su-35, un projet évalué à environ deux milliards de dollars, sans que des livraisons de S-400 ne soient documentées. Dans les deux cas, Washington avait exercé une pression diplomatique significative en invoquant le mécanisme CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act), sans toutefois aller jusqu’à appliquer des sanctions formelles, probablement pour préserver ses relations avec deux partenaires jugés stratégiques.

Pour l’Éthiopie, la situation est différente. Addis-Abeba n’est pas membre de l’OTAN, ne bénéficie pas de la même attention stratégique que Le Caire ou Alger, et ses relations avec Washington sont déjà fragilisées par les séquelles politiques de la guerre du Tigré. Aucune réaction officielle publique du Département d’État ou du Pentagone n’avait été identifiée lors de la phase de négociation. La dynamique post-livraison reste à observer.

Ce qui est certain, c’est que le transfert de S-400 vers Addis-Abeba constitue pour Moscou un signal géopolitique autant qu’un contrat commercial. Il démontre la capacité russe à livrer des systèmes sophistiqués en dehors de ses clients traditionnels, à un moment où ses exportations d’armes mondiales ont connu une contraction significative, le SIPRI estimait une baisse de 47 % des transferts russes d’armes majeures en 2024 par rapport à 2022, conséquence directe de la guerre en Ukraine et des réorientations industrielles qu’elle impose.

Le Sahel, laboratoire d’un autre modèle russe

À l’autre extrémité du continuum africain, la stratégie de Moscou au Sahel emprunte une voie distincte. Là, ce ne sont pas les contrats d’armement de haute technologie qui constituent le vecteur principal, mais une présence paramilitaire et une influence politique qui ont profondément reconfiguré les équilibres sécuritaires régionaux.

Au Mali, les livraisons documentées comprennent des Su-25, des hélicoptères Mi-8 et des blindés T-90. Des instructeurs russes sont déployés, et la coopération s’est renforcée après le retrait français. Pour le Burkina Faso et le Niger, la coopération est davantage attestée au niveau politique et de la formation qu’au niveau des systèmes d’armes précisément documentés. À Niamey en juillet 2026, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a réaffirmé le soutien militaire de Moscou aux États du Sahel, dans le cadre de l’Alliance des États du Sahel, pacte de défense mutuelle regroupant Mali, Burkina Faso et Niger depuis 2023.

La distinction entre théâtre sahélien et théâtre est-africain est analytiquement importante. Au Sahel, Moscou a largement joué la carte des juntes militaires hostiles à la présence française, en proposant une alternative sécuritaire peu conditionnelle. L’Africa Corps, structure qui a succédé au groupe Wagner après la mort d’Evgueni Prigojine, a consolidé cette présence dans les théâtres déjà identifiés : Libye, Centrafrique, Mali. Aucune présence opérationnelle confirmée de ces formations n’a été documentée en Éthiopie, en Érythrée ou en Somalie en 2023-2024 : la Corne de l’Afrique reste pour l’instant un terrain de diplomatie militaire interétatique classique, distinct du modèle paramilitaire sahélien.

Une stratégie à deux vitesses, des vulnérabilités structurelles

La part russe dans les importations d’armes majeures de l’Afrique subsaharienne est estimée à environ 24 % pour la période 2019-2023, selon les données SIPRI. Rosoboronexport, le bras exportateur russe, affirmait en 2023 disposer d’un carnet de commandes africain d’environ vingt milliards de dollars pour quelque 150 contrats. Ces chiffres agrègent l’ensemble du continent et mêlent contrats signés et commandes en attente ; ils ne sauraient être assimilés à des livraisons effectives.

Cette précision n’est pas anodine. La stratégie africaine de Russie souffre d’une tension structurelle : les engagements politiques y sont nombreux, les livraisons vérifiables souvent plus limitées. La guerre en Ukraine mobilise une part croissante de l’appareil industriel de défense russe, ce qui crée des délais et des contraintes sur les exportations. La capacité de Moscou à tenir simultanément ses promesses au Sahel, à finaliser les contrats éthiopiens et à maintenir ses autres engagements africains constitue un test de cohérence stratégique que les partenaires africains observent attentivement.

Du côté éthiopien, la diversification des partenariats militaires répond à une logique de souveraineté réelle. Mais l’histoire du Derg, dont l’appareil militaire s’est effondré précisément lorsque le soutien soviétique s’est tari, rappelle la fragilité d’une dépendance excessive envers un fournisseur unique, fût-il renouvelé. La question qui se pose à Addis-Abeba comme à Bamako n’est pas seulement celle de l’équipement, mais celle de la maintenance, des pièces détachées et de la formation sur la durée : des domaines où la relation fournisseur-client peut rapidement se muer en rapport de dépendance.

La stratégie africaine de la Russie progresse donc sur deux jambes : une diplomatie militaire étatique de haute intensité en Afrique de l’Est, un ancrage paramilitaire et politique au Sahel. Cette dualité lui confère une présence continentale inédite depuis la Guerre froide. Reste à savoir si Moscou dispose, dans un contexte de guerre prolongée en Ukraine, des ressources nécessaires pour transformer cette présence en influence durable, ou si le modèle africain reproduira, à terme, les fragilités qui ont précipité le retrait soviétique en 1991.

Sources