La Turquie se présente en Afrique comme un partenaire « d’égal à égal », rupture assumée avec le paternalisme occidental. Mais sur le terrain, de Niamey à Monrovia en passant par Ouagadougou, la réalité des pratiques turques dessine un modèle extractif dont les contours rappellent, sous d’autres drapeaux, des logiques bien connues du continent.
Une stratégie d’État pilotée depuis Ankara
L’engagement turc en Afrique n’est pas le fruit d’une initiative privée dispersée. Il s’inscrit dans une architecture institutionnelle cohérente, déployée sur deux décennies. En 2002, la Turquie ne comptait que 12 ambassades sur le continent ; elle en dispose aujourd’hui de 44. Depuis 2016, elle a signé des accords énergétiques et miniers avec au moins dix-sept États africains. Le commerce bilatéral est passé de 5,4 à plus de 40 milliards de dollars sur la même période. Au sommet Turquie-Afrique d’Istanbul de décembre 2021, le président Recep Tayyip Erdoğan promettait de construire ce partenariat « sur la base du profit mutuel et du partenariat égalitaire ».
La clé de voûte de cette expansion est MTA International, filiale de la direction publique turque de la recherche minière (MTA). Son bras nigérien, MTAIC Niger Mining Limited, constitué en SARLU à Niamey dès septembre 2020 avec un capital social de 164 millions de FCFA, matérialise l’ambition : en 2025, l’État turc extrait pour la première fois de l’or hors de ses frontières, dans le nord du Niger. La dimension géopolitique est explicite. La signature du protocole d’accord minier avec Niamey en octobre 2024 est intervenue dans un contexte de rapprochement sécuritaire accéléré, impliquant la fourniture de drones Bayraktar et une coopération en renseignement. Les ministres Alparslan Bayraktar (Énergie), Hakan Fidan (Affaires étrangères) et Yaşar Güler (Défense) ont tous effectué des déplacements au Sahel dans l’intervalle. La mine et le drone forment ici un package indissociable.
La motivation économique est tout aussi lisible. Selon les données du Trésor français, les importations nettes d’or de la Turquie ont atteint 13,7 milliards de dollars en 2024 , soit davantage que son déficit courant annuel de 10 milliards de dollars. Produire de l’or africain via une entité d’État, c’est donc alléger directement une contrainte macroéconomique structurelle, tout en projetant une influence diplomatique.
Le cas libérien : anatomie d’une extraction déséquilibrée
Le modèle libérien, plus ancien et mieux documenté, permet d’évaluer concrètement ce que le « partenariat égalitaire » signifie en pratique. Bea Mountain Mining Corporation, premier producteur d’or du Liberia, est contrôlée par Murathan Günal, fils du milliardaire Mehmet Nazif Günal, dirigeant du conglomérat Mapa, une famille dont la proximité avec le pouvoir d’Erdoğan est établie. Entre juillet 2021 et décembre 2022, Bea Mountain a exporté pour plus de 576 millions de dollars d’or. Sur cette même période de dix-huit mois, elle n’a reversé que 37,8 millions de dollars à l’État libérien, lequel ne détient que 5 % de l’exploitation. Les dépenses environnementales et sociales se sont élevées à 2 millions de dollars, soit 0,35 % des revenus d’exportation.
Les conséquences environnementales de cette gestion minimale sont documentées. L’enquête conjointe de l’Associated Press et du Gecko Project, publiée en janvier 2026, recense quatre déversements de cyanure, d’arsenic et de cuivre à des niveaux supérieurs aux limites légales entre 2016 et 2023, enregistrés par l’Agence de protection de l’environnement du Liberia (EPA). La toxicologue canadienne Mandy Olsgard, consultée pour cette enquête, qualifie la situation de « négligence persistante ». L’unique amende infligée à Bea Mountain, 99 999 dollars, réduite à 25 000, dit à elle seule l’état du rapport de force entre l’opérateur et l’État régulateur.
Le volet social n’est pas moins préoccupant. En février 2024, trois manifestants ont été tués lors de la répression des protestations à Kinjor. L’ONG libérienne STAND, dans son rapport d’enquête, établit un lien direct entre les conditions de travail imposées par l’entreprise et le soulèvement : « Ces conditions débilitantes, les préjugés sur le lieu de travail et les intimidations auxquels font face les travailleurs concernés ont créé une atmosphère d’insatisfaction et de dissidence parmi les travailleurs, conduisant à la protestation de Kinjor du 29 février 2024. » Le commandant de police George Fahnbulleh, soupçonné d’être rémunéré par Bea Mountain, est explicitement mis en cause. La Police nationale du Liberia, par la voix de sa porte-parole Cecelia Clarke, a qualifié ces allégations de « fausses et trompeuses ». L’ancien ministre libérien des Mines Wilmot Paye, limogé en octobre 2024, s’est dit pour sa part « consterné par les préjudices causés à notre pays ». Le raffineur suisse MKS PAMP, qui traite l’or libérien, a maintenu sa certification LBMA sur la période, en dépit des critiques documentées sur la traçabilité du métal.
Burkina Faso : quand la rhétorique achoppe sur le paiement
Le cas burkinabè offre un troisième angle d’analyse, différent mais instructif. En avril 2023, la société turque Afro Turk, dirigée par Savas Balcik, a acquis la mine d’or d’Inata et la mine de manganèse de Tambao pour une cinquantaine de millions de dollars. L’opération s’inscrivait dans la logique de rapprochement entre Ankara et la junte du capitaine Ibrahim Traoré, qui cherchait alors à diversifier ses partenaires extérieurs après la rupture avec Paris. Moins d’un an plus tard, en mars 2024, les permis d’Afro Turk lui étaient retirés par les autorités de Ouagadougou pour défaut de paiement de ses engagements financiers envers l’État. L’ancien ministre burkinabè de l’Énergie et des Mines Simon Pierre Boussim a supervisé cette procédure de résiliation.
L’épisode illustre une tension récurrente dans les nouvelles dynamiques d’influence : les juntes sahéliennes, aussi séduites qu’elles puissent être par les discours alternatifs à l’Occident, gardent une capacité de rétorsion immédiate lorsque les promesses financières ne se matérialisent pas. Le repositionnement des États de l’Alliance des États du Sahel, Niger, Burkina Faso, Mali vis-à-vis de leurs partenaires extérieurs ne signifie pas l’abandon de toute exigence de réciprocité économique. Il en redessine simplement le rapport de négociation.
La rhétorique du partenariat à l’épreuve des chiffres
L’extractivisme turc en Afrique subsaharienne se distingue-t-il structurellement des modèles qu’il prétend supplanter ? Les données disponibles invitent à la prudence sur toute réponse tranchée, mais elles permettent de dégager plusieurs constats.
Premier constat : la configuration institutionnelle turque, une entreprise d’État (MTA International) adossée à des accords de coopération sécuritaire rappelle davantage le modèle chinois que le modèle d’un investisseur privé occidental opérant dans un cadre multilatéral. La différence est que Pékin a mis plusieurs décennies à construire cette architecture ; Ankara l’a déployée en moins de dix ans, en s’appuyant sur des opportunités géopolitiques ouvertes par les ruptures postputsch au Sahel.
Deuxième constat : le bilan de rétrocession aux États hôtes reste, dans le cas libérien du moins, très en deçà des standards revendiqués. Six virgule cinq pour cent des revenus reversés à l’État libérien sur dix-huit mois d’exploitation intensive ne constitue pas un « partenariat égalitaire » au sens où l’entend le vocabulaire des sommets d’Istanbul. Les recherches de l’IFRI sur la recomposition de la politique étrangère turque en Afrique subsaharienne soulignent que l’engagement d’Ankara combine des ressorts de soft power et de hard power sans que la dimension extractive ait encore fait l’objet d’une évaluation systématique.
Troisième constat : ni la CEDEAO ni l’UEMOA n’ont formulé de position officielle publique sur l’expansion minière turque au Sahel entre 2023 et 2025. Ce silence institutionnel, qu’il s’explique par les fractures internes à la CEDEAO liées aux retraits du Mali, du Burkina et du Niger, ou par un désintérêt stratégique , laisse le terrain libre à une négociation bilatérale où les États les plus fragiles disposent d’un rapport de force structurellement défavorable.
La question qui s’impose, au fond, n’est pas de savoir si la Turquie est un « mauvais » partenaire au sens moral du terme. Elle est de déterminer si les sociétés civiles africaines, les régulateurs miniers et les institutions régionales disposent des outils nécessaires pour soumettre ces nouvelles présences aux mêmes exigences de transparence et de partage de valeur que celles qu’elles réclament avec des succès variables, aux opérateurs historiques. À l’heure où Ankara inaugure sa première extraction d’or hors frontières, la réponse à cette question reste entière.
Sources
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Takeaways from AP report on toxic spills from gold mining in Liberia — Associated Press / The Gecko Project, janvier 2026
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STAND Releases Report On Kinjor’s Violence — The New Dawn (Liberia), 2024
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Erdoğan aux Africains : « Je vous propose un partenariat égalitaire gagnant-gagnant » — Financial Afrik, octobre 2021
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La recomposition de la politique étrangère turque en Afrique subsaharienne — IFRI, 2025
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Turquie-Afrique : une présence sécuritaire et militaire en expansion — Fondation pour la recherche stratégique, 2025
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Déficit courant turc et importations d’or 2024 — Direction générale du Trésor (France), 2025
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Statut juridique MTAIC Niger Mining Limited — Ministère des Mines du Niger, 2020
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Décrypter la politique africaine de la Turquie — ISS Africa, 2024
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