En l’espace de quatre jours seulement, deux pays ont notifié leur retrait du Statut de Rome le Venezuela le 24 juillet 2025, le Tchad le 27. Derrière cette séquence, une offensive diplomatique américaine méthodique, pilotée depuis la Maison Blanche et explicitement assumée. L’Afrique, qui compte encore trente États membres de la Cour, se retrouve au cœur d’une bataille géopolitique qui redessine les contours de la justice pénale internationale.
Une stratégie déclarée, assumée jusqu’à la tribune
L’offensive américaine contre la Cour pénale internationale ne souffre d’aucune ambiguïté. Le 13 juillet 2025, le secrétaire d’État Marco Rubio signe dans le Wall Street Journal une tribune au ton martial : « Nous démantèlerons la CPI, brique par brique si nécessaire. » Le texte fixe la doctrine : la Cour est présentée comme une institution politisée, illégitime dans ses prétentions à juger des ressortissants d’États non parties à son statut fondateur.
Le déclencheur déclaré de cette escalade remonte à novembre 2024, lorsque la CPI émet des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son ancien ministre de la défense Yoav Gallant. Pour Washington qui n’a jamais adhéré au Statut de Rome, adopté en 1998 cette décision constitue une ligne rouge. Dès février 2025, Donald Trump signe un décret exécutif autorisant des sanctions ciblées contre des personnels de la Cour : gel d’avoirs, interdictions de visa. Le procureur Karim Khan en sera le premier destinataire, suivi de plusieurs juges.
Ce cadre coercitif sert de levier. Mais c’est sur le terrain diplomatique africain que la stratégie prend sa forme la plus offensive.
Le cas tchadien, laboratoire d’une méthode
Le 23 juillet 2025, quatre jours avant l’annonce officielle du retrait de N’Djamena, Frank Garcia Jr, conseiller Afrique de la Maison Blanche nommé depuis seulement deux mois, passe un appel au ministre tchadien de la justice. La chronologie est éloquente : le gouvernement tchadien ne dissimulera pas l’origine de sa décision, affirmant explicitement l’avoir prise « à la demande des États-Unis ».
Le profil de Garcia Jr éclaire la nature de la démarche. Cet ancien capitaine de l’US Navy, passé par le National Reconnaissance Office l’agence américaine des satellites d’espionnage et par la commission permanente du renseignement de la Chambre des représentants, n’est pas un diplomate de carrière. Sa nomination rompt avec la tradition du poste. Sa méthode aussi : dès l’annonce du retrait tchadien, il publie sur X un message saluant la décision du Tchad de « rejoindre le nombre croissant de nations qui reprennent leur souveraineté à cette institution défaillante ».
Le levier américain sur N’Djamena n’est pas que rhétorique. Selon les données de l’USAID et du Département d’État, l’aide américaine au Tchad a atteint près de 349 millions de dollars pour le seul exercice 2024, quasi intégralement sous forme d’aide humanitaire destinée à absorber les flux de réfugiés soudanais. Cette dépendance financière structurelle confère à Washington une capacité de pression considérable sur un gouvernement fragilisé.
Le Sahel, terrain fertile d’une contagion calculée
Le Tchad n’est pas un cas isolé. Selon Le Monde, Frank Garcia Jr a également eu des échanges directs avec les ministres des affaires étrangères du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Dans les trois cas, le schéma reproduit celui observé avec le Tchad : contacts bilatéraux, encouragements explicites au retrait, puis salut public de la décision.
Le terrain était déjà largement préparé. Les trois pays de l’Alliance des États du Sahel avaient annoncé leur intention de quitter la CPI en septembre 2025 avant de formaliser leur retrait collectif en juin 2026, dénonçant « un instrument sélectif et politisé » dirigé contre l’Afrique. Ce grief n’est pas nouveau il alimentait déjà la tentative de retrait collectif du continent africain en 2016-2017, finalement avortée mais il trouve aujourd’hui un écho amplifié par la caution américaine.
La géographie du désengagement suit une logique cohérente : les États les plus exposés aux pressions de Washington sont précisément ceux qui ont rompu avec les cadres sécuritaires occidentaux, cherchent à diversifier leurs partenariats vers Moscou ou Pékin, et disposent d’une marge de manœuvre institutionnelle réduite pour résister à des injonctions assorties de conditionnalités financières implicites.
Une architecture juridique fragilisée, un silence institutionnel africain
Sur le plan du droit, les retraits suivent la procédure de l’article 127 du Statut de Rome : la notification prend effet un an après réception par le secrétaire général de l’ONU, et l’État reste tenu de coopérer avec la Cour durant cette période. Le Tchad demeure donc formellement lié jusqu’au 27 juillet 2027. La CPI, pour sa part, n’a pas publié de déclaration spécifique en réponse aux notifications tchadienne ou vénézuélienne, se contentant d’enregistrer les démarches dans le cadre prévu.
Ce silence institutionnel contraste avec celui, plus surprenant, de l’Union africaine. Aucun communiqué de la Commission de l’UA ciblant spécifiquement le retrait du Tchad n’a été largement relayé. N’Djamena a certes appelé l’organisation panafricaine à « accélérer la mise en place de mécanismes judiciaires régionaux crédibles », mais sans que cette injonction suscite de réponse formelle. La CEDEAO, dont le Tchad n’est de toute façon pas membre, est restée muette.
Cette absence de réaction collective africaine est en elle-même révélatrice. Elle traduit moins une approbation tacite qu’une incapacité à articuler une position commune dans un contexte où les États du continent entretiennent des relations très hétérogènes avec la Cour.
Il convient de rappeler que l’Afrique reste, malgré les retraits récents, la région la plus représentée au sein de la CPI : trente États sur les cent vingt-cinq parties au Statut de Rome, soit près du quart du total. Ce poids numérique n’a pas empêché les défections, mais il constitue un facteur structurant pour l’avenir de la Cour.
La question qui demeure
L’offensive américaine produit des résultats tangibles et rapides. Mais elle repose sur un pari : que la déstabilisation de la CPI par le désengagement de ses membres africains affaiblira durablement la juridiction, sans provoquer de réaction de consolidation parmi les États qui y demeurent attachés notamment les membres de l’Union européenne, principaux bailleurs et soutiens politiques de la Cour.
La vraie question pour les chancelleries africaines n’est pas tant de savoir si la CPI est perfectible elle l’est indéniablement que de mesurer ce qu’implique un retrait négocié sous pression étrangère pour leur propre crédibilité en matière de lutte contre l’impunité. Un État qui quitte la Cour « à la demande des États-Unis » envoie un signal que ses partenaires, victimes de crimes graves et organisations de défense des droits, ne manqueront pas d’interpréter.
Sources
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Des États africains sommés par Washington de quitter la CPI — Le Monde, août 2026
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Le Tchad annonce quitter la CPI à la demande des États-Unis — Le Monde, juillet 2026
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L’unité à tout prix : les États de l’AES quittent la CPI — Institut d’études de sécurité (ISS Africa)
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Le retrait des États du Sahel de la CPI : un recul pour les victimes — FIDH
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États-Unis : Trump autorise des sanctions contre la CPI — Human Rights Watch, février 2025
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Biographie de Frank Garcia, secrétaire adjoint aux Affaires africaines — Département d’État américain
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Fiche humanitaire USAID — réponse au Tchad, exercice 2024 — USAID/BHA, janvier 2025
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États parties au Statut de Rome — Assemblée des États parties, CPI
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Le Tchad notifie son retrait de la Cour pénale internationale — Le Club des juristes