Depuis sa prise de fonction en avril 2024, Bassirou Diomaye Faye s’est imposé comme le principal interlocuteur de la Cédéao dans le dossier le plus épineux de l’organisation : le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Nommé facilitateur, reçu à Bamako et à Ouagadougou, puis reconduit dans son mandat en décembre 2024, le président sénégalais incarne une diplomatie de la main tendue. Mais derrière l’image du médiateur, une question demeure : agit-il au nom d’une institution cohérente, ou en premier lieu au nom du Sénégal ?
La fracture de janvier 2024 : un précédent sans équivalent
Le 28 janvier 2024, par un communiqué conjoint, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont annoncé leur retrait « sans délai » de la Cédéao, précisant que cette communication « vaut notification formelle ». Les lettres officielles ont suivi dès le 29 janvier. Conformément à l’article 91 du Traité révisé de la Cédéao, qui prévoit un préavis écrit d’un an avant toute sortie effective, le retrait est devenu juridiquement consommé au 29 janvier 2025.
Cette rupture est sans précédent dans l’histoire de la Cédéao. Elle se distingue même du seul cas africain comparable : celui du Maroc, qui s’était retiré de l’Organisation de l’unité africaine en 1984-1985 avant d’être réintégré dans l’Union africaine en 2017, après plus de trois décennies d’absence. Pour la Cédéao, aucun État n’a jamais quitté l’organisation puis demandé à y revenir. Le précédent juridique manque, ce qui complique d’autant le travail du médiateur.
Sur le plan économique, la rupture est moins tranchante qu’il n’y paraît. Les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) restent membres de l’UEMOA, qui continue de leur garantir libre circulation des marchandises et accès au marché financier régional. En 2024, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont ainsi levé 1 866 milliards de FCFA sur ce marché, soit 34 % des emprunts effectués au sein de l’Union. La rupture avec la Cédéao n’a donc pas coupé les flux intrarégionaux, même si elle a renchéri les coûts de financement et perturbé certains corridors logistiques dépendant du Ghana ou du Nigeria.
Un mandat institutionnel réel, mais encadré
Comprendre l’action de Faye suppose de clarifier ce que le droit communautaire lui permet réellement de faire. Le président en exercice de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la Cédéao dispose de prérogatives précises : il convoque et préside les sessions, y compris les sessions extraordinaires du Conseil de médiation et de sécurité (CMS), et il peut se voir confier un mandat de facilitation ou de médiation au nom de la Conférence. Mais il ne dispose pas d’un pouvoir discrétionnaire unilatéral : les décisions opérationnelles relèvent du CMS et leur mise en œuvre technique appartient à la Commission, dirigée par Omar Alieu Touray.
C’est précisément ce cadre qui donne à la trajectoire de Faye sa complexité. Lors de ses visites à Bamako et à Ouagadougou en mai 2024, il a lui-même pris soin de préciser qu’il n’était pas venu « en médiateur de la Cédéao » et qu’il n’était « mandaté par aucune instance de l’organisation ». Il s’agissait alors de contacts exploratoires, inscrits dans une logique bilatérale sénégalaise. La Cédéao l’a formellement désigné comme facilitateur en juillet 2024, institutionnalisant rétrospectivement un rôle que Dakar s’était arrogé en amont. En décembre 2024, la Conférence d’Abuja a reconduit ce mandat jusqu’à l’issue d’une période de grâce de six mois, en association avec le Togolais Faure Gnassingbé. La Commission a publiquement salué ces efforts. Mais la séquence — initiative personnelle d’abord, mandat institutionnel ensuite — dit quelque chose de la nature hybride de cette diplomatie.
Le Sénégal, médiateur structurel en Afrique de l’Ouest
L’engagement de Faye ne surgit pas du néant. Le Sénégal entretient une tradition documentée de médiation au sein de la Cédéao. Dans la crise gambienne de 2016-2017, Dakar a été l’un des moteurs de la pression collective sur Yahya Jammeh, accueillant le président élu Adama Barrow sur son territoire et participant à la mission militaire régionale ECOMIG, jusqu’au départ en exil de l’autocrate. En Guinée-Bissau, la Cédéao a explicitement désigné le Sénégal comme médiateur officiel lors d’un sommet tenu en Sierra Leone, avec pour mission d’obtenir la libération de détenus politiques et de faciliter un retour au fonctionnement normal des institutions.
Ces précédents ont consolidé l’image d’un Sénégal modérateur, capable de faire le lien entre les exigences normatives de la Cédéao et les réalités politiques des États en crise. Faye s’inscrit dans cette tradition, mais avec une différence de contexte majeure : dans les cas gambien et bissau-guinéen, la Cédéao intervenait dans des crises internes à des États membres récalcitrants mais encore dans l’organisation. Aujourd’hui, les interlocuteurs de Faye ont délibérément rompu le lien institutionnel.
Des positions « irrévocables » face à une médiation prudente
Les réponses officielles des gouvernements de l’AES ont été constantes depuis janvier 2024 : lors du sommet de Niamey du 6 juillet 2024, les trois États ont réaffirmé leur retrait comme « irrévocable et sans délai ». Aucun des trois n’a publié de communiqué annonçant une acceptation formelle de la médiation de Faye comme processus susceptible de remettre en cause cette décision.
Les dirigeants sahéliens ont certes reçu Faye — le colonel Assimi Goïta à Bamako, le capitaine Ibrahim Traoré à Ouagadougou. La presse malienne a qualifié la visite de Bamako de « visite d’amitié », non de médiation Cédéao. Faye lui-même a rapporté que la position malienne, « quoique rigide, n’est pas totalement inflexible » — une appréciation sénégalaise, non une déclaration officielle malienne d’inflexion. Le cadre de négociation est donc asymétrique : d’un côté, un médiateur mandaté par une organisation dont la légitimité est précisément contestée par ses interlocuteurs ; de l’autre, trois régimes qui distinguent soigneusement le dialogue bilatéral avec Dakar d’une quelconque réintégration dans la Cédéao.
Faye a d’ailleurs ajusté sa formulation au fil des mois. Plutôt que de viser un « retour » des États AES, il insiste désormais sur l’objectif de les faire « rester » — jouant sur le préavis juridique d’un an pour éviter la consommation irréversible de la rupture. Cette nuance sémantique trahit les limites pratiques de son mandat : la réintégration formelle est hors de portée immédiate, et l’enjeu se déplace vers le maintien de canaux de communication et d’engagements thématiques partiels, notamment sur la lutte contre le terrorisme et la gestion des flux migratoires.
Entre légitimité institutionnelle et légitimité personnelle
La question centrale posée par la médiation Faye est celle de l’articulation entre deux sources de légitimité qui se renforcent mais ne se confondent pas. La Cédéao lui a conféré un mandat formel, dont la Commission a confirmé le soutien. Mais l’efficacité de ce mandat repose en réalité sur le capital relationnel du Sénégal — sa neutralité perçue, son absence de contentieux direct avec les régimes militaires, et la continuité d’une posture de dialogue que Dakar entretient depuis des décennies.
Ce double ancrage est à la fois la force et la faiblesse du dispositif. Fort, parce qu’un médiateur crédible auprès des parties adverses vaut mieux qu’un médiateur institutionnellement désigné mais politiquement rejeté. Faible, parce que si la médiation produit des résultats, leur attribuabilité sera disputée : sont-ils le fruit de la pression collective de la Cédéao, ou de la relation bilatérale sénégalo-sahélienne ? Et si elle échoue, la Cédéao pourra toujours arguer que le cadre institutionnel a été respecté, tandis que Faye assumera personnellement le coût politique de l’échec.
L’enjeu pour les prochains mois sera de savoir si la médiation peut produire autre chose que des processus — réunions techniques, engagements thématiques, canaux de communication — et déboucher sur un accord structurel, même partiel, sur les modalités de coexistence entre la Cédéao et l’AES. C’est à cette aune, et non à celle de la seule posture diplomatique, que le bilan de Bassirou Diomaye Faye à la présidence en exercice de la Cédéao devra être jugé.
Sources
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Le Sénégal peut-il rapprocher la Cédéao et les États de l’AES ? — ISS Africa, 2024
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Bassirou Diomaye Faye en médiateur entre la Cédéao et les États putschistes du Sahel — Le Point Afrique, mai 2024
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Sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Cédéao — Le Monde, janvier 2025
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AES versus Cédéao : vers la fragmentation de l’Afrique de l’Ouest — FMES France, 2024
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Évaluation des conséquences économiques du retrait AES — Banque mondiale, mai 2024
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Mécanisme de sécurité de la Cédéao : compilation des textes — Afrique Gouvernance
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Bilan à mi-parcours de la médiation Faye entre la Cédéao et l’AES — Senego, décembre 2024
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Le retrait de trois États du Sahel de la Cédéao sape l’obligation de rendre des comptes — Human Rights Watch, février 2025