Au Niger, Mohamed Bazoum et les détenus politiques : quand la justice devient instrument de pouvoir

La rédaction

juillet 28, 2026

Deux ans après le coup d’État du 26 juillet 2023, le Niger du général Abdourahamane Tiani maintient en détention son président renversé, plusieurs anciens responsables et des figures de la société civile. Ce régime d’arbitraire, documenté par les grandes organisations de défense des droits humains, illustre une tendance régionale : l’instrumentalisation de la justice et des accusations antiterroristes comme outil de gouvernement militaire.

Bazoum, deux ans de réclusion sans procès

Mohamed Bazoum et son épouse Hadiza sont détenus depuis le premier jour du putsch. Leur lieu de détention, la résidence présidentielle de Niamey, transformée en cellule de fait, est décrit par Amnesty International et Human Rights Watch comme un espace de confinement sévère : quelques pièces dans l’aile arrière du camp de la Garde présidentielle, sans possibilité de sortir, sans accès au téléphone ni à la radio, avec une interdiction d’ouvrir les fenêtres. L’accès aux avocats est quasi inexistant, celui aux membres de la famille pratiquement nul.

En décembre 2023, la Cour de justice de la CEDEAO a rendu un arrêt historique, le premier par une juridiction internationale sur la légalité d’un coup d’État ordonnant la libération immédiate et inconditionnelle des époux Bazoum et leur rétablissement dans leurs fonctions, dans un délai d’un mois. La junte n’a pas obtempéré. En décembre 2024, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a confirmé, dans son avis A/HRC/WGAD/2024/56, que leur détention est arbitraire et contraire au droit international, demandant au Niger de « remédier sans délai à ces violations ». Sans résultat davantage.

Entre-temps, en juin 2024, une juridiction nationale a levé l’immunité présidentielle de Bazoum pour permettre des poursuites pour « haute trahison » et « complot contre la sûreté de l’État ». Ses avocats dénoncent une procédure viciée, incompatible avec les garanties minimales d’un procès équitable : leur client n’a pu les consulter ni être informé adéquatement des charges retenues.

L’antiterrorisme comme arme judiciaire

Le cas de Moussa Tchangari illustre la mécanique répressive à l’œuvre contre la société civile. Secrétaire général d’Alternative espaces citoyens et figure intellectuelle du Niger, il a été arrêté le 3 décembre 2024 à son domicile, puis inculpé le 3 janvier 2025 sur la base d’un arsenal de charges aussi impressionnant que révélateur : apologie du terrorisme, association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste, atteinte à la sûreté de l’État, atteinte à la défense nationale. Placé en détention provisoire à la prison de Filingué, il n’avait toujours pas été entendu par un juge sur le fond de son affaire en juillet 2025, selon Amnesty International.

Ce profil d’accusations, terrorisme appliqué à un journaliste et militant des droits civiques s’inscrit dans un schéma sahélien documenté. Amnesty International, dans sa campagne d’octobre 2025 sur le Sahel, décrit comment, au Burkina Faso, au Mali et au Niger, les autorités invoquent « sécurité nationale » et « lutte contre le terrorisme » pour cibler opposants, journalistes et défenseurs. Au Burkina Faso, des responsables étudiants ont été arrêtés pour « glorification du terrorisme » après avoir critiqué la situation sécuritaire. Au Mali, la répression utilise davantage des chefs d’« atteinte au crédit de l’État », mais dans un cadre politique identique.

L’ancien ministre de l’Intérieur Hamadou Adamou Souley figure également parmi les détenus. Sa présence dans les geôles de la transition souligne que la répression ne s’arrête pas aux frontières de la société civile : elle vise aussi les anciens cadres de l’État susceptibles d’incarner une légitimité concurrente.

Des injonctions sans prise

La réponse institutionnelle à ces détentions est abondante sur le papier, largement inopérante dans les faits. L’Union africaine a qualifié les conditions de détention de Bazoum d’« inadmissibles » et a soutenu les décisions de la CEDEAO. Le Parlement européen a adopté une résolution. Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme s’est alarmé dès 2023 de conditions assimilables à un traitement dégradant. Human Rights Watch recense au moins trente anciens responsables du gouvernement déchu arrêtés arbitrairement. Des dizaines de personnalités ont été libérées lors d’une mesure partielle de clémence en avril 2025, mais Bazoum, Tchangari et d’autres restent détenus.

Cette impuissance n’est pas entièrement nouvelle. Les précédents africains depuis 1990 montrent des trajectoires variées pour les présidents renversés : détention brève suivie d’exil pour Roch Marc Christian Kaboré au Burkina Faso (2022) ou Ibrahim Boubacar Keïta au Mali (2020), résidence surveillée puis départ à l’étranger pour Alpha Condé en Guinée (2021), détention prolongée pour Omar el-Béchir au Soudan. Le cas Bazoum s’inscrit dans cette dernière catégorie, celle où la junte entend utiliser le prisonnier comme levier, sans vouloir assumer un procès qui exposerait la fragilité de ses accusations.

L’insoutenable banalisation de l’arbitraire

La détérioration sécuritaire aggrave le contexte. Selon l’ONG ACLED, le nombre de morts dues aux violences jihadistes au Niger a quasi doublé entre 2022 et 2025, et la violence, autrefois concentrée dans les régions de Tillabéri, Tahoua et Diffa, s’étend désormais à de nouvelles zones du territoire. La rhétorique souverainiste et la rupture avec les partenaires occidentaux présentées par la junte comme des succès politiques coexistent donc avec une dégradation objective de la situation sécuritaire qu’elles prétendent résoudre.

C’est ce paradoxe que l’ancien ambassadeur Mamadou Kiari Liman-Tinguiri, économiste du développement et ancien représentant du Niger aux États-Unis, formule avec une clarté tranchante dans une tribune publiée par Jeune Afrique à l’occasion du deuxième anniversaire du coup d’État : « La rhétorique du souverainisme et de l’anti-impérialisme, un panafricanisme dévoyé ne peuvent éternellement tenir lieu de politique publique, encore moins dissimuler l’érosion des institutions et la souffrance de la population. » Il ajoute : « Nous ne devons pas admettre que le temps transforme l’inacceptable en habitude. »

C’est précisément cette banalisation qui constitue l’enjeu véritable. Lorsqu’un régime parvient à maintenir pendant deux ans un président élu en détention sans procès, à poursuivre un journaliste pour terrorisme sans qu’il soit entendu par un juge, et à faire de l’opacité judiciaire une méthode de gouvernement, la question n’est plus seulement celle des droits de quelques individus : c’est celle de la norme que l’architecture régionale africaine et internationale est prête à accepter comme seuil minimal de la légitimité politique.


Sources