Une enquête conjointe du Financial Times et de Lighthouse Reports, publiée fin juillet 2026 et adossée à une étude parue dans Nature Communications, révèle l’existence d’un flux massif d’uranium non déclaré quittant la République Démocratique du Congo à destination de la Chine, dissimulé dans des expéditions de cobalt. Derrière ce mécanisme se dessine une architecture d’extraction de valeur qui prive Kinshasa de revenus considérables, expose ses populations à une contamination radioactive documentée et soulève des questions de non-prolifération d’une gravité sans précédent dans la région.
Un flux colossal sous les radars des garanties nucléaires
Entre 2000 et 2024, de 2 000 à 5 000 tonnes d’uranium naturel auraient quitté la RDC vers la Chine, intégrées dans des cargaisons d’hydroxyde de cobalt, selon l’étude publiée dans Nature Communications. Pour mesurer l’ampleur du phénomène : cette quantité serait, si extraite et enrichie, suffisante pour fabriquer quelque 600 armes nucléaires ou alimenter un réacteur d’un gigawatt pendant dix ans.
L’enquête souligne que moins de 10 % de cet uranium aurait été déclaré aux autorités et placé sous garanties internationales. Or, la loi minière congolaise 07/2002 classe l’uranium parmi les « substances réservées » soumises à autorisation commerciale spécifique. Kinshasa ne déclare officiellement ni la production ni l’exportation de ce matériau, et ne perçoit en conséquence aucun revenu de ce flux.
Le paradoxe est saisissant : la RDC assure environ 70 % de la production mondiale de cobalt, dont près de 95 % est exporté vers la Chine. Ce pays possède ou contrôle les principales mines congolaises et raffine l’essentiel du métal. Dans cette chaîne de valeur entièrement orientée vers Pékin, l’uranium voyage en passager clandestin, invisible aux yeux des régulateurs et des comptables de l’État congolais.
CMOC à Tenke Fungurume : des dépassements légaux documentés
La mine de Tenke Fungurume, dans le Katanga, est au cœur du dossier. Le groupe chinois CMOC, China Molybdenum Co. a acquis 56 % des intérêts effectifs dans ce projet en 2016, lors du rachat de la participation de Freeport-McMoRan pour environ 2,65 milliards de dollars. Une prise de contrôle complétée lorsque le fonds chinois BHR Partners a racheté la part de Lundin Mining pour 1,14 milliard de dollars, portant la participation totale des groupes chinois à 80 % du projet, la Gécamines conservant les 20 % restants.
Selon des documents internes cités par l’enquête, la mine de Tenke Fungurume a dépassé à plusieurs reprises les seuils légaux d’uranium fixés par la réglementation congolaise entre 2016 et 2020. Une note interne datant de 2009, soit sept ans avant l’entrée de CMOC, alertait déjà sur la présence d’uranium « en quantités importantes » dans le cobalt du Katanga, exporté comme sous-produit. CMOC a formellement rejeté ces conclusions, affirmant que l’hydroxyde de cobalt produit respecte les normes locales et internationales en matière de teneur en uranium et qu’aucun dépassement ni incident douanier n’a été constaté.
La structure contractuelle qui régit l’exploitation de Tenke Fungurume prévoit un impôt sur les bénéfices de 30 %, une redevance minière de 2 % et une taxe à l’exportation de 1 %. CMOC a par ailleurs généré 7 milliards de dollars de revenus en RDC en 2024 (cuivre et cobalt confondus). Mais si ces flux génèrent effectivement des recettes fiscales pour Kinshasa, ils n’incluent aucune contrepartie pour l’uranium qui voyage dans les mêmes conteneurs une matière dont la valeur commerciale aux prix de marché actuels (environ 70 à 80 dollars la livre) représente, pour les volumes estimés, entre 300 millions et plus de 800 millions d’euros au total sur la période.
Un angle mort institutionnel et un silence officiel troublants
Face à ces révélations, les réactions institutionnelles sont pour le moins mesurées. L’Agence internationale de l’énergie atomique, contactée par Le Monde, a indiqué ne « pas être inquiète de la situation au Congo », expliquant que l’uranium, lors de l’exportation de cobalt, constitue une impureté, un « fardeau » pour les mineurs. Des experts de l’agence ont affirmé considérer la RDC comme conforme à ses obligations de garanties. Aucune démarche formelle publique n’a été annoncée, ni envers Kinshasa ni envers Pékin.
Cette position soulève des interrogations méthodologiques. Les garanties de l’AIEA ne portent que sur les matières déclarées par les États membres ce que les auteurs de l’étude désignent précisément comme un « angle mort » : l’uranium circule dans une chaîne de valeur (le cobalt) considérée comme non nucléaire, et échappe ainsi en grande partie aux déclarations habituelles.
David Albright, fondateur de l’Institute for Science and International Security et spécialiste de la non-prolifération, adopte un ton plus alarmiste. Cité par le Financial Times, il qualifie la situation de « sujet de prolifération » et met en garde contre l’accumulation de stocks d’uranium naturel non surveillés, qui « peuvent conduire à des quantités plus importantes d’uranium » et créer des « situations très dangereuses ».
Du côté congolais, le silence officiel est éloquent. Ni le ministère des Mines ni la présidence de Félix Tshisekedi n’ont publié de réaction formalisée depuis la parution de l’enquête. Seul Florimond Kabanda, directeur de l’agence congolaise de sûreté nucléaire (CNPRI), a pris la parole pour indiquer que « le trafic de matières radioactives constitue une menace sécuritaire internationale croissante, aggravée par le conflit dans l’est du pays et la porosité des frontières ».
Un passif radioactif aux conséquences humaines documentées
L’enquête ne se limite pas aux enjeux géopolitiques. Entre 1 000 et 4 000 tonnes d’uranium ont été abandonnées dans les résidus miniers du Katanga, exposant habitants riverains, travailleurs des mines et enfants à une contamination radioactive que des analyses médicales ont documentée. La région de Shinkolobwe, dont la mine avait fourni l’uranium des bombes atomiques américaines de la Seconde Guerre mondiale et a été officiellement fermée en 2004, bien que des activités persistent dans la zone, concentre une partie de ces risques.
Pour tenter de contrôler les flux, les autorités congolaises sollicitent entre 12 et 15 millions de dollars de financement international pour installer des détecteurs de radioactivité sur l’axe reliant la ceinture de cuivre à la Zambie. Un montant dérisoire au regard de l’enjeu, qui illustre l’asymétrie criante entre les capacités de surveillance de l’État congolais et la puissance industrielle et logistique des opérateurs qui exploitent ses sous-sols.
L’extractivisme au-delà du cobalt
Ce dossier n’est pas un fait divers minier. Il révèle la profondeur structurelle d’un modèle d’extraction dans lequel la RDC fournit la matière, les opérateurs chinois assurent l’exploitation et le raffinage, et l’État congolais perçoit une fraction des revenus générés sans même être en mesure de comptabiliser l’intégralité des ressources qui quittent son territoire.
Selon Semafor Africa, Lighthouse Reports résume la situation en ces termes : « des quantités significatives d’uranium ont également été exportées vers la Chine avec le cobalt comme sous-produit, en dépit d’une interdiction d’exportation commerciale d’uranium depuis ce pays d’Afrique centrale ». La formule est clinique, mais son implication est considérable : pendant un quart de siècle, un matériau à double usage stratégique et militaire a transité librement, sans déclaration, sans contrepartie fiscale, au bénéfice exclusif de la chaîne de valeur de l’aval.
La question qui se pose désormais est celle de la réponse institutionnelle. La RDC dispose-t-elle des leviers juridiques, techniques et diplomatiques pour renégocier les termes d’une relation minière dont les déséquilibres se mesurent désormais aussi en kilos d’uranium ? Et Pékin, dont les propres obligations de transparence envers l’AIEA font l’objet de critiques croissantes depuis 2017, est-il en position d’exiger d’être traité en partenaire responsable d’un pays qu’il contribue à dépouiller de ses substances les plus stratégiques ?
Sources
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Étude sur les exportations d’uranium depuis la RDC — Nature Communications, 30 juillet 2026
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RDC : une mine de cobalt du groupe chinois CMOC a dépassé les seuils légaux d’uranium pendant des années — Actualite.cd, 30 juillet 2026
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DR Congo secretly exporting uranium to China – report — Semafor Africa, 3 août 2026
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Comment l’uranium congolais transite vers la Chine sous les radars — Le Monde, 30 juillet 2026
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Congo’s Hidden Uranium Exports — Lighthouse Reports, juillet 2026
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RDC : entre 2 000 et 5 000 tonnes d’uranium exportées avec le cobalt vers la Chine en 20 ans — RFI, 4 août 2026
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CMOC rejette les accusations de dépassement des seuils d’uranium à Tenke Fungurume — Actualite.cd, 1er août 2026
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Code minier de la RDC (loi 07/2002) — Leganet.cd
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Rapport ITIE RDC 2023 — ITIE, décembre 2025
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RDC – Deuxième bénéficiaire du financement chinois dans les minerais de transition entre 2000 et 2021 — Projet Afrique-Chine