Mandaté par la CEDEAO lors du sommet de Freetown en juillet 2025, le Sénégal a engagé le 6 août une démarche de médiation auprès des autorités de transition à Bissau, neuf mois après le coup d’État du 26 novembre 2025 qui a renversé le président Umaro Sissoco Embaló. Cette initiative diplomatique, techniquement bien construite, se heurte à une réalité qui a résisté à toutes les entreprises similaires depuis un demi-siècle : l’instabilité Guinée-Bissau est moins une crise conjoncturelle qu’un état chronique nourri par des fragilités institutionnelles et économiques profondes.
Une médiation en plusieurs phases dans un calendrier sous tension
Le 6 août, une délégation sénégalaise conduite par le ministre des Affaires étrangères Cheikh Niang, accompagné du ministre de la Défense Yankoba Diémé, a rencontré le général Horta N’Tam, président de la transition. À l’issue des entretiens, Cheikh Niang a déclaré : « Nous sommes là pour présenter le plan de médiation que nous comptons envisager, et pour nous entendre avec les autorités de transition sur les termes de cette médiation. » Il a précisé que des échanges « fructueux » avaient eu lieu et que « cette médiation va se dérouler en plusieurs phases, jusqu’à la fin du processus électoral ».
La présence du ministre de la Défense dans la délégation n’est pas anodine : elle signale que Dakar entend aborder les dimensions sécuritaires du dossier autant que les aspects politiques, dans un pays où l’armée reste le pivot de tout changement de régime. La médiation, selon Jeune Afrique, est conçue pour accompagner le processus jusqu’à la conclusion d’élections, sans que les étapes intermédiaires aient été rendues publiques dans le détail.
Ce cadre intervient dans un contexte de double contrainte calendaire. D’une part, la transition militaire a suspendu le processus électoral pour une durée d’un an. D’autre part, un décret du général N’Tam a fixé au 30 août la tenue d’un référendum sur une réforme constitutionnelle. Ce type de consultation sous autorité militaire n’est pas inédit dans la sous-région : le Mali a suivi une logique comparable en juin 2023 lorsque la junte d’Assimi Goïta a organisé un référendum constitutionnel présenté comme première étape d’un retour à l’ordre civil, sans que cela se soit traduit par un calendrier respecté. En Guinée Conakry, un référendum similaire a eu lieu en septembre 2025, dans une logique identique. Les précédents n’incitent pas à l’optimisme quant au caractère contraignant de tels engagements.
Le profil du général N’Tam et les logiques de la transition
Comprendre les interlocuteurs de la médiation sénégalaise suppose d’analyser le profil du général Horta N’Tam. Formé en ex-Union soviétique dans les transmissions, il est un officier de carrière sans affiliation partisane documentée. Il a commandé le bataillon de la garde présidentielle, puis la Garde nationale après la tentative de coup d’État de février 2022, durant laquelle il avait contribué à la défense d’Embaló celui-là même qu’il renversera trois ans plus tard. Promu chef d’état-major de l’armée de terre en 2023, il concentrait donc, au moment du coup d’État, l’essentiel des leviers de commandement militaire. Le Monde avait relevé le caractère « étrange » de ce renversement, survenu entre deux hommes qui avaient pourtant partagé la même chaîne de commandement.
Cette trajectoire illustre un schéma récurrent en Guinée-Bissau : les coups d’État y sont rarement le fait d’officiers marginaux, mais de responsables issus du cœur même de l’appareil institutionnel. Ce paradoxe des hommes nommés pour défendre un ordre qu’ils finissent par renverser est l’une des expressions les plus visibles de la fragilité de l’État.
Une instabilité structurelle que les indicateurs confirment
Depuis l’indépendance du Portugal en 1974, la Guinée-Bissau a connu quatre coups d’État militaires et une série de tentatives d’insurrection. Ce bilan, le plus lourd de la sous-région rapporté à la durée d’existence de l’État, n’est pas le produit d’un simple déficit de volonté politique : il reflète des fragilités institutionnelles mesurables.
Le Fragile States Index 2024 attribue à la Guinée-Bissau un score de 88,4 sur 120, plaçant le pays dans la catégorie « fragilité élevée ». L’indice de gouvernance Ibrahim (IIAG) 2024 lui octroie 40,9 sur 100, soit un classement au 44e rang sur 54 pays africains, en dessous de la moyenne continentale. La note CPIA de la Banque mondiale s’établit à 2,6 sur 6, inférieure à la moyenne des pays IDA d’Afrique subsaharienne. Ces trois indicateurs convergent : les institutions bissau-guinéennes manquent non seulement de légitimité, mais aussi des capacités techniques minimales pour mettre en œuvre des politiques publiques.
À ces fragilités formelles s’ajoute un facteur structurel que les études récentes documentent de manière de plus en plus précise : le rôle du narcotrafic dans le financement des factions militaires. Un rapport de la GI-TOC de 2022 établit que l’implication de l’élite politico-militaire bissau-guinéenne dans le marché de la cocaïne a constitué un facteur critique des cycles répétés de troubles politiques, les profits servant à acheter des loyautés au sein des forces armées, à financer des campagnes électorales et à entretenir des réseaux de protection enracinés dans l’appareil d’État. Dans un pays où les salaires des militaires sont irrégulièrement versés, la rémunération par les rentes illicites devient un mécanisme de fidélisation plus fiable que l’État lui-même ce qui explique en partie pourquoi les médiations politiques peinent à produire des stabilisations durables : elles ne s’attaquent pas aux ressorts économiques de l’instabilité.
La CEDEAO face à ses propres limites
La désignation du Sénégal comme médiateur par la CEDEAO lors du sommet de Freetown de juillet 2025 intervient dans un contexte de fragilisation de la crédibilité de l’organisation régionale elle-même. En Guinée-Bissau, la CEDEAO a accumulé un bilan de médiations répétées depuis 2000, ponctuées d’accords politiques, de sanctions ciblées et d’appuis financiers, sans jamais parvenir à installer une stabilité institutionnelle durable. La crise de 2012 avait permis d’obtenir la préservation du Parlement et la libération de Raimundo Pereira, mais les négociations avaient ensuite échoué face à l’intransigeance de la junte. L’Accord de Conakry de 2016 avait fourni un cadre politique de sortie de crise sans résoudre les tensions sous-jacentes. En 2025, une mission de la CEDEAO avait quitté Bissau sans parvenir à un consensus entre les acteurs politiques.
Selon les Nouvelles d’Afrique, l’organisation fait aujourd’hui face au « procès de son impuissance » dans le dossier bissau-guinéen. Cette perception fragilise en amont la médiation sénégalaise : si la CEDEAO est perçue par les acteurs locaux comme un interlocuteur sans réelle capacité coercitive, la délégation mandatée par elle disposera d’un levier de pression limité.
L’Union africaine a pour sa part condamné le coup d’État du 26 novembre 2025, décidé la suspension immédiate de la Guinée-Bissau de toutes ses activités et prévenu que des sanctions ciblées seraient instituées si les militaires ne respectaient pas l’ordre constitutionnel. Mais les conditions exactes d’activation de ces mesures, et leur calendrier, restent indéterminées.
Les acteurs locaux : entre attentes, méfiance et dialogue contraint
Du côté des partis et de la société civile bissau-guinéens, la médiation sénégalaise est accueillie avec une méfiance que RFI décrit comme la toile de fond des réactions de l’opposition. Le PAIGC et les coalitions alliées ont notamment reproché à la CEDEAO de légitimer les putschistes en ne rencontrant, lors de certaines missions, que les autorités militaires sans associer l’opposition ni la société civile. Des demandes de libération des détenus politiques dont Domingos Simões Pereira accompagnent systématiquement ces prises de position. Des collectifs de citoyens ont par ailleurs déposé une plainte pour enquête criminelle indépendante sur les responsabilités liées au coup d’État.
Paradoxalement, en mars 2026, les deux principaux blocs d’opposition ont lancé un appel au dialogue avec la junte, signe d’un réalisme politique face à l’impasse mais aussi d’une reconnaissance implicite que les pressions extérieures seules ne suffiront pas à dénouer la crise.
Une médiation utile, mais dont les conditions de succès ne dépendent pas uniquement de Dakar
Le Sénégal dispose d’atouts réels pour ce rôle : une tradition diplomatique reconnue, une présidence de la Commission de la CEDEAO récemment obtenue, et une médiation conduite en 2024 entre la CEDEAO et les pays de l’Alliance des États du Sahel même si les résultats de cette dernière restent mitigés. Mais ce capital diplomatique ne compense pas l’absence de réponse aux questions fondamentales que pose la crise en Guinée-Bissau.
La réussite de la médiation dépendra en définitive moins du talent diplomatique sénégalais que de la capacité des acteurs bissau-guinéens eux-mêmes à dépasser leurs rivalités dans un cadre inclusif, et de la volonté de la junte de respecter les engagements pris. L’histoire récente de la sous-région suggère que les référendums constitutionnels organisés par des militaires tendent à consolider le pouvoir en place plutôt qu’à accélérer le retour des civils. Si le processus annoncé au 30 août suit cette trajectoire, la médiation sénégalaise se trouvera rapidement confrontée au choix difficile entre accompagner une transition militairement encadrée ou conditionner son engagement à des garanties que la junte n’a, jusqu’à présent, pas accordées.
La vraie question que pose la crise bissau-guinéenne n’est pas de savoir si la médiation aboutira à des élections mais si des élections, même bien organisées, suffiront à stabiliser durablement un État dont les ressorts de l’instabilité sont économiques, militaires et structurels autant que politiques.
Sources
-
En Guinée-Bissau, première visite de la médiation sénégalaise après le sommet de la Cedeao — Jeune Afrique / AFP, août 2026
-
Communiqué de la 1315e réunion du Conseil de paix et de sécurité de l’UA sur la Guinée-Bissau — Union africaine, novembre 2025
-
Guinée-Bissau : la CEDEAO face au procès de son impuissance — Les Nouvelles d’Afrique, août 2026
-
Les politiques de la cocaïne en Afrique de l’Ouest : les réseaux de protection de la Guinée-Bissau — GI-TOC, juillet 2022
-
En Guinée-Bissau, le général Horta N’Tam, auteur d’un étrange coup d’État — Le Monde, novembre 2025
-
Guinée-Bissau : l’éternelle médiation de la CEDEAO — Jeune Afrique
-
Profil IIAG 2024, Guinée-Bissau — Mo Ibrahim Foundation, 2024
-
CPIA Guinée-Bissau 2024 — Banque mondiale, 2024
-
Au Mali, un référendum constitutionnel pour ouvrir la voie de la présidentielle aux putschistes — Le Monde, juin 2023
- Référendum constitutionnel en Guinée-Bissau : la junte cherche à bétonner son pouvoir avant les élections
- CEDEAO et Guinée-Bissau : entre exigences de libération et calendrier de transition, l’équation impossible
- Mamadi Doumbouya face au défi de la légitimité sans urnes en Guinée
- Guinée : une Assemblée nationale installée, une démocratie sous conditions
- Transitions démocratiques en Afrique de l’Ouest : le Sénégal fait-il exception ?
- Bassirou Diomaye Faye face à l’AES : une médiation entre mandat institutionnel et posture sénégalaise