Le sommet des chefs d’État de la CEDEAO, tenu les 18 et 19 juillet en Sierra Leone, a une nouvelle fois gravé dans le marbre l’objectif d’un lancement de l’eco en 2027. Mais le communiqué final contient une précision révélatrice : la monnaie unique ne concernera d’abord que les pays remplissant les critères de convergence macroéconomique. Or selon le Rapport de convergence macroéconomique 2024 de la CEDEAO, publié en juillet 2025, un seul État membre sur quinze satisfait à l’intégralité de ces critères. Voilà qui pose la question du périmètre réel d’un éventuel lancement partiel.
Un bilan de convergence particulièrement sévère
Le cadre de convergence de la CEDEAO distingue quatre critères de premier rang et deux critères de second rang. Les primaires portent sur le déficit budgétaire (plafonné à 4 % du PIB hors dons, ou 3 % avec dons dans les versions révisées), le taux d’inflation (≤ 5 %), le financement monétaire du déficit (≤ 10 % des recettes fiscales de l’année précédente) et les réserves extérieures brutes (objectif de six mois d’importations). Les secondaires ajoutent notamment un ratio de dette publique inférieur à 70 % du PIB, une pression fiscale d’au moins 20 % du PIB et une masse salariale ne dépassant pas 35 % des recettes fiscales.
Le rapport 2024 dresse un constat peu flatteur : sur l’ensemble des six critères combinés, un seul État, le Bénin les respecte tous. En 2023, aucun pays n’y parvenait. Pour les seuls critères primaires, deux États s’en sortent : le Bénin et le Cabo Verde. Six pays respectent au moins trois des quatre critères de premier rang, contre trois en 2023. C’est une amélioration réelle, mais l’écart avec le seuil d’entrée dans une union monétaire reste abyssal.
Cette photographie de 2024 s’inscrit dans une trajectoire longue et décevante. En 2020, aucun État ne satisfaisait l’intégralité des critères de premier rang. En 2019, ils étaient six, le pic de la décennie. En 2016, le chiffre était retombé à zéro. La volatilité de ces résultats illustre à elle seule la fragilité de la convergence : les performances annuelles fluctuent en fonction des chocs extérieurs (prix des matières premières, sécheresses, conflits) bien plus qu’elles ne reflètent des transformations structurelles durables.
Vingt ans d’échéances manquées
Cette fragilité n’est pas nouvelle. Depuis 2003, la CEDEAO s’est fixé successivement les dates de 2003, 2005, 2009, 2015 et 2020 pour le lancement de la monnaie commune. Chaque fois, le non-respect des critères de convergence a constitué l’obstacle principal, parfois doublé d’un événement exogène la pandémie de Covid-19 pour le report de 2020, qui a aggravé déficits et tensions inflationnistes dans plusieurs économies de la région.
Comme le rappelle Jeune Afrique dans son édition du 23 juillet, une source bien informée résume crûment la situation : « Malgré les discours, personne ne veut de cette monnaie. » La formule renvoie à une réalité structurelle : les États de la zone UEMOA sont peu enclins à abandonner le franc CFA, dont la parité fixe avec l’euro offre une crédibilité externe que l’eco ne peut pas encore garantir. De leur côté, les grands pays non membres de l’UEMOA, Nigeria, Ghana, Guinée font face à des contraintes macroéconomiques autrement plus sévères.
Le Nigeria illustre le paradoxe central du projet. Première économie de la région, pesant à lui seul près de 70 % du PIB de la CEDEAO, il a connu une inflation dépassant 30 % en 2024 et un déficit budgétaire structurellement difficile à contenir. Son intégration à l’eco est indispensable pour que la monnaie ait un poids réel, mais ses indicateurs le placent loin des seuils requis.
Le scénario du « noyau dur » : séduisant mais politiquement explosif
Face à cette réalité, le communiqué final de Sierra Leone acte implicitement un scénario de lancement partiel. Seuls les États remplissant les critères au moment du démarrage intégreraient l’eco dès 2027. Les autres les rejoindraient ultérieurement. Cette approche à géométrie variable, souvent qualifiée d’intégration à « deux vitesses », présente l’avantage de ne pas bloquer indéfiniment le projet sur le maillon le plus faible.
En projetant les tendances actuelles, le rapport 2024 esquisse un scénario dans lequel quatre pays Bénin, Côte d’Ivoire, Togo et Cabo Verde pourraient satisfaire les quatre critères de premier rang si certaines hypothèses macroéconomiques favorables se réalisent. C’est précisément le type de « noyau dur » envisageable pour un lancement initial. Mais même ce groupe réduit est soumis à conditions : une récession, une hausse des prix alimentaires ou une dégradation des termes de l’échange peuvent rapidement faire basculer un pays dans la non-conformité, comme l’histoire des vingt dernières années le démontre.
La composition d’un tel noyau soulève également une question politique délicate. Si les premiers adopteurs sont principalement des États membres de l’UEMOA, l’eco ressemblerait à un simple renommage du franc CFA élargi à quelques pays, ce qui raviverait les controverses sur le rôle de la France dans l’architecture monétaire de la région. La réforme de 2019 a certes supprimé la centralisation des réserves au Trésor français et retiré Paris des instances de gouvernance de l’UEMOA, mais Paris maintient la garantie de convertibilité, un lien que l’eco à l’échelle CEDEAO devrait rompre ou réinventer.
Inversement, si le noyau exclut les pays de l’UEMOA et se constitue autour des économies à monnaie nationale (Liberia, Sierra Leone, Gambie, Guinée, voire Nigeria et Ghana), il disposerait de banques centrales indépendantes mais hériterait de trajectoires inflationnistes historiquement plus erratiques. L’AMAO a étudié cette configuration à Monrovia, mais sa crédibilité financière immédiate serait limitée.
Ce que disent les économistes : gradualisme ou illusion ?
Les analystes qui suivent ce dossier depuis des années convergent sur un diagnostic : le calendrier 2027 n’est tenable que pour un groupe extrêmement restreint de pays, et encore à condition que la conjoncture ne se dégrade pas d’ici là. L’ambition d’un basculement simultané de l’ensemble des quinze membres de la CEDEAO est unanimement écartée comme irréaliste.
Les leçons tirées des expériences comparables confortent ce scepticisme. En Asie du Sud-Est, la crise de 1997 a mis en évidence les dangers d’une intégration financière avancée sans convergence institutionnelle préalable, poussant la région à privilégier des mécanismes limités swaps entre banques centrales, marchés obligataires régionaux plutôt qu’une monnaie commune. La prudence des économistes africains sur l’eco relève d’une logique similaire : mieux vaut consolider la coopération macroéconomique et les infrastructures de paiement que de précipiter une union monétaire dont les fondements sont encore fragiles.
Sur ce point, plusieurs analystes insistent sur la nécessité de préserver les acquis de stabilité de l’UEMOA. La zone franc, malgré ses imperfections et les critiques légitimes sur sa gouvernance historique, a fourni pendant des décennies un ancrage nominal qui a contenu l’inflation. Dissoudre cet acquis dans une union plus large sans garanties comparables comporte des risques réels pour les populations les plus exposées à la hausse des prix.
2027, la date de trop ou le point de bascule ?
Le communiqué de Sierra Leone, en conditionnant le lancement aux critères de convergence, introduit de facto une clause de réalisme qui n’existait pas dans les précédents engagements politiques. C’est un progrès de forme. Mais il ne répond pas à la question centrale : dans quel délai réaliste un nombre significatif de pays CEDEAO peut-il atteindre une conformité durable et non conjoncturelle avec l’ensemble des critères ?
Le rapport de convergence macroéconomique de la CEDEAO pour 2024 ne répond pas à cette question avec optimisme. L’amélioration constatée entre 2023 et 2024 de zéro à un pays sur six critères complets, de un à deux sur les seuls critères primaires est réelle mais insuffisante pour justifier un lancement d’envergure dans moins de dix-huit mois. Si la tendance actuelle se maintient, l’eco de 2027 serait, au mieux, celui de trois ou quatre pays. Ce serait une avancée symbolique, mais une avancée quand même, à condition de ne pas la présenter comme le couronnement d’une intégration régionale accomplie.
La véritable question pour les décideurs et les marchés n’est peut-être pas de savoir si l’eco sera lancé en 2027, mais de définir à partir de combien de pays et de quel niveau de convergence ce lancement méritera d’être appelé une union monétaire plutôt qu’une opération de communication.
Sources
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Rapport de convergence macroéconomique 2024 de la CEDEAO — Commission de la CEDEAO / AMAO, juillet 2025
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Rapport de convergence macroéconomique de la CEDEAO pour 2024 (AMAO) — AMAO/WAMA, 2025
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« Malgré les discours, personne ne veut de cette monnaie » : l’eco face à ses contradictions — Jeune Afrique, 23 juillet 2026
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Rapport de convergence macroéconomique CEDEAO 2023 — AMAO/WAMA, 2024
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La coopération monétaire entre l’Afrique et la France — Le franc CFA — Ministère français des Affaires étrangères
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Convergence nominale et convergence réelle dans la CEDEAO — Policy Center for the New South, 2022
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Rapport de convergence macroéconomique CEDEAO 2020 — AMAO/WAMA, 2022
- Retrait du Sahel de la CEDEAO : l’ECO face au défi de la crédibilité monétaire en 2027
- Alliance des États du Sahel : face à la CEDEAO, dialogue de façade ou pragmatisme contraint ?
- Croissance sans inclusion : le paradoxe structurel qui mine l’Afrique de l’Ouest
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- Bénin : avec 73 % de réformes UEMOA mises en œuvre, Cotonou consolide sa crédibilité régionale