Pendant près d’une décennie, la plateforme offshore de Lomé a prospéré sur une anomalie structurelle : le premier producteur de pétrole brut d’Afrique importait massivement ses carburants raffinés. La montée en puissance de la raffinerie Dangote est en train de refermer cette parenthèse — et le Togo pourrait ne pas s’en remettre sans une reconversion profonde.
Le choc statistique de 2025
Les chiffres publiés par BIMCO et S&P Global Commodities at Sea (CAS) pour le premier semestre 2025 tracent une rupture nette. Les importations ouest-africaines de produits pétroliers raffinés ont reculé de 997 000 à 765 000 barils par jour entre avril et mai, soit une contraction de 23 % en un seul mois. En glissement annuel sur la même période, la baisse atteint 44 %. Ces chiffres ne décrivent pas une correction conjoncturelle : ils signalent une reconfiguration structurelle des circuits d’approvisionnement régionaux.
Le moteur de ce bouleversement est identifiable avec précision. En avril 2025, la raffinerie Dangote a exporté un volume record de 372 000 barils quotidiens de produits raffinés, selon S&P Global CAS. Elle couvrait à cette date environ 80 % des besoins en essence du Nigeria, selon les chiffres du gouvernement nigérian. L’Economist Intelligence Unit estime que cette couverture pourrait atteindre 90 % à terme. Le premier importateur africain de carburants raffinés — paradoxe qui avait duré des décennies malgré un statut de premier producteur continental de brut — est en passe de devenir un exportateur net, acheminant déjà des produits vers le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Togo, mais aussi vers l’Europe, les États-Unis et la Corée du Sud.
Les effets sur le fret maritime sont immédiats et sévères. Les pétroliers LR1 et LR2, qui assuraient l’essentiel des liaisons Europe–Afrique de l’Ouest, enregistrent des baisses de tonne-milles respectives de 88 % et 78 %, représentant ensemble 55 % de la contraction totale observée, selon BIMCO. Les importations nigérianes de produits raffinés avaient déjà chuté de 39 % en glissement annuel à la mi-2025, selon CAS.
Lomé dans la tempête : une plateforme construite sur une dépendance tierce
Pour comprendre l’exposition togolaise, il faut revenir au contexte dans lequel le hub pétrolier de Lomé s’est constitué. C’est surtout à partir de 2017, lorsque le Nigeria a basculé vers un schéma de troc « brut contre carburant » géré par la NNPC avec des négociants internationaux, que Lomé s’est imposée comme nœud logistique central de redistribution pour les carburants destinés au marché nigérian. Le modèle reposait moins sur une compétence productive togolaise que sur une défaillance structurelle du Nigeria.
La plateforme s’est étoffée en conséquence. Le groupe United Petro Group (UPG), société de négoce d’énergie basée à Singapour, a annoncé le lancement d’un terminal flottant de 160 000 tonnes à partir d’août 2025, réparti entre 60 000 tonnes d’essence et 100 000 tonnes de gasoil. Ce terminal de type SUZMEX était présenté comme un outil de redistribution vers les marchés d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique australe, avec une montée en puissance prévue via deux nouveaux pétroliers d’ici mars 2026. L’investissement illustre l’ambition togolaise — mais aussi son exposition au risque de marché.
Le Port Autonome de Lomé concentre 90 % des échanges commerciaux du Togo et génère 75 % des recettes fiscales du secteur maritime, selon les données de l’ambassade du Togo en Suisse. Si les données publiques ne permettent pas d’isoler la contribution exacte du transit et du stockage d’hydrocarbures au chiffre d’affaires portuaire — le PAL ne publie pas cette ventilation — l’importance du segment est documentée : les produits pétroliers raffinés et le gaz figurent parmi les composantes actives du trafic global, avec une croissance encore mesurée à 3,9 % certaines années passées.
Une menace identifiée, une réponse introuvable
Niels Rasmussen, directeur de l’analyse chez BIMCO, formule un diagnostic sans ambiguïté dans une analyse relayée par l’Agence Ecofin : « Le Togo pourrait ne jamais retrouver les volumes auparavant destinés au marché nigérian, ce qui réduirait durablement l’activité de stockage et la demande de navires associée. » L’avertissement est d’autant plus sérieux qu’il porte sur la structure même du modèle, pas sur ses performances conjoncturelles.
Du côté togolais, le silence officiel est remarquable. Aucun communiqué du gouvernement, du ministère des Transports ni du Port Autonome de Lomé ne commente directement, en 2025, la montée en puissance de Dangote ni ses implications pour la logistique pétrolière nationale. La seule manifestation politique identifiable reste la présence du président Faure Gnassingbé à l’inauguration de la raffinerie à Lagos en mai 2023 — un signal d’intérêt, pas une stratégie d’adaptation. De même, aucun plan stratégique de diversification sectorielle spécifique au PAL, ciblant explicitement la réduction de dépendance aux hydrocarbures, n’a été publié ou officiellement annoncé pour 2024 ou 2025. La stratégie affichée reste centrée sur le renforcement du hub de transbordement conteneurisé et la digitalisation — des axes pertinents, mais qui ne répondent pas directement au choc pétrolier en cours.
Ce que les précédents internationaux enseignent
La question de la reconversion n’est pas inédite. Rotterdam a géré, sur vingt ans, l’érosion progressive de ses marges de raffinage et la baisse relative des volumes pétroliers sous l’effet des normes environnementales européennes et de la montée de la concurrence moyen-orientale et asiatique. Sa réponse : une diversification anticipée vers le conteneur, la chimie de spécialité et, plus récemment, les énergies alternatives — GNL, hydrogène, capture de CO₂. Le port n’a pas renié son héritage pétrolier, il l’a utilisé comme infrastructure de base pour des nouvelles molécules. Algésiras suit une trajectoire comparable face à la concurrence de Tanger Med et aux nouvelles contraintes réglementaires européennes : le soutage de GNL y est présenté comme un axe de repositionnement, pas comme un palliatif.
Dans les deux cas, la reconversion a supposé une anticipation, des investissements massifs et une volonté institutionnelle explicite. Aucun de ces trois éléments n’est clairement documenté à Lomé en 2025.
L’émergence de flux alternatifs constitue une donnée à surveiller : selon BIMCO, les volumes de produits raffinés en provenance des Amériques vers l’Afrique de l’Ouest ont été multipliés par 34 sur la période analysée, compensant partiellement le recul des flux européens traditionnels. Cette recomposition des origines d’approvisionnement pourrait théoriquement générer de nouveaux flux de transit par Lomé, si le port conserve une compétitivité tarifaire et opérationnelle. Mais l’hypothèse reste fragile tant qu’une stratégie d’attraction explicite n’est pas formulée.
Un modèle sous pression, des marges de manœuvre étroites
Le cas togolais illustre une vulnérabilité plus large des hubs de transit d’Afrique de l’Ouest : leur prospérité a souvent reposé sur les dysfonctionnements industriels des économies voisines plutôt que sur des avantages compétitifs intrinsèques durables. Lorsque ces dysfonctionnements se corrigent — comme c’est désormais le cas au Nigeria — la rente logistique s’évapore rapidement.
Pour Lomé, les leviers théoriques de reconversion existent : approfondissement du hub conteneurisé, développement du stockage de GNL en phase avec les exigences environnementales croissantes du transport maritime, attraction de flux de redistribution vers les marchés sahéliens enclavés (Burkina Faso, Niger, Mali) qui restent structurellement dépendants d’un point de passage côtier. Mais ces transitions supposent un diagnostic public, des décisions d’investissement et des partenariats industriels qui, à ce stade, n’ont pas été annoncés.
La vraie question n’est donc pas de savoir si la raffinerie Dangote a mis fin au modèle du hub pétrolier de Lomé — les données de 2025 y répondent largement. Elle est de savoir si le Togo dispose de la capacité institutionnelle et du calendrier suffisant pour transformer une infrastructure conçue pour une anomalie en plateforme pérenne pour l’économie maritime ouest-africaine de demain.
Sources
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La raffinerie Dangote reconfigure les circuits ouest-africains d’approvisionnement en carburants — Agence Ecofin, juin 2025
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United Petro Group lance un terminal pétrolier flottant de 160 000 tonnes au Togo — TogoFirst, juillet 2024
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Lomé, futur hub pétrolier flottant d’Afrique de l’Ouest et australe — L’Économiste du Togo, 2024
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Port Autonome de Lomé, hub logistique stratégique de l’Afrique de l’Ouest — Ambassade du Togo en Suisse
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Algésiras se positionne dans le soutage de GNL — Actu Transport Logistique
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Fujairah : why this UAE oil hub matters beyond Hormuz — The New Arab
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Afrique : la raffinerie Dangote, une révolution énergétique en marche — APA News, 2025