Avec plus des trois quarts de la production mondiale de cobalt et des gisements de cuivre parmi les premiers du monde, la République démocratique du Congo s’est imposée comme un espace incontournable de la compétition géoéconomique du XXIe siècle. Washington, Bruxelles et Pékin y déploient des stratégies d’accès aux ressources critiques que Kinshasa tente, non sans difficultés, de transformer en levier de souveraineté.
Un « scandale géologique » disputé par trois puissances
La RDC produit entre 74 et 76 % du cobalt mondial selon l’USGS, un métal dont la demande mondiale, tirée par l’électrification des transports, devrait atteindre entre 240 000 et 400 000 tonnes par an à l’horizon 2030 selon l’IRENA et le Cobalt Institute. Dans les scénarios les plus ambitieux de déploiement des véhicules électriques modélisés par l’Agence internationale de l’énergie, cette demande pourrait dépasser 530 000 tonnes annuelles, faisant du cobalt congolais une variable critique des chaînes d’approvisionnement mondiales. À ce cobalt s’ajoutent des réserves massives en cuivre, coltan, uranium et lithium, qui font de ce pays un territoire convoité sans équivalent en Afrique subsaharienne.
Thierry Vircoulon, chercheur à l’IFRI, résume la situation avec clarté : « entre Washington et Pékin, c’est la course au contrôle non seulement de ces ressources, mais surtout des voies d’exportation de ces ressources ». La formule dit l’essentiel d’une rivalité qui ne se joue plus seulement à l’échelle des permis miniers, mais dans la géographie des corridors ferroviaires et portuaires qui conditionnent l’accès aux marchés mondiaux.
La présence chinoise : une domination structurelle
La Chine a construit, en deux décennies, une position dominante dans le secteur minier congolais. Le groupe CMOC — ex-China Molybdenum — opère à lui seul les deux mines de Tenke Fungurume et de Kisanfu, qui ont produit ensemble environ 95 000 tonnes de cobalt en 2024, soit près de 43 % de la production mondiale selon les données sectorielles. Les sociétés Huayou Cobalt, Zijin Mining, CNMC et Sicomines complètent ce dispositif, au point que les entreprises à capitaux chinois contrôlent aujourd’hui plus de 60 % des exportations congolaises de cobalt et près de la moitié de celles de cuivre.
Cette présence repose sur des contrats conclus pour l’essentiel sous la présidence Kabila, dont le plus emblématique — l’accord « minerais contre infrastructures » de 6 milliards de dollars signé en 2007 avec Sinohydro et China Railway Engineering Corporation — a depuis été soumis à révision par le gouvernement Tshisekedi. Selon le Monde, Kinshasa a engagé dès 2021 un réexamen formel de cet accord, ainsi qu’une réévaluation des réserves du site de Tenke Fungurume. Reuters notait à l’époque que cette révision se déroulait « en partenariat étroit avec les Chinois eux-mêmes », signalant une approche de renégociation discrète plutôt qu’un affrontement frontal. À ce jour, les résultats publics et chiffrés de cette révision demeurent limités : le processus a produit un rééquilibrage rhétorique du rapport de force, sans accord final publié ni bilan économique consolidé.
Washington et Bruxelles à la reconquête de l’approvisionnement
Face à cette hégémonie chinoise, les États-Unis et l’Union européenne ont développé des stratégies d’accès concurrentes, articulées autour de partenariats formalisés avec Kinshasa.
Du côté américain, un accord de partenariat stratégique a été publié par le Département d’État en décembre 2025. Le texte est ambitieux dans son architecture : il instaure une « Strategic Asset Reserve » — une liste d’actifs miniers congolais sur laquelle Washington dispose d’un droit de première offre — et prévoit la création en RDC d’une réserve stratégique de minerais destinée à garantir un accès prévisible aux industries américaines. L’accord introduit également la catégorie des « DRC Designated Strategic Projects », auxquels un régime fiscal spécifique est réservé, et fixe un calendrier de réformes réglementaires à réaliser dans les douze mois suivant l’entrée en vigueur. Ce dispositif est indissociable du corridor de Lobito, l’axe ferroviaire RDC-Angola soutenu par les États-Unis et leurs alliés, qui vise à capter une part croissante des flux de cuivre, cobalt et zinc congolais en les détournant des routes commerciales orientées vers la Chine.
Des organisations de la société civile, notamment le CNPAV et le CAMV, ont salué l’inscription dans le texte de clauses de transformation locale, de formation et de transfert de technologies. Ces clauses restent néanmoins à opérationnaliser, et plusieurs analystes soulignent que le schéma général du partenariat — accès prioritaire aux minerais en échange de réformes et d’un soutien sécuritaire — reproduit une logique extractive que Kinshasa cherche précisément à dépasser. L’Institut des études de sécurité africaine (ISS) a d’ailleurs questionné directement la logique de ces accords, estimant que les formules « minerais contre sécurité » ne résolvent pas les causes structurelles de l’insécurité à l’est du pays.
L’Union européenne a pour sa part signé un protocole d’accord avec Kinshasa en octobre 2023 dans le cadre du Global Gateway Forum, suivi d’une feuille de route adoptée en décembre 2024. Le partenariat couvre cinq axes : intégration des chaînes de valeur, mobilisation de financements d’infrastructures, gouvernance et traçabilité, recherche et innovation, renforcement des compétences locales. Il s’articule également avec le corridor de Lobito et les initiatives de l’IFRI sur la traçabilité des chaînes d’approvisionnement. Le bilan reste toutefois surtout institutionnel : aucun chiffre d’investissements effectivement engagés, d’emplois créés ou d’unités de transformation construites n’est disponible dans les sources publiques à ce stade. En juin 2025, la DRC Mining Week était encore présentée par l’UE comme une étape pour « avancer sur l’opérationnalisation » du partenariat.
La souveraineté minière comme horizon, entre modèles et contraintes
Face à ces partenariats concurrents, Kinshasa tente de définir une doctrine de souveraineté minière. L’ambition affichée est de capter davantage de valeur ajoutée sur le territoire national, en imposant une transformation locale croissante des minerais avant exportation. Le modèle indonésien est fréquemment cité : Jakarta a interdit l’exportation de minerai de nickel brut dès 2020, forçant des investissements massifs dans des fonderies locales, et les exportations de produits nickelés transformés sont passées de moins d’un milliard de dollars en 2015 à plus de 20 milliards en 2022. En 2025, Le Monde relevait que la RDC avait instauré des quotas sur l’exportation de cobalt, signal d’une orientation similaire.
Mais les obstacles structurels sont considérables. L’industrie de transformation locale reste embryonnaire, faute d’énergie fiable, d’infrastructures industrielles et de capital technologique. La dépendance vis-à-vis des opérateurs étrangers — qu’ils soient chinois, américains ou européens — pour l’extraction, le raffinage et la commercialisation limite mécaniquement les marges de manœuvre de Kinshasa. La révision des contrats, si elle témoigne d’une volonté politique réelle, n’a pas encore produit de nouveaux termes contractuels formellement publiés. Et la persistance des conflits armés à l’est, où les minerais financent en partie les groupes armés selon l’analyse de Vircoulon, complique toute stratégie industrielle cohérente à l’échelle nationale.
Entre centralité et dépendance : quelle marge de manœuvre pour Kinshasa ?
La position de la RDC dans la rivalité des puissances minières est donc paradoxale : le pays est géologiquement incontournable, mais économiquement et institutionnellement fragile. Sa richesse en cobalt, cuivre et autres minerais critiques fait de lui un acteur que Washington, Bruxelles et Pékin cherchent tous à s’attacher — mais selon des logiques d’accès qui convergent davantage vers leurs propres besoins industriels que vers le développement industriel congolais.
L’enjeu pour Kinshasa est de transformer cette centralité géologique en levier de négociation durable, en jouant la concurrence entre puissances plutôt qu’en s’alignant sur l’une d’elles. La multiplication des partenariats formalisés — avec les États-Unis, l’Union européenne, et en filigrane la Chine — offre théoriquement cette possibilité. Mais la convertir en gains réels suppose une capacité administrative et institutionnelle que les décennies de prédation et de conflit ont sérieusement érodée. La question n’est plus de savoir si la RDC est stratégiquement centrale : elle l’est, indiscutablement. Elle est de savoir si Kinshasa pourra définir les termes de cette centralité avant que les grandes puissances ne les définissent à sa place.
Sources
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Accord de partenariat stratégique États-Unis – RDC — Département d’État américain, décembre 2025
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Rapport sur le marché du cobalt 2024 — Cobalt Institute, 2025
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Partenariat stratégique UE–RDC sur les matières premières critiques — Commission européenne, 2023-2024
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Pourquoi les accords minerais contre sécurité ne sauveront pas la RDC — ISS Africa, 2024
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Exportation des minerais congolais : la bataille des corridors — IFRI / Thierry Vircoulon
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Rivalités mondiales et ressources minières de la RDC — Ecomine.cd / Mukoko Samba, 2024
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En RDC, le président Tshisekedi veut renégocier les contrats miniers — Le Monde, mai 2021
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Projections de demande de cobalt : scénarios AIE et JRC — Joint Research Centre, Commission européenne
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L’interdiction d’exportation du nickel par l’Indonésie : bilan — IFRI