Depuis le début du mois de juin 2026, Kinshasa a multiplié les déploiements militaires dans le Sud-Kivu pour tenter d’enrayer l’avancée du M23 et de l’Alliance du Fleuve Congo. Ces efforts n’ont pas inversé la dynamique sur le terrain. Loin de s’effriter, les positions rebelles se consolident, tandis que le gouvernement Tshisekedi redoute un retrait du soutien américain qui fragiliserait encore davantage sa stratégie.
Des renforts attestés, des résultats introuvables
Les FARDC ont bel et bien renforcé leur présence dans le Sud-Kivu au cours du mois de juin 2026. Des unités de forces spéciales ont notamment été déployées dans la chefferie de Luindi, dans le territoire de Mwenga, pour des opérations contre le M23. Le porte-parole régional des FARDC a annoncé le 17 juin la capture de plusieurs localités autour de Minembwe Ilundu, Kitavi, Madegu présentée comme une avancée vers la reprise de l’aérodrome stratégique des Hauts Plateaux. Des combats ont également été signalés dans les territoires de Fizi et d’Uvira.
Mais ces succès tactiques ponctuels ne se sont pas traduits par un renversement du rapport de force. Le Monde décrivait début juillet une « paix impossible » dans l’est de la RDC, reflet de l’incapacité persistante des FARDC à transformer des gains locaux en succès opérationnels durables. Le M23 et ses alliés continuent d’occuper et de consolider des zones clés, notamment dans la plaine de la Ruzizi et autour d’Uvira.
Ce schéma n’est pas nouveau. Un document de Crisis Group consacré aux échecs de la stabilisation dans l’est du Congo rappelle que dès 2012, lors de la première rébellion du M23, les FARDC alignaient environ 7 000 soldats avec l’appui logistique de la MONUSCO supériorité numérique indéniable sans parvenir à tenir Rutshuru ni Rumangabo. Le schéma se reproduit en 2022-2024, lorsque les renforts successifs, combinés au recours à des milices locales et à des opérateurs privés, ne parviennent pas à empêcher le M23 de doubler sa zone de contrôle dans le Nord-Kivu.
Les déficits structurels de l’armée congolaise, un handicap persistant
La répétition de ces échecs renvoie à des failles documentées et durables. Selon les analyses les plus récentes, dont celle publiée par RFI en avril 2026 à partir des rapports de l’Assemblée nationale et du Sénat congolais, les FARDC souffrent d’une chaîne de commandement éclatée, d’une logistique défaillante et d’une cohésion insuffisante.
Sur le plan du commandement, les chevauchements de structures sur un même théâtre d’opérations créent une confusion des rôles et des responsabilités qui paralyse la prise de décision. Les ordres sont parfois contradictoires, transmis via des canaux non sécurisés, et la capacité à planifier puis évaluer des opérations d’envergure reste très limitée. Sur le plan logistique, les difficultés sont tout aussi structurelles : matériel inadapté au terrain, munitions incompatibles avec les armes distribuées, absence de tableaux organiques permettant de recenser précisément les effectifs réels. Le problème des soldats fantômes soldats fictifs enrôlés pour détourner des soldes n’est toujours pas résolu, ce qui rend tout dimensionnement opérationnel hasardeux.
À ces lacunes s’ajoute une faible capacité à conduire des opérations interarmes coordonnées : l’infanterie, les blindés, l’artillerie et l’appui aérien peinent à opérer en synergie. Cette lacune structurelle explique pourquoi les offensives FARDC tendent à produire des succès locaux et éphémères, sans capitalisation opérationnelle durable.
L’équation rwandaise et l’impasse diplomatique
L’inefficacité des renforts FARDC ne s’explique pas seulement par les failles internes de l’armée congolaise. Elle s’inscrit dans un rapport de force asymétrique renforcé par l’appui extérieur au M23. Le rapport à mi-parcours du Groupe d’experts de l’ONU, publié début juillet 2026, chiffre la présence des Forces rwandaises de défense (RDF) à 8 000 à 10 000 soldats dans le seul Sud-Kivu fin décembre 2025, sans retrait significatif observé depuis. Les experts documentent leur participation directe aux opérations, leur intégration dans les unités du M23 parfois sous uniforme rebelle, et la fourniture d’armements de haute technologie : systèmes de brouillage, lance-roquettes multiples BM-21, mortiers guidés par GPS, drones kamikazes. La chaîne de commandement rwandaise dans la région est identifiée nominativement par les experts, qui citent plusieurs généraux des RDF responsables des opérations au Sud-Kivu.
Face à cette réalité, Kinshasa a tenté d’agir sur plusieurs fronts simultanément. Sur le plan diplomatique, la RDC a déposé en juin 2026 une requête devant la Cour internationale de justice contre le Rwanda, invoquant des violations de la Convention sur le génocide, de la Convention contre la torture et de la Convention sur l’élimination des discriminations. Cette démarche judiciaire vise à établir la responsabilité internationale de Kigali pour des faits couvrant la période de 1996 à aujourd’hui. Sur le plan militaire et technologique, Kinshasa a également signé en avril 2026 un nouveau contrat d’armement avec la société d’État turque MKE, dans un contexte où les FARDC disposent déjà de plusieurs drones Bayraktar TB2 au moins quatre unités, déployées à Kisangani accusant le Rwanda d’utiliser les mêmes appareils contre elles.
Cette accumulation d’initiatives illustre une forme d’éparpillement stratégique : des leviers multiples actionnés simultanément, sans qu’aucun ne soit suffisant pour changer la donne sur le terrain.
L’accord de Washington sous tension
Le contexte diplomatique est d’autant plus compliqué que les deux belligérants ont formellement signé un accord de paix à Washington le 4 décembre 2025, en présence de Donald Trump, de Paul Kagame et de Félix Tshisekedi. Cet accord parfois désigné sous le nom de « Washington Accord for Peace and Prosperity » prévoyait un retrait des troupes rwandaises dans un délai de 90 jours, la neutralisation des FDLR par Kinshasa, ainsi que la mise en place de mécanismes conjoints de suivi basés à Nairobi. Un volet économique ambitieux, articulé autour d’un corridor minier transparent et de l’intégration au corridor de Lobito, était également prévu.
À mi-2026, les clauses sécuritaires de cet accord restent très largement inappliquées. Le retrait effectif des RDF du territoire congolais ne s’est pas matérialisé, le M23 continue ses opérations offensives, et les mécanismes de vérification ont produit des réunions sans résultats tangibles sur le terrain. Le dépôt de la requête congolaise à la CIJ, survenu six mois seulement après la signature de l’accord de paix, traduit la profondeur persistante de la défiance entre Kinshasa et Kigali.
La variable américaine
Derrière l’impasse militaire et diplomatique se profile une inquiétude croissante à Kinshasa : un possible désengagement des États-Unis. La dynamique de l’accord de Washington reposait largement sur la mobilisation américaine à travers Africom, des programmes du Département d’État et des acteurs privés comme Bancroft Global Development, spécialisé dans la formation et le conseil militaire. Or dans un contexte de réorientation des priorités de l’administration Trump, Kinshasa redoute que Washington réduise son implication dans le suivi de l’accord et l’appui aux FARDC.
Ce risque est d’autant plus sensible que l’accord de Washington avait été présenté comme une réussite diplomatique personnelle de Trump, dont le maintien dépend en partie de la continuité de l’engagement américain. Si les États-Unis venaient à réduire leur pression sur Kigali ou leur soutien à Kinshasa, l’espace pour un règlement négocié s’en trouverait encore réduit.
Un rapport de force structurellement défavorable
La situation dans le Sud-Kivu en ce milieu de 2026 illustre une constante des deux dernières décennies : l’envoi de renforts militaires dans l’est de la RDC ne produit pas, en lui-même, un renversement du rapport de force. Ce qui manque à Kinshasa, ce n’est pas tant le volume de soldats que la capacité à les commander efficacement, à les soutenir logistiquement dans la durée, et à les engager dans le cadre d’une stratégie cohérente qui prenne en compte la dimension régionale du conflit à commencer par le rôle structurant de Kigali.
Sans réforme en profondeur des FARDC, sans neutralisation de l’appui extérieur au M23 et sans maintien d’une pression internationale crédible sur le Rwanda, les renforts déployés au Sud-Kivu risquent de suivre le chemin de tous leurs prédécesseurs depuis 2012 : produire des annonces, quelques succès tactiques, et finalement ne pas changer le cours d’un conflit dont les ressorts dépassent le seul théâtre congolais.
Sources
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Rapport du Groupe d’experts de l’ONU à mi-parcours sur la RDC (2026) — Scribd / ONU, juillet 2026
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Dans l’est de la RDC, la paix impossible — Le Monde, 3 juillet 2026
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Assemblée et Sénat dressent le bilan des FARDC — Africtelegraph, 2026
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Pourquoi l’armée de la RDC est tourmentée par le dysfonctionnement — ADF Magazine, juin 2026
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Accord de paix RDC-Rwanda : la fragile construction de la paix made in Washington — Mongabay, janvier 2026
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RDC : Kinshasa a déposé une requête contre le Rwanda à la CIJ — RFI, 26 juin 2026
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Eastern Congo : Why Stabilisation Failed — International Crisis Group (document de référence)
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Comment les drones se sont imposés dans le conflit à l’est de la RDC — RFI, 13 mars 2026
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Le M23 version 2 : enjeux, motivations, perceptions et impacts locaux — IPIS Research, avril 2024