Depuis le 7 juin 2026, Paul Biya n’a pas été vu en public sur le sol camerounais. Plus de cinquante jours d’absence, un nouveau record absolu pour un président qui gouverne son pays depuis 1982. Dans ce vide, une question s’impose avec une acuité inédite : qui, après Biya ? Et surtout, comment se prépare-t-on à gouverner le Cameroun sans jamais avoir brigué le moindre mandat électif ?
L’absence comme révélateur
Paul Biya a quitté le Cameroun pour un « court séjour privé en Europe » — c’est la formule officielle — et n’a plus réapparu. Cinquante et un jours selon Afrik.com, cinquante-deux selon Brut Afrique : peu importe le comptage précis, ce séjour dépasse le précédent record de quarante-neuf jours établi en 2024. Sur l’ensemble de son règne de quarante-trois ans, les enquêtes convergent vers un cumul d’environ 2 600 jours passés hors du territoire national, soit près de sept ans de présidence exercée depuis l’étranger, dont une proportion croissante à Genève.
Cette absence n’est pas seulement un fait médical ou biographique. Elle est, pour les acteurs du système, un signal politique. Elle accélère des manœuvres qui se déroulaient jusqu’ici à bas bruit et oblige les prétendants à se positionner plus ouvertement. Africa Intelligence documente une intensification des rivalités au sein du cercle présidentiel, notamment autour de la Première dame Chantal Biya, tandis que son beau-fils Franck Biya consoliderait son influence au sein du clan. Ce n’est plus de la spéculation : c’est de la compétition ouverte.
Franck Biya : l’héritier sans titre
La trajectoire de Franck Emmanuel Biya, né en 1971, est celle d’une présence sans fonction. Jeune Afrique le suit depuis 2011 et le décrit invariablement ainsi : « sans fonction officielle », absent de tout organigramme de la présidence, n’ayant « jamais brigué de mandat électif ». Le fact-check de l’AFP a dû, en 2026, démentir explicitement un faux décret qui le nommait vice-président. Fact Check Congo a confirmé qu’il « n’occupe aucune fonction officielle au sein du gouvernement camerounais ».
Ce vide institutionnel est pourtant paradoxal : il coexiste avec une présence économique et informelle réelle, documentée depuis les années 2000. Dans la foresterie, son nom est associé à la société Ingénierie Forestière (INGF), active jusqu’au milieu des années 2000 avant de cesser ses activités, et à des critiques pour abattages hors concession. Dans la finance, Afrione Cameroun, société qu’il contrôlait, a été citée dans une affaire de détournement de deniers publics en 2012, selon Le Monde, et aurait obtenu 9,4 milliards de francs CFA en bons du Trésor à des conditions préférentielles selon des sources parlementaires camerounaises. En 2004, il fonde Venture Capital PLC, présenté comme un véhicule d’investissement multisectoriel actif en Afrique et à l’international. Un rapport Greenpeace de 2020 le désigne par ailleurs comme actionnaire minoritaire de Sud Cameroun Hévéa, filiale agro-industrielle accusée de déforestation.
Ce tableau économique, fragmentaire et controversé, dessine le profil d’un entrepreneur discret plutôt que d’un décideur public. Mais dans un régime présidentialiste hyper-personnalisé, la distinction entre influence informelle et pouvoir réel est souvent ténue.
Le modèle gabonais, ou comment devenir dauphin
La comparaison avec le Gabon s’impose, même si les circonstances diffèrent. Entre 2005 et 2009, Ali Bongo Ondimba a consolidé son profil successoral en occupant le ministère de la Défense pendant dix ans, en se faisant élire vice-président du Parti démocratique gabonais en 2003, et en jouant un rôle visible dans la campagne de réélection de son père. Selon Jeune Afrique, il avait utilisé ce ministère stratégique pour « tisser sa toile » et placer ses alliés. À la mort d’Omar Bongo en juin 2009, le parti l’a désigné candidat à la présidentielle anticipée, transformant une préparation de longue haleine en succession effective.
Le cas togolais offre un autre modèle, plus brutal : en février 2005, quelques heures après la mort d’Eyadéma, les officiers supérieurs des Forces armées togolaises ont « confié » le pouvoir à Faure Gnassingbé, simple ministre à l’époque, en violation directe de la Constitution. L’Assemblée nationale, contrôlée à 89 % par le parti présidentiel, a ensuite révisé la Constitution en une après-midi pour légaliser le fait accompli.
Franck Biya ne dispose manifestement ni de l’ancrage institutionnel d’Ali Bongo en 2009, ni du soutien militaire structuré qui a permis la succession togolaise. Sa trajectoire ressemble davantage à une présence dans les coulisses qu’à une préparation méthodique à la reprise du pouvoir.
Chantal Biya : l’autre pôle du clan
Face à Franck Biya, la Première dame constitue un pôle d’influence concurrent et mieux armé institutionnellement. Ses réseaux s’articulent autour de trois structures : le Cercle des Amis du Cameroun (CERAC), fondé en 1995, qui regroupe les épouses des ministres, ambassadeurs et hauts fonctionnaires ; la Fondation Chantal Biya, créée en 1994 ; et l’ONG Synergies Africaines, qui lui vaut le statut d’ambassadrice de bonne volonté de l’ONUSIDA. Ces structures, décrites par des chercheurs comme une « constellation humanitaire à fonction politique », lui permettent de structurer un réseau national de soutiens qui dépasse largement les attributions protocolaires d’une Première dame.
Son alliance avec Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence depuis 2011, est régulièrement décrite comme un des piliers du pouvoir à Yaoundé. Plusieurs médias évoquent une influence décisive dans les nominations ministérielles et les remaniements, exercée par recommandations et lobbying interne — un pouvoir informel mais documenté, qui contraste avec l’absence totale de mandat de Franck Biya.
Ce que dit la Constitution — et ce qu’elle ne dit pas
Sur le plan formel, la Constitution camerounaise de 1996, révisée en 2008, est claire. En cas de vacance pour décès, démission ou empêchement définitif constaté par le Conseil constitutionnel, l’intérim est exercé de plein droit par le président du Sénat. Il dispose des pouvoirs courants mais ne peut modifier la Constitution, remanier le gouvernement (sauf pour les besoins de l’organisation de l’élection), recourir au référendum ni se porter candidat à la présidentielle. Le scrutin doit avoir lieu entre vingt et cent vingt jours après l’ouverture de la vacance.
Cette mécanique constitutionnelle ne laisse aucune place à une succession dynastique directe. Mais comme l’ont montré les cas gabonais et togolais, ce sont les partis dominants, les appareils militaires et les réseaux d’élites qui façonnent les successions réelles — la Constitution n’intervenant qu’a posteriori pour habiller le fait accompli. Thierry Vircoulon, de l’IFRI, souligne dans son analyse du cas tchadien que la succession dynastique est « moins un accident qu’un mode de gestion des crises de leadership dans des régimes présidentialistes hyper-personnalisés » : le fils y apparaît comme le meilleur compromis pour la conservation du système, parce qu’il garantit la continuité des positions et des ressources des élites cooptées.
L’héritier ou le prétendant ?
La nuance entre héritier et prétendant est ici décisive. L’héritier est désigné, préparé, légitimé de l’intérieur du système. Le prétendant revendique, négocie, tente de s’imposer dans un rapport de force ouvert. Franck Biya semble encore osciller entre les deux postures, sans avoir pleinement endossé l’une ou l’autre.
Ses atouts sont réels : la filiation biologique, une présence économique qui lui a permis de constituer des réseaux dans les milieux d’affaires, et une visibilité croissante dans les cercles proches de la présidence. Ses handicaps sont tout aussi réels : l’absence de mandat, de légitimité élective ou même d’un portefeuille ministériel qui lui aurait permis, comme Ali Bongo, de construire un bilan propre et de placer des fidèles dans l’appareil d’État.
Dans un régime où l’incertitude sur l’état de santé du chef de l’État catalyse toutes les ambitions, la question n’est peut-être pas tant de savoir si Franck Biya succédera à son père que de savoir s’il sera en mesure de s’imposer face à un système qui, pour l’heure, ne lui a réservé aucune place formelle. Les précédents régionaux suggèrent que ce sont rarement les héritiers les mieux préparés qui accèdent au pouvoir — mais ceux dont les réseaux sont les plus solides au moment où le trône se libère.
Sources
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Au Cameroun, Franck Biya dans l’ombre du père — Le Monde, octobre 2023
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Paul Biya : 51 jours d’absence, le Cameroun s’interroge — Afrik.com, juillet 2026
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Cameroun : 50 jours hors du pays, Biya bat son précédent record — Koaci.com, juillet 2026
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Au Cameroun, les réseaux d’influence de Chantal Biya — Jeune Afrique
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Ali Bongo Ondimba, l’héritier — Jeune Afrique
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La vacance de la présidence de la République en droit constitutionnel camerounais — Afrilex, Université de Bordeaux
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Cameroun : Franck Biya, fils aîné du président et entrepreneur discret — Africa Press
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Des gouvernements perpétuels aux Républiques héréditaires en Afrique subsaharienne — Diploweb