RDC : Tshisekedi resserre les rangs face à la menace politico-militaire de Kabila

La rédaction

octobre 26, 2026

Le 24 octobre 2026, Félix Tshisekedi a convoqué les parlementaires de sa majorité à Kinshasa pour une réunion de mobilisation. L’enjeu : tenir face à Joseph Kabila, son prédécesseur, qui a pris douze jours plus tôt la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), une structure politico-militaire issue de l’AFC-M23. La RDC entre dans une configuration inédite, où l’ancien chef de l’État est simultanément adversaire politique et belligérant armé.

Le 12 octobre à Goma : la rupture formalisée

C’est dans une résidence de Goma, ville tombée sous contrôle du M23 depuis janvier 2025, que Joseph Kabila a officialisé son basculement, le 12 octobre 2026 au soir. La conférence de presse organisée dans la résidence se tient en présence de Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa et du chef militaire Sultani Makenga. Kabila n’a pas prononcé lui-même la déclaration fondatrice, lue par un responsable politique du mouvement, mais sa désignation à la présidence du FRN est sans ambiguïté.

Le choix du lieu était hautement symbolique : Goma, verrou stratégique de l’Est, représente la conquête la plus visible de l’AFC-M23. En s’y montrant, Kabila signifiait son alignement avec une rébellion qui administre désormais de larges portions du Nord- et du Sud-Kivu, après avoir pris Bukavu en février 2025.

La structure de commandement du Front pour la refondation de la nation repose sur une direction collégiale : Kabila en est président, Nangaa et Bisimwa en sont vice-présidents politiques, tandis que Makenga conserve le commandement de l’Armée révolutionnaire congolaise. Cette architecture reflète une coalition de légitimités, Kabila apportant le poids d’un ancien président, le M23 apportant l’appareil militaire, dont la cohésion interne reste à éprouver.

Un double défi pour Tshisekedi

La réunion du 24 octobre illustre l’ampleur de la menace perçue par le palais de la Nation. En demandant à ses soutiens parlementaires de contribuer au financement de l’effort de guerre dans l’Est, Tshisekedi reconnaît implicitement les limites des ressources étatiques disponibles, et les difficultés d’une armée sous pression.

Sur le plan militaire, l’état des FARDC dans l’Est n’incite pas à l’optimisme. Les estimations disponibles font état d’environ 74 000 soldats engagés dans des opérations, mais les rapports parlementaires congolais eux-mêmes notent que les effectifs déclarés ne correspondent pas nécessairement aux hommes réellement présents sur le terrain. Les problèmes de soldes impayées, de commandement fragmenté et de dépendance envers les milices Wazalendo sont structurels. En face, l’AFC-M23 revendique environ 30 000 combattants, chiffre repris par le Groupe d’experts de l’ONU, même si la vérification indépendante demeure délicate.

Sur le plan politique, le défi est d’une autre nature. Kabila conserve des réseaux dans le Katanga et les provinces orientales, ainsi que parmi d’anciens responsables civils et militaires. Son entrée formelle dans la rébellion transforme une opposition latente en adversité déclarée, susceptible de provoquer des glissements dans les institutions. C’est précisément ce risque de recomposition politique que la réunion du 24 octobre visait à endiguer.

Un précédent rarissime sur le continent

Rares sont les anciens chefs d’État africains à avoir franchi cette ligne. Le cas le plus comparable reste François Bozizé en République centrafricaine, accusé d’avoir rejoint la Coalition des patriotes pour le changement contre son successeur Faustin-Archange Touadéra à partir de 2020. Avant lui, Denis Sassou-Nguesso était revenu au pouvoir en 1997 par les armes contre Pascal Lissouba. Mais dans ces précédents, le basculement vers la violence armée s’inscrivait dans des contextes de déposition récente ou de rivalités ethniques immédiates.

Le cas Kabila se distingue par plusieurs paramètres : il a quitté le pouvoir en 2019 dans le cadre d’une transition négociée, il avait conservé une influence considérable sur les institutions congolaises pendant plusieurs années, et c’est après avoir été sanctionné par Washington, les États-Unis l’ont frappé de sanctions le 30 avril 2026, l’accusant de soutenir financièrement l’AFC-M23 et d’encourager des défections au sein des FARDC, qu’il a choisi de rendre public son engagement. Sa décision semble donc autant le produit d’une mise au pied du mur internationale que d’une stratégie délibérée de reconquête du pouvoir.

L’Union européenne, pour sa part, n’a pas prononcé de sanction individuelle contre Kabila. Elle a condamné la prise de pouvoir par la force et appelé au dialogue, mais sans le citer nommément. L’Union africaine a adopté une position similaire : prudente dans la formulation, elle a condamné la rébellion en principe, tout en confiant une mission de médiation au Togo pour réduire les tensions entre Kinshasa et Kigali.

Le dialogue national : annonce sous tension

L’annonce par Tshisekedi de la désignation prochaine des responsables d’un dialogue national mérite d’être lue en parallèle de la mobilisation militaire. L’histoire congolaise des dialogues est celle d’une promesse récurrente et d’une application toujours partielle.

L’accord de Sun City de 2002-2003 a conduit à la Constitution de 2006 et aux premières élections depuis l’indépendance, mais a laissé intactes les causes profondes de la conflictualité. L’accord-cadre d’Addis-Abeba de 2013 a permis la défaite temporaire du M23, sans garantir les réformes internes promises. L’accord de la Saint-Sylvestre de 2016, facilité par la CENCO, a évité un troisième mandat de Kabila et rendu possible l’alternance de 2018, mais son application a été lente, incomplète et conflictuelle selon les Nations unies. La constante est l’écart entre les engagements signés et leur exécution effective.

La question se pose donc de savoir quel dialogue est envisageable lorsque l’une des parties, le FRN de Kabila, revendique ouvertement la prise du pouvoir par la force et administre déjà des territoires. L’annonce de Tshisekedi pourrait viser avant tout à démontrer une posture d’ouverture à l’adresse des partenaires internationaux et à consolider sa légitimité intérieure, plutôt qu’à engager un véritable processus de réconciliation à court terme.

La recomposition du paysage politique congolais

La réunion du 24 octobre révèle une réalité que Kinshasa ne peut plus ignorer : la crise de l’Est n’est plus seulement sécuritaire, elle est désormais constitutive d’une recomposition de l’opposition politique. Kabila incarne une jonction entre des griefs institutionnels, la mise à l’écart progressive de ses réseaux depuis 2019, et une force militaire territorialement installée. Cette jonction est inédite.

Pour Tshisekedi, le risque immédiat est double : laisser s’éroder sa majorité parlementaire sous l’effet des pressions financières et politiques que Kabila peut exercer depuis ses réseaux katangais, et voir la légitimité internationale du gouvernement érodée si l’armée continue de perdre du terrain face à l’AFC-M23. Le recours à la mobilisation financière de ses parlementaires témoigne de l’urgence ressentie, mais aussi des limites d’un État dont les capacités fiscales et militaires sont structurellement insuffisantes face à l’ampleur du défi.

La question qui s’ouvre est désormais celle de la durabilité de la coalition FRN elle-même. Une structure réunissant un ancien président sans base territoriale propre, un mouvement armé soutenu par Kigali et plusieurs composantes aux agendas divergents présente des fragilités internes réelles. Mais ces fragilités n’ont de valeur stratégique pour Kinshasa que si le gouvernement parvient, dans le même temps, à stabiliser ses propres rangs, ce que la réunion du 24 octobre n’a pas encore garanti.


Sources