African Initiative et le FSB : Artem Kureev, l’officier fantôme au cœur de la propagande russe en Afrique

La rédaction

juillet 30, 2026

Moins d’un mois après la mort d’Evgueni Prigojine, le Kremlin activait sa machine de remplacement en Afrique. À sa tête : un officier du FSB sans passé public, entouré d’un criminel néonazi et d’une ancienne communicante de Wagner. African Initiative n’est pas un média, c’est une opération d’influence pilotée depuis Moscou.

Un fantôme du renseignement russe à la tête d’une agence africaine

Artem Sergueïevitch Kureev, né le 24 octobre 1980, n’existe dans aucune archive publique avant 2009. Cette biographie lacunaire est une caractéristique classique des « légendes » fabriquées par les services de renseignement russes pour leurs officiers opérationnels. Ce n’est pas une hypothèse : en 2022, un tribunal estonien a établi que Sergueï Seredenko, activiste pro-Moscou condamné pour « actions contre l’État », avait entretenu de 2009 à 2021 des liens avec sept personnes agissant pour le compte des services de sécurité de la Fédération de Russie. Kureev figure parmi ces officiers traitants, identifié comme appartenant à la 5e direction du FSB, la branche chargée du renseignement opérationnel dans l’espace post-soviétique et, progressivement, de l’influence politique à l’étranger.

Repéré et sanctionné, Kureev a été brûlé sur le théâtre européen. L’Union européenne l’a inscrit sur sa liste de sanctions le 16 décembre 2024, le qualifiant d’officier du FSB impliqué dans des campagnes coordonnées de désinformation en Europe et en Afrique. Le Royaume-Uni a suivi le 18 juillet 2025. Recyclé, il a été réorienté vers l’Afrique subsaharienne terrain moins surveillé, plus perméable aux narratifs anticoloniaux que Moscou sait exploiter.

La structure héritière de Wagner, montée en urgence

Le 21 septembre 2023, soit moins d’un mois après la mort de Prigojine dans un crash aérien, la société Initsiativa-23 est enregistrée à Moscou par un prête-nom, Sergueï Anatolevitch Volkov. Elle donne naissance au portail afrinz.ru et à l’agence African Initiative, dont Kureev prend la direction générale. La continuité avec l’écosystème Wagner est assumée : Anna Zamaraeva, ancienne responsable de la communication du ChVK Wagner Centre à Saint-Pétersbourg, est nommée rédactrice en chef adjointe.

Comme le révèle The Insider, « après la mort de Prigojine, le Kremlin a lancé une importante campagne de désinformation et de propagande en Afrique menée sous la supervision du Cinquième Service du FSB ». African Initiative hérite du réseau associatif que Wagner avait tissé au Burkina Faso, au Mali, au Niger, en Guinée équatoriale, au Togo et au Sénégal. La structure change de nom et de tutelle administrative, mais la géographie et les méthodes demeurent.

Un criminel néonazi comme bras droit à Ouagadougou

Pour ancrer African Initiative au Burkina Faso, Kureev a choisi comme co-fondateur et trésorier un certain Viktor Vassiliev, pseudonyme de Viktor Loukovenko, militant nationaliste russe condamné en 2009 à huit ans de prison à régime strict pour le meurtre à caractère racial d’Anthony Kunanayaku, citoyen suisse agressé lors d’un rassemblement nationaliste à Moscou le 4 novembre de la même année. Selon Le Monde, citant le collectif All Eyes on Wagner, Loukovenko a effectivement purgé cinq années de détention avant d’être libéré. Il opère désormais depuis Ouagadougou sous sa fausse identité.

Le choix de cet homme n’est pas anodin : il signale une stratégie d’implantation locale qui ne s’embarrasse pas de respectabilité, mais mise sur des profils capables de naviguer dans des environnements sécuritaires dégradés. C’est la même logique qui avait présidé au déploiement de Wagner en République centrafricaine et au Mali.

La rhétorique décoloniale comme vecteur de propagande russe Sahel

Le contenu produit par African Initiative suit un patron identifiable. The Insider décrit une rhétorique qui « reprend largement celle de l’époque soviétique, quoiqu’elle substitue l’antienne favorite sur « l’impérialisme américain » par le terme plus tendance de « colonialisme » ». Les publications ciblent en priorité la jeunesse connectée du Sahel, en faisant circuler des théories conspirationnistes armes biologiques américaines, moustiques modifiés génétiquement, complots pharmaceutiques tout en se posant en défenseur de la souveraineté africaine.

Cette stratégie n’est pas sans risques pour ceux qui la dénoncent sur le terrain. Fidèle Ephrem Yalike-Ngonzo, journaliste centrafricain ayant observé de l’intérieur le dispositif russe, témoigne depuis l’exil auprès de Forbidden Stories : « Rester en Centrafrique et le dénoncer, c’est risquer sa vie. Si tu te lèves pour dire toutes les vérités qui vont à l’encontre de leurs intérêts, ils sont capables de t’abattre. »

Une audience limitée, mais une infrastructure durable

L’opération reste modeste en termes d’impact mesurable. The Insider relevait que l’ensemble des publications de Kureev n’avait pas totalisé plus de 20 000 clics sur un mois à ses débuts, et que RusAfro Media n’avait pas dépassé les cinq mille abonnés lors de son lancement. Depuis, l’audience a progressé : selon un rapport technique conjoint VIGINUM-FCDO-SEAE publié en juin 2025, les six canaux Telegram officiels d’African Initiative totalisaient 69 720 abonnés au 31 janvier 2025, dont 55 418 pour le seul canal en langue russe. Le portail afrinz.ru enregistrait environ 35 000 visites mensuelles fin 2024.

Ces chiffres restent faibles comparés aux grandes plateformes d’information africaines. Mais l’objectif n’est pas nécessairement de dominer l’espace informationnel : il s’agit de saturer certains segments de population jeunes urbains, militants panafricanistes, réseaux proches des juntes avec des narratifs pro-russes suffisamment répandus pour peser sur le débat public et légitimer la présence russe dans les pays de l’Alliance des États du Sahel.

Une opération d’État, pas un simple portail d’information

African Initiative n’est pas un projet journalistique mal ficelé. C’est une infrastructure d’influence d’État, conçue dans l’urgence après la disparition de Prigojine pour préserver les acquis de Wagner dans la région. Son directeur est un officier du renseignement sanctionné par deux juridictions occidentales. Sa rédactrice en chef adjointe vient du centre de communication de la milice privée du Kremlin. Son trésorier est un criminel condamné opérant sous pseudonyme.

La question qui reste ouverte est celle de l’efficacité à long terme de ce dispositif dans un environnement où les opinions publiques africaines loin d’être monolithiques commencent à documenter elles-mêmes les manipulations en cours. Le désinformateur, lui aussi, peut être désinformé sur sa propre audience.


Sources