Influence russe en Afrique : comment Moscou instrumentalise l’orthodoxie contre le Vatican

La rédaction

juin 15, 2026

Le 4 juin dernier, le métropolite Antoine de Volokolamsk, envoyé du patriarche Cyrille de Moscou, était reçu en grande cérémonie à la cathédrale de la Sainte-Trinité d’Addis-Abeba. Une visite diplomatico-religieuse qui n’a rien d’anodin : elle s’inscrit dans une offensive structurée de Moscou pour contester l’influence catholique sur le continent africain. En ligne de mire, le pape Léon XIV, pontife américain dont l’élection a redoublé l’hostilité russe.

L’Afrique, nouveau front de la rivalité orthodoxo-catholique

L’Afrique subsaharienne concentre aujourd’hui une part croissante des enjeux de la géopolitique religieuse mondiale. Selon les statistiques vaticanes, le continent abrite environ 273 millions de catholiques — soit près de 20 % de sa population —, une base qui représente à la fois la principale réserve démographique de l’Église romaine et, de ce fait, une cible stratégique pour ses adversaires. C’est précisément dans cet espace que le Patriarcat de Moscou a choisi de déployer, depuis 2021, une offensive d’implantation sans précédent.

Comme le révèle Jeune Afrique, les services de renseignement russes et des réseaux d’influence proches d’idéologues chrétiens orthodoxes mènent des campagnes de dénigrement ciblant en priorité le pape Léon XIV. La nationalité américaine du souverain pontife fournit à Moscou un levier rhétorique commode : le chef de l’Église catholique peut ainsi être présenté comme le bras religieux de l’Occident, dans des sociétés africaines où l’anti-américanisme constitue un terreau fertile pour la propagande russe.

L’exarchat africain, cheval de Troie du Patriarcat de Moscou

L’infrastructure de cette offensive repose sur un réseau ecclésial bâti à grande vitesse. En décembre 2021, le Patriarcat de Moscou crée l’Exarchat patriarcal d’Afrique, articulé autour de deux diocèses — l’un au Caire, l’autre à Johannesburg. Entre 2022 et 2025, le Patriarcat affirme être passé de cinq à environ 350 paroisses dans 32 à 34 pays africains, avec quelque 250 à 270 prêtres sous juridiction moscovite. Des chiffres que Le Monde et d’autres observateurs qualifient d’« impressionnants mais invérifiables », le Patriarcat étant seul à les produire.

Les leviers de cette expansion sont bien identifiés, même si les montants restent opaques. Les sources académiques et les analyses de think tanks convergent sur le fait que Moscou attire les clercs africains par la prise en charge de leurs salaires, l’attribution de bourses, l’organisation de formations dans des académies théologiques russes, et le financement de missions humanitaires servant simultanément de vecteurs d’implantation paroissiale. Selon Religion.info, ces « salaires et bourses promis » constituent le principal instrument d’attraction pour les clercs africains tentés de rejoindre la juridiction russe — parfois au détriment d’Églises orthodoxes locales relevant du Patriarcat d’Alexandrie, lui-même aligné sur Constantinople.

Le rôle pivot d’Antoine de Volokolamsk

Le métropolite Antoine de Volokolamsk n’est pas un diplomate parmi d’autres : en tant que président du Département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou, il est l’équivalent d’un ministre des Affaires étrangères de l’Église orthodoxe russe. Sa venue à Addis-Abeba s’inscrit dans une relation bilatérale institutionnalisée avec l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo — une Église orthodoxe orientale non chalcédonienne, théologiquement distincte de l’orthodoxie byzantine de Moscou, mais politiquement précieuse.

En février 2023, lors de la deuxième session de la Commission de dialogue russo-éthiopienne à Moscou, les deux délégations ont formalisé leur coopération dans des domaines aussi divers que la coordination dans les forums interchrétiens, le soutien aux « valeurs morales traditionnelles », l’échange de pratiques médiatiques et la pastorale des diasporas. Plus révélateur encore, le métropolite Antoine a alors remercié l’Église éthiopienne pour son « soutien indéfectible » face aux tentatives de « discréditer » l’Église orthodoxe russe dans les arènes internationales. Un soutien mutuel qui dit tout de la nature politique de cette relation.

Les relais idéologiques et les campagnes de dénigrement

L’offensive russe ne se limite pas à l’implantation paroissiale. Elle s’appuie sur des réseaux idéologiques structurés. L’Institut Montaigne a documenté le rôle central de l’oligarque ultra-orthodoxe Konstantin Malofeev, fondateur de l’Agence internationale de développement souverain (IASD), utilisée comme véhicule d’influence auprès des acteurs chrétiens africains. Le Mouvement international russophile, très actif sur le continent, complète ce dispositif en diffusant un discours de défense des « valeurs traditionnelles » qui trouve un écho dans des sociétés africaines traversées par des tensions sociétales profondes.

C’est dans ce contexte que s’inscrivent les campagnes de dénigrement visant le pape Léon XIV. Le Dicastère pour la communication du Vatican a signalé la prolifération de chaînes YouTube diffusant des vidéos générées par intelligence artificielle, faisant dire au pontife des propos qu’il n’a jamais tenus. L’AFP a pour sa part identifié des dizaines de pages sur YouTube et TikTok produisant ce type de contenu, certaines vidéos atteignant des dizaines de millions de vues. Si les sources ouvertes ne permettent pas d’attribuer formellement ces campagnes à des acteurs étatiques russes, elles s’inscrivent dans un écosystème informationnel cohérent avec la stratégie d’influence de Moscou — et touchent inévitablement des audiences africaines massivement connectées à ces plateformes.

Un précédent balkanique éclairant

Le modèle africain n’est pas sans précédents. Dans les Balkans, le Patriarcat de Moscou a depuis des décennies utilisé ses réseaux ecclésiaux comme relais du projet géopolitique du « monde russe » (russkiï mir). Après la reconnaissance par Constantinople de l’Église orthodoxe d’Ukraine en 2019, Moscou a tenté de rallier les patriarcats balkaniques à sa position, transformant une querelle canonique en instrument de pression géopolitique contre l’Occident. L’argumentaire est identique en Afrique : l’Église catholique y est présentée comme un cheval de Troie de l’impérialisme occidental, tandis que la Russie s’érige en défenseur de l’authenticité spirituelle et de la souveraineté des peuples.

François Mabille, directeur de l’Observatoire géopolitique du religieux de l’IRIS, note que l’Afrique est devenue un « terrain majeur d’expérimentation du religieux comme instrument de puissance », et que Moscou cherche explicitement à construire une « orthodoxie africaine » fidèle à ses positions internationales, notamment sur les questions sociétales. Cette stratégie s’articule, dans certains pays, avec la présence sécuritaire du groupe Wagner — désormais rebaptisé Africa Corps —, créant une synergie entre influence religieuse, présence militaire et opérations d’information.

Un Vatican discret, une Église catholique en alerte

Face à cette offensive, le Saint-Siège maintient une prudente réserve publique. Aucune déclaration officielle de la Secrétairerie d’État ne vise explicitement l’exarchat africain du Patriarcat de Moscou ou les campagnes de dénigrement contre Léon XIV. Le Vatican semble préférer des formulations générales sur l’unité chrétienne et les divisions inter-orthodoxes, sans désigner nommément la stratégie russe sur le continent.

Cette discrétion contraste avec la réalité vécue par les Églises catholiques locales, qui se trouvent de plus en plus confrontées à une concurrence organisée et financée par Moscou. Les acteurs religieux africains, pris en étau entre des puissances extérieures rivales, disposent de marges de manœuvre limitées. Certains clercs orthodoxes locaux ont d’ailleurs rejoint la juridiction moscovite non par conviction idéologique, mais pour des raisons matérielles — ce qui illustre la vulnérabilité des structures ecclésiales africaines face aux ressources que Moscou est prête à mobiliser.

Une guerre d’influence qui ne dit pas son nom

Ce qui se joue en Afrique dépasse la simple querelle canonique entre Moscou et Rome. La compétition religieuse est ici indissociable d’une stratégie d’influence plus large visant à fragmenter les alliances occidentales, à délégitimer les institutions internationales perçues comme pro-occidentales — dont le Vatican — et à consolider une sphère d’influence russe sur un continent de 1,4 milliard d’habitants dont le poids géopolitique ne cessera de croître. L’Éthiopie, avec sa tradition chrétienne orthodoxe millénaire et sa position de puissance régionale en Afrique de l’Est, est un terrain d’élection pour cette stratégie : la recevoir dans l’orbite russe, même partiellement, envoie un signal fort aux autres capitales africaines.

La question qui demeure est celle de la réponse. Le Vatican choisira-t-il de sortir de sa réserve pour nommer publiquement l’offensive russe ? Les Églises catholiques africaines, qui disposent de relais sociaux et éducatifs profonds sur le continent, sauront-elles mobiliser ces ressources pour contrer un adversaire qui joue, lui, sans ambiguïté ?


Sources