Derrière l’agence de presse African Initiative, présentée comme une voix africaine indépendante, se cache un dispositif d’influence piloté depuis Moscou et confié à des spécialistes éprouvés de la propagande numérique. Le parcours de l’un de ses correspondants, Vitaly Taysaev, illustre avec précision la logique de ce système : non pas des journalistes de terrain, mais des professionnels du marketing politique et de la manipulation informationnelle recyclés au service de la stratégie africaine du Kremlin.
D’un canal Telegram anonyme à la propagande continentale
En août 2019, Meduza révèle l’identité de l’administrateur du canal Telegram @MayorFSB, connu sous le pseudonyme « Camarade Major ». Ce canal venait de publier une base de données contenant les noms, adresses et numéros de passeport de plus de 3 000 personnes arrêtées lors des manifestations pro-Navalny à Moscou, un acte de doxxing massif ciblant des opposants politiques. L’identification repose sur un enchaînement d’indices techniques : un numéro de téléphone de contact lié au canal, retrouvé via des outils d’analyse Telegram, puis associé par la plateforme GetContact à un abonné nommé Vitaly Taysaev. Ce dernier admettra partiellement les faits, reconnaissant avoir travaillé au développement de l’audience du canal en 2017, sans revendiquer le titre d’administrateur.
Taysaev est alors un professionnel du marketing digital et du SMM (gestion des réseaux sociaux) ayant exercé en Russie. Son profil n’est pas celui d’un agent de renseignement, mais celui d’un technicien de l’influence numérique : quelqu’un qui sait construire des audiences, diffuser des contenus et amplifier des récits à grande échelle. C’est précisément ce type de compétence que la machine de propagande russe a cherché à mobiliser pour ses opérations africaines après la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023.
African Initiative : la mécanique d’une succession calculée
La mort de Prigojine dans un crash aérien le 23 août 2023 laisse un vide opérationnel considérable. En quelques semaines, Moscou organise la relève. African Initiative est lancée en septembre-octobre 2023, soit un à deux mois après la disparition du fondateur de Wagner. La transition est rapide, mais pas improvisée : selon The Insider, c’est Artem Kureev, agent expérimenté du Cinquième Service du FSB, qui annonce en octobre 2023 la création de l’agence, puis le lancement de RusAfro le mois suivant. Kureev, né en 1980, est décrit par les documents de sanctions européennes comme « rédacteur en chef d’African Initiative » et comme l’homme ayant « fondé deux médias en Afrique » dans le cadre de campagnes délibérées de désinformation.
Le Cinquième Service du FSB, dont les attributions documentées incluent le renseignement extérieur, le soutien aux réseaux pro-russes et la coordination d’alliés locaux dans des pays étrangers, constitue une structure distincte des opérations militaires de Wagner. Sa méthode privilégie la discrétion et l’influence politique de longue durée sur l’action paramilitaire directe. C’est cette logique qui structure African Initiative : non plus des mercenaires visibles, mais une agence de presse présentant des contenus comme spontanément africains.
Le 16 décembre 2024, le Conseil de l’Union européenne sanctionne Artem Kureev et Viktor Lukovenko, responsable d’African Initiative, pour leur rôle dans la diffusion de propagande et de désinformation russes en Afrique. C’est la première fois que l’UE inscrit des individus sur une liste de sanctions spécifiquement pour des « menaces hybrides russes ».
Une rhétorique soviétique modernisée
Viginum, l’agence française chargée de la surveillance des ingérences numériques étrangères, classe African Initiative comme le « principal véhicule » de la désinformation russe en Afrique. Son rapport technique, cosigné avec le FCDO britannique et le Service européen pour l’action extérieure (EEAS), décrit un mode opératoire hybride : production de contenus pro-russes et anti-occidentaux en français et dans plusieurs langues africaines, diffusion multicanale sur Telegram, où l’agence revendique 70 000 abonnés cumulés, Facebook et TikTok, et extension hors ligne via des ONG, des voyages de presse, des écoles de journalisme et des événements culturels ou sportifs.
La substance des messages suit une logique identifiée avec précision par The Insider : « La rhétorique des publications de l’agence du FSB reprend largement celle de l’époque soviétique, substituant toutefois l’antique grief sur ‘l’impérialisme américain’ par le terme plus tendance de ‘colonialisme’. » Cette substitution lexicale n’est pas anodine : elle permet d’ancrer le discours russe dans un répertoire politique crédible pour des audiences africaines sans en révéler la source.
L’une des campagnes les mieux documentées illustre cette stratégie. Lors d’une crise sanitaire liée aux maladies transmises par les moustiques, African Initiative a diffusé des contenus promouvant la thèse d’une « arme biologique expérimentale » testée par des laboratoires occidentaux sur des populations africaines. Le schéma narratif, identifier une réalité locale, l’instrumentaliser contre un ennemi désigné, présenter la Russie comme alternative, est celui de toutes les grandes opérations d’influence pro-Kremlin depuis 2014.
Le vivier des étudiants africains en Russie
Pour donner une apparence d’authenticité à ses contenus, African Initiative s’appuie sur un réseau de correspondants recrutés principalement parmi les étudiants africains inscrits dans des universités russes, environ 35 000 selon les estimations les plus récentes, dont une proportion significative à l’Université russe de l’Amitié des peuples (RUDN). Ces étudiants, de retour dans leurs pays d’origine ou encore sur place, servent de relais locaux capables de produire des contenus perçus comme endogènes.
Ce modèle de recrutement n’est pas propre à African Initiative. Des rapports parlementaires français ont documenté des pratiques similaires en République centrafricaine, au Mali et, sous forme embryonnaire, au Sénégal et en Côte d’Ivoire : financement ou cooptation de journalistes et d’influenceurs locaux, usage de médias régionaux pour relayer des narratifs favorables à Moscou, amplification sur les réseaux sociaux via des comptes aux identités locales. Ce qui distingue African Initiative, c’est la centralisation du dispositif sous supervision directe du FSB et la vitesse à laquelle il a pris la suite des réseaux Prigojine au Mali, au Niger, au Burkina Faso, en Guinée équatoriale, au Togo et au Sénégal.
Une efficacité difficile à mesurer, une ambition certaine
L’impact réel d’African Initiative reste débattu. The Insider notait à ses débuts un volume d’engagement limité; moins de 20 000 clics cumulés par mois pour l’ensemble des publications, et Viginum relève une audience web principale de moins de 35 000 visites mensuelles selon Similarweb. « Évaluer le succès potentiel du Cinquième Service du FSB dans la diffusion de campagnes de désinformation à travers l’Afrique s’avère difficile. D’un côté, le faible niveau de culture médiatique prédispose la population à accepter facilement les théories du complot. De l’autre, aucun élément observable ne prouve que les efforts des propagandistes suscitent une réponse significative », écrit The Insider.
Cette prudence analytique est légitime, mais elle ne doit pas occulter l’enjeu structurel. Comme le note Euronews dans son enquête de juin 2025, l’importance d’African Initiative tient moins à son trafic immédiat qu’à la structuration de son écosystème d’influence : des correspondants formés, des réseaux associatifs implantés, des partenariats médiatiques noués, une présence territoriale dans des pays où l’environnement informationnel est peu régulé et où la méfiance envers les médias occidentaux est élevée.
Le cas Taysaev, technicien du doxxing politique en 2019, correspondant d’une agence de propagande africaine en 2024, n’est pas une anomalie biographique. C’est une trajectoire cohérente dans un système qui recrute ses opérateurs d’influence moins pour leur connaissance de l’Afrique que pour leur maîtrise des leviers numériques de la manipulation de masse. La question qui se pose désormais aux États sahéliens concernés, mais aussi aux institutions africaines de régulation des médias, est de savoir à quel moment une agence de presse cesse d’être un acteur de l’information pour devenir un instrument d’État étranger et quels outils juridiques existent pour tracer cette frontière.
Sources
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FSB attempts to terrify Africa with tales of American mosquitoes and biolabs — Pravda Ukraine / The Insider, février 2024
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African Initiative: Russian-backed outlet peddles influence in Africa — Euronews, juin 2025
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Rapport technique conjoint Viginum/FCDO/EEAS sur African Initiative — SGDSN/Viginum, juin 2025
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Comrade Major : enquête sur @MayorFSB — Meduza, août 2019
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Sanctions UE contre les menaces hybrides russes — Conseil de l’UE, décembre 2024
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Profil d’Artem Kureev dans les documents de sanctions européennes — Conseil de l’UE, décembre 2024
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The Insider : enquête sur African Initiative et le Cinquième Service du FSB — The Insider, 2024
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African Initiative — De la diplomatie publique aux opérations d’influence numériques — EEAS, 2025