Transhumance politique au Sénégal : quand Pastef et l’APR se retrouvent dans le même camp

La rédaction

août 4, 2026

La création de Kiiraay – Les Patriotes républicains par le président Bassirou Diomaye Faye en juillet 2025 a provoqué un effet inattendu : rapprocher deux formations politiques que tout oppose. Face aux ralliements d’élus vers ce nouveau parti présidentiel, le Pastef majoritaire à l’Assemblée nationale et l’APR de l’ancien président Macky Sall ont affiché une convergence rare, dénonçant conjointement ce qu’ils qualifient d’atteinte au suffrage universel. Ce front commun contre la transhumance politique révèle, en creux, la fragilité structurelle de l’ancrage partisan sénégalais à l’approche des prochaines élections locales.

Une convergence inédite entre adversaires historiques

Rien, a priori, ne rapproche le Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) de l’Alliance pour la République. Le premier est le parti au pouvoir, longtemps persécuté sous la présidence Sall, porté par Ousmane Sonko et son discours de rupture systémique. Le second est l’instrument partisan bâti par Macky Sall pour conquérir puis exercer le pouvoir pendant douze ans, aujourd’hui rejeté dans l’opposition après la victoire de Diomaye Faye en mars 2024. Que ces deux formations se retrouvent sur une même ligne et que cette ligne concerne la défense de la discipline partisane constitue en soi un événement politique notable.

La pomme de discorde est la même pour les deux : des élus investis sous leurs couleurs respectives ont commencé à rejoindre Kiiraay, la nouvelle formation présidentielle, fragilisant d’autant les organisations qui les avaient portés aux suffrages. Le Pastef a qualifié le phénomène de « violation du suffrage universel ». L’APR, de son côté, dénonce une « profonde altération de la volonté populaire exprimée par les urnes », selon les formulations rapportées par Jeune Afrique. Les deux partis s’accordent ainsi sur un diagnostic commun : lorsqu’un élu abandonne le parti qui l’a investi pour rejoindre le camp présidentiel, c’est le lien de représentation lui-même qui se trouve rompu.

Kiiraay, catalyseur d’une recomposition sous tension

Officiellement créé en juillet 2025, Kiiraay dont le nom signifie approximativement « rassemblement » en wolof se présente selon les mots mêmes de son fondateur comme « une maison ouverte à tous ». Le parti a rapidement agrégé des responsables issus de formations diverses, dont des figures proches de l’APR et, dans une moindre mesure, des militants du Pastef. Des sources évoquent le ralliement de plus de 400 organisations politiques et de plus de 300 maires proches de l’ancienne mouvance présidentielle, sans qu’il soit possible, à ce stade, de quantifier précisément le nombre d’élus ayant formellement quitté leur parti d’origine.

La réponse de Kiiraay aux accusations ne s’est pas fait attendre. Ses cadres ont rejeté l’étiquette de « transhumance opportuniste » pour présenter ces ralliements comme une recomposition politique légitime, invoquant la liberté de choix des élus. Le Dr Abdourahmane Diouf, ministre et fondateur du parti, a appelé à « mettre fin aux récriminations », arguant que les départs vers Kiiraay relevaient d’un choix assumé. Face aux propositions législatives visant à sanctionner les maires transfuges, les responsables du parti ont parlé de « dérive antidémocratique » qui confisquerait le choix des électeurs retournant ainsi l’argument démocratique contre ses détracteurs.

Le vide juridique, talon d’Achille de la discipline partisane

La vigueur des déclarations contraste avec la faiblesse des instruments légaux disponibles. En droit sénégalais, la situation est asymétrique : si l’article 60 de la Constitution prévoit la déchéance automatique d’un député qui démissionne de son parti en cours de législature, aucune disposition équivalente n’existe pour les élus locaux maires, conseillers municipaux ou départementaux. Le code électoral et le code général des collectivités territoriales prévoient certes des cas de démission d’office, mais ceux-ci relèvent d’incompatibilités juridiques ou de condamnations pénales, non du changement d’affiliation partisane.

C’est précisément ce vide que Pastef et APR cherchent à combler, avec une convergence programmatique surprenante. Un député du Pastef, Amadou Ba, a déposé une proposition de loi visant à priver automatiquement de son mandat tout maire rejoignant un parti différent de celui qui l’a investi. L’APR, de son côté, réclame que tout changement volontaire d’appartenance politique en cours de mandat entraîne la vacance automatique du siège et l’organisation d’un nouveau scrutin. Les deux formations s’inspirent explicitement du modèle béninois, où des mécanismes similaires encadrent la fidélité des élus à leur parti d’investiture.

Ces textes restent cependant au stade de projets. Leur adoption supposerait un accord législatif que la recomposition en cours rend particulièrement incertaine.

Une pratique aussi vieille que l’alternance sénégalaise

Il y aurait quelque ironie à voir l’APR mener le combat contre la transhumance, tant sa propre construction repose précisément sur ce phénomène. Fondée en décembre 2008 par Macky Sall après sa rupture avec Abdoulaye Wade, l’APR a agrégé dès l’origine une trentaine de cadres du Parti démocratique sénégalais (PDS). Après l’accession au pouvoir en 2012, les ralliements se sont multipliés à un rythme que des analyses qualifient de « sommet rarement atteint » dans l’histoire politique sénégalaise. Aux élections locales de 2022, la coalition Benno Bokk Yaakaar dominée par l’APR remportait 438 communes sur 553 et 38 départements sur 43, une domination territoriale en partie construite sur l’absorption progressive d’élus issus d’autres formations.

Le Pastef n’est pas en reste. Selon le politologue Moussa Diaw, le président Diomaye Faye, en composant avec « des volontaires venant de tous les horizons », favorise lui-même le retour du clientélisme et de la transhumance, interprétant cette dynamique comme un renoncement à la logique de rupture qui avait pourtant constitué le socle idéologique du mouvement. Le Timbuktu Institute a conceptualisé ce phénomène sous le terme de « grande transhumance inversée » : la recomposition ne va plus des partis d’opposition vers le pouvoir sortant, mais agrège autour du nouveau pouvoir des cadres issus d’anciennes formations, transformant la transhumance en instrument de consolidation présidentielle.

Fragilités partisanes et enjeux des prochaines élections locales

La coïncidence temporelle n’est pas anodine. La crispation autour de la transhumance vers Kiiraay intervient dans l’attente des prochaines élections locales, dont la date n’a pas encore été officiellement fixée les dernières remontent au 23 janvier 2022. Dans ce contexte, chaque maire ou conseiller qui change de camp modifie les équilibres territoriaux futurs, rendant l’enjeu de la fidélité partisane à la fois politique et électoral.

Pour le Pastef, la question touche à la cohérence interne d’un parti qui a longtemps fait de la discipline et de l’éthique ses marqueurs identitaires. La perspective de voir des élus investis sous ses couleurs migrer vers la formation présidentielle fût-elle dirigée par son propre ancien compagnon de lutte représente une contradiction idéologique difficile à absorber. Pour l’APR, il s’agit de préserver un maillage territorial durement constitué, au moment où la formation cherche à reconstruire une crédibilité d’opposition après douze ans au pouvoir.

La convergence des deux partis autour de la demande de sanctions légales contre la transhumance pose néanmoins une question plus fondamentale : dans un système où les partis restent des structures essentiellement clientélistes et personnalisées, une réforme formelle suffit-elle à modifier les comportements des élus ? L’histoire politique sénégalaise, qui documente la transhumance depuis au moins 1982 date à laquelle huit députés du PDS avaient rejoint le PS d’Abdou Diouf, invite à la prudence. La loi peut encadrer, elle ne saurait seule reconstruire l’ancrage partisan que les pratiques de consolidation présidentielle ont, tour à tour et quel que soit le régime, contribué à éroder.

Sources