Au Burkina Faso, Ibrahim Traoré soumet les voix religieuses dissidentes à la répression

La rédaction

juin 22, 2026

En moins de trois mois, trois hommes ont cristallisé la brutalité du rapport qu’entretient la junte burkinabè avec toute contestation religieuse : un imam disparu, un activiste pro-junte mort après son arrestation, un prédicateur enlevé par des hommes cagoulés. Le 20 juin, l’Assemblée législative du peuple a parachevé ce mouvement en adoptant une loi de 110 articles plaçant l’ensemble des organisations confessionnelles sous tutelle étatique.

Trois cas, une même logique

La séquence est documentée et resserrée. Le 31 mars, l’imam Mahmoud Barro, figure religieuse de Bobo-Dioulasso jusque-là considérée comme proche du régime, disparaît. Dans une vidéo diffusée peu avant sur les réseaux sociaux, il avait qualifié l’avant-projet de loi sur les pratiques religieuses de « provocation qui risque de balayer tout le pouvoir » et affirmé qu’il s’agissait d’« une décision dirigée uniquement contre l’islam ». Depuis, sa famille et les fidèles de sa mosquée déclarent être sans nouvelles et évoquent un enlèvement. Aucun communiqué officiel des autorités n’a établi les circonstances de cette disparition, et aucune enquête rendue publique n’en a identifié les responsables.

Le même jour — le 31 mars — Mahamadi Baguian, activiste pro-junte qui avait pourtant pris position contre le projet de loi, décède après une interpellation par la police. Selon le communiqué du procureur du Faso, il aurait présenté « un malaise » lors de son transfert vers les locaux de la police judiciaire et succombé malgré une prise en charge à l’infirmerie de l’École nationale de police. Une enquête a été « immédiatement ordonnée » et le corps déposé à la morgue du CHU de Bogodogo pour des examens médicolégaux. À ce jour, les résultats de cette autopsie n’ont pas été rendus publics. Baguian a reçu des honneurs militaires à titre posthume — chevalier de l’ordre de l’Étalon au nom du président — geste qui n’éclaire pas davantage les circonstances de sa mort.

Le 26 mai, un troisième cas survient. L’imam Mohamed Ishaq Kindo, prédicateur influent du mouvement sunnite à Ouagadougou, est emmené par des hommes cagoulés après avoir critiqué dans un sermon le même projet de loi sur les espaces de prière. Sa mosquée est fermée pour « risques de troubles à l’ordre public ». Selon DW Afrique, les circonstances de cette arrestation restent floues, sans explication officielle. Aucune inculpation formelle, aucun acte d’accusation rendu public. Les manifestations de soutien qui ont suivi ont donné lieu à environ quatre-vingts nouvelles arrestations de fidèles et à l’usage de gaz lacrymogènes.

La loi comme instrument de contrôle

Ces trois épisodes précèdent et accompagnent l’adoption, le 20 juin, du texte qui en constitue l’arrière-plan juridique. L’Assemblée législative du peuple a voté à l’unanimité des présents — neuf députés étaient absents — une loi sur les libertés religieuses de 110 articles répartis en six titres, après intégration de 202 amendements. Le texte impose aux organisations confessionnelles d’adhérer à une faîtière légalement reconnue dotée d’instances de suivi, sous contrôle d’un organe national d’homologation. Il interdit en outre l’implantation de lieux de culte dans les services publics et l’enseignement religieux dans les établissements publics et privés laïques.

Le ministre de l’Administration territoriale Émile Zerbo, rapporteur de l’avant-projet, a présenté le texte comme « un texte de loi moderne qui prend en compte nos réalités actuelles et permet à notre pays de penser un avenir serein ». Il a précisé qu’il permettrait de « lutter contre le radicalisme religieux, de faire un contrôle sur tous ceux qui entrent dans nos pays pour avoir la parole dans les lieux de culte, et d’assainir notre espace public colonisé par des établissements religieux ». L’objectif affiché est également de « lutter contre le désordre et contre les gens qui se cachent derrière la liberté religieuse pour enflammer le pays par des prêches intégristes ».

La finalité sécuritaire est réelle dans un pays confronté à une insurrection jihadiste meurtrière. Mais la séquence des arrestations montre que le filet se resserre aussi sur des voix qui ne relèvent d’aucune mouvance extrémiste : Kindo et Barro étaient, avant leurs prises de position critiques, identifiés comme des soutiens ou des interlocuteurs du régime.

Un précédent dans le Sahel militarisé

La trajectoire burkinabè n’est pas sans précédent dans l’histoire ouest-africaine. Les régimes de Sékou Touré en Guinée et de Modibo Keïta au Mali avaient déjà expérimenté la subordination des autorités religieuses à un appareil d’État révolutionnaire — avec, à long terme, une résurgence des mémoires de persécution et une reconstruction des espaces religieux autonomes après la chute des régimes. Dans le Sahel contemporain, ni le Mali ni le Niger n’ont adopté, depuis leurs transitions militaires respectives de 2021 et 2023, de législation comparable plaçant l’ensemble des organisations confessionnelles sous un régime d’homologation centralisé.

Du côté des instances régionales, le silence est éloquent. Suspendu de l’Union africaine depuis le coup d’État de 2022, le Burkina Faso s’est retiré de la CEDEAO début 2024 avec le Mali et le Niger, privant ses citoyens de tout recours devant la Cour de justice communautaire. Human Rights Watch souligne que la réponse de l’UA est restée « insuffisante au regard de l’ampleur des abus » et qu’aucune condamnation spécifique des libertés religieuses n’a été formulée en 2025. Amnesty International documente pour sa part une aggravation générale des atteintes aux droits humains — arrestations arbitraires, disparitions forcées, dissolutions d’ONG — sans qu’aucun mécanisme régional contraignant ne soit aujourd’hui en mesure d’en exiger réparation.

La question de la durabilité

La loi du 20 juin répond à une double logique : instrumentale d’abord, en coupant les réseaux de financement et de communication d’une sphère religieuse partiellement autonome ; symbolique ensuite, en affirmant la primauté de l’État-junte sur toute autorité intermédiaire. Mais l’histoire du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest enseigne que cette domestication produit rarement l’effet escompté à long terme. En neutralisant des imams réputés proches du pouvoir, la junte d’Ibrahim Traoré risque surtout de transformer ses anciens soutiens en martyrs — et d’alimenter, dans une société profondément religieuse, exactement le ressentiment qu’elle prétend prévenir.


Sources