Monusco en Ituri : treize morts à Banana École et la question du mandat de protection des civils

La rédaction

août 9, 2026

Dans la nuit du 7 au 8 août 2026, les Forces démocratiques alliées ont tué au moins treize civils dans le village de Banana École, territoire de Mambasa, en province de l’Ituri. Une attaque de plus dans une spirale documentée, et une mise en cause directe, une nouvelle fois, de la capacité de la Monusco à remplir son mandat de protection là où elle est encore déployée.


Une attaque dans une série qui ne s’interrompt pas

Les faits sont précis. Dans la nuit du 7 au 8 août 2026, des combattants des ADF ont investi le village de Banana École, dans la chefferie des Babila-Babombi. Bilan documenté par l’organisation de défense des droits humains Protection Plus : au moins treize civils tués, plusieurs enlevés, l’intégralité du village incendiée. Quarante-huit heures plus tôt, dix cadavres avaient été découverts dans une église de la même zone, sans que cette découverte n’ait suscité de réponse opérationnelle visible.

Ce double événement ne survient pas dans un vide. Selon Radio Okapi, plus de 300 civils avaient déjà été tués dans les cinq premiers mois de 2026 à la suite d’attaques attribuées aux ADF dans l’est de la RDC. La société civile locale relevait, fin juillet 2026, que plus de 190 civils avaient péri depuis janvier dans la seule chefferie de Babila-Babombi, le territoire précis de l’attaque du 8 août. Pour 2025, un rapport de l’ONU publié en juillet 2026 chiffrait à plus de 1 000 le nombre de civils tués par les ADF sur l’ensemble de l’année, avec plus de 650 morts documentés en Ituri et au Nord-Kivu depuis juin 2024 selon des données onusiennes de janvier 2025.

La cadence est connue. Ce qui change avec l’attaque de Banana École, c’est la formulation publique de la mise en cause.

« La population ne comprend pas » : la société civile interpelle directement la Monusco

John Vuleveryo Musombolwa, représentant de Protection Plus, l’a dit sans détour à RFI le 9 août 2026 : « La population ne comprend pas actuellement qu’en dépit de la présence de la Monusco, les attaques continuent à faire des morts, des personnes enlevées, mais également des villages incendiés. »

Cette phrase résume une frustration documentée de longue date, mais elle acquiert une dimension particulière dans le contexte actuel du désengagement progressif de la mission onusienne. Car la Monusco n’est plus qu’en Ituri et au Nord-Kivu, les deux dernières provinces où son mandat de protection des civils s’applique pleinement, après le retrait du Sud-Kivu achevé le 30 avril 2024. Ce qui était autrefois une mission à l’échelle nationale est désormais une présence résiduelle concentrée sur deux provinces parmi les plus exposées aux violences des ADF.

Aucune réaction officielle de la Monusco ni du bureau du Représentant spécial du Secrétaire général n’était enregistrée dans les premières heures suivant l’attaque, selon les sources consultées. Ce silence institutionnel immédiat contraste avec la gravité du bilan et n’est pas sans alimenter les critiques.

Le mandat de protection : des obligations précises, une mise en œuvre questionnée

Sur le plan juridique, la situation est claire. La résolution 2808 (2025) du Conseil de sécurité, qui encadre actuellement le mandat de la mission, confirme la protection des civils comme priorité stratégique de la Monusco et prévoit explicitement que celle-ci doit mettre en œuvre une protection « efficace, rapide, dynamique et intégrée » des civils exposés à des violences physiques dans ses zones d’opérations, le Nord-Kivu et l’Ituri. Le territoire de Mambasa, en Ituri, relève donc directement de ce mandat. La mission est tenue d’y détecter les menaces, d’y appliquer des plans communs de prévention et d’intervention, et de renforcer les dispositifs d’alerte rapide.

L’écart entre ces obligations formelles et la réalité du terrain à Banana École est le cœur du problème analytique. Plusieurs facteurs structurels permettent d’en comprendre la genèse, sans l’excuser.

Premièrement, les ADF ont évolué tactiquement. Leur mode opératoire privilégie les attaques nocturnes sur des localités isolées, avec des délais d’exécution courts qui réduisent mécaniquement les fenêtres d’intervention préventive. Les liens documentés entre les ADF et des réseaux jihadistes transnationaux, notamment l’État islamique, dont le soutien financier aux ADF depuis 2019 a été établi par le Groupe d’experts de l’ONU, et dont les liens de communication se sont renforcés selon un rapport onusien de 2022, confèrent au groupe une résilience organisationnelle que les opérations conjointes Monusco-FARDC n’ont pas suffi à démanteler.

Deuxièmement, la réduction du périmètre géographique de la mission crée une concentration paradoxale : la Monusco dispose de moins de ressources pour couvrir des zones de menace qui n’ont pas diminué. Le rapport du Secrétaire général d’avril 2026 reconnaît lui-même les difficultés opérationnelles persistantes dans le contexte du désengagement programmé.

Troisièmement, la coordination avec les FARDC, sur laquelle repose en partie le dispositif de protection, reste inégale sur le terrain. Kinshasa a confirmé des opérations conjointes, y compris avec l’armée ougandaise dans le cadre de l’opération Shujaa, mais les résultats en termes de protection des populations civiles dans les zones forestières reculées de l’Ituri restent largement insuffisants.

Le retrait programmé : une pression supplémentaire sur un dispositif déjà fragilisé

Le cadre de désengagement adopté en décembre 2023 par le Conseil de sécurité prévoit un retrait progressif en trois phases. Après le Sud-Kivu effectivement désengagé au 30 avril 2024, le Nord-Kivu et l’Ituri constituent la dernière étape. La logique politique est compréhensible : le président Tshisekedi avait réclamé ce retrait accéléré, et la pression souverainiste congolaise est réelle. Mais la logique sécuritaire sur le terrain va dans le sens inverse.

Des analystes comme ceux de l’African Security Network ont jugé, dans une note de septembre 2025, le cadre de retrait « insuffisant » au regard des menaces persistantes dans le Nord-Kivu et l’Ituri. L’IFRI, dans une note publiée en février 2025, est allée plus loin en interrogeant l’utilité structurelle des casques bleus dans ce type de configuration, une critique qui dépasse la seule Monusco et résonne avec les bilans dressés après le départ de la Minusma du Mali fin 2023.

La tension est donc la suivante : plus le retrait approche, plus la Monusco est incitée à réduire son empreinte opérationnelle ; et plus elle réduit son empreinte, moins elle est en mesure de remplir le mandat de protection qui justifie encore sa présence. Banana École illustre cette contradiction à l’état brut.

Une crise de légitimité aux effets durables

L’enjeu dépasse le bilan de l’attaque du 8 août. C’est la légitimité du modèle même de protection internationale des civils qui est en jeu. À Mambasa, des habitants avaient déjà érigé des barricades en avril 2026 pour bloquer des convois de la Monusco, signe d’une défiance qui précède et dépasse cet épisode. L’arrivée de casques bleus en juin 2026 avait brièvement redonné espoir, selon des témoignages recueillis par Radio Okapi, espoir que l’attaque de Banana École a brutalement effacé.

La question posée par John Vuleveryo Musombolwa n’est pas rhétorique. Elle structure un débat que les institutions onusiennes ne peuvent plus esquiver à mesure que le calendrier du retrait s’accélère : si la présence de la Monusco ne suffit pas à protéger les civils dans les zones où son mandat est encore actif, quelle architecture sécuritaire prendra le relais lorsqu’elle sera partie, et qui en assumera la responsabilité ?


Sources