Drones Bayraktar en Afrique de l’Ouest : comment l’échec sécuritaire de l’AES profite à l’industrie de défense turque

La rédaction

septembre 8, 2026

L’incapacité des pays de l’Alliance des États du Sahel à contenir la progression djihadiste ne produit pas seulement une crise humanitaire : elle génère un marché. Ankara a compris avant d’autres puissances que l’instabilité chronique du Sahel constitue un débouché commercial durable pour son industrie de défense. Le cas du Togo, désormais sous pression des groupes armés infiltrant depuis le Burkina Faso, illustre avec précision cette logique.

L’AES, exportateur involontaire d’insécurité

Depuis 2024, les groupes armés, principalement affiliés au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et à l’État islamique au Sahel ont étendu leur emprise bien au-delà des zones de conflit initiales. Les analyses disponibles indiquent que l’État malien aurait perdu le contrôle d’une partie de son territoire, tandis que des estimations comparables circulent pour le Burkina Faso, où les groupes djihadistes exerceraient une influence sur de larges portions rurales. La zone de conflit couvre désormais plus d’un million de kilomètres carrés dans le Sahel central et occidental.

Ce débordement géographique est structurel : les juntes au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey ont rompu avec les partenaires occidentaux en tablant sur une capacité militaire propre et sur le soutien russe d’Africa Corps. Le résultat opérationnel demeure en deçà des ambitions affichées. Le nord du Togo en fait les frais depuis 2021 : des attaques armées répétées, en provenance du Burkina Faso, frappent des localités de la région des Savanes, forçant Lomé à reconfigurer sa posture sécuritaire.

Le drone comme produit d’appel

C’est dans ce contexte que le Togo a signé un accord militaire avec la Turquie en 2021 et acquis des drones Bayraktar TB2, livrés en 2022 pour surveiller sa frontière nord. L’appareil est devenu en quelques années le produit phare de la diplomatie de défense turque : déployé en Libye pour sauver le gouvernement de Tripoli, utilisé par l’Azerbaïdjan au Haut-Karabakh, vendu à l’Ukraine comme vitrine opérationnelle, il constitue désormais le fer de lance de la pénétration commerciale d’Ankara en Afrique subsaharienne.

SIPRI classe la Turquie comme quatrième fournisseur d’armes de l’Afrique subsaharienne sur la période 2019-2023. Les exportations turques d’armement vers le continent africain ont connu une progression spectaculaire : de 83 millions de dollars en 2020 à 461 millions en 2021, selon des données compilées par des instituts de recherche spécialisés. Le chiffre pour les années suivantes n’est pas consolidé à l’échelle de l’Afrique subsaharienne, mais la dynamique est claire.

Le Bayraktar TB2 présente plusieurs avantages commerciaux pour les acheteurs à budget contraint : son prix unitaire est nettement inférieur aux systèmes occidentaux comparables, la Turquie propose des offsets industriels et des formations incluses dans les contrats, et l’appareil a bénéficié d’une exposition médiatique considérable lors des conflits ukrainien et libyen. Pour un gouvernement comme celui de Lomé, cherchant à projeter une capacité de surveillance aérienne dans une région montagneuse et poreuse, le choix a une logique opérationnelle certaine.

Les résultats sur le terrain appellent néanmoins à la nuance. En Somalie, les TB2 ont participé à des opérations contre al-Shabaab revendiquées comme ayant neutralisé plus de cent combattants à l’automne 2022, mais ces chiffres émanent des autorités somaliennes et n’ont pas fait l’objet d’une vérification indépendante. Amnesty International a par ailleurs documenté en mai 2024 deux frappes de drones turcs ayant tué 23 civils, dont 14 enfants un bilan qui tempère les récits purement triomphalistes sur l’efficacité du système.

SADAT et la controverse togolaise

Au-delà des équipements, la présence présumée de la société militaire privée turque SADAT dans le nord du Togo a cristallisé les tensions politiques intérieures. En juillet 2026, l’opposition togolaise a transmis à l’AFP un communiqué exprimant ses préoccupations sur la présence supposée de personnels d’Africa Corps et de SADAT dans cette zone. Elle y alertait que « la société civile est préoccupée par l’opacité qui entoure ces décisions stratégiques et les dérives qui peuvent en découler comme les exactions, en évoquant des précédents sur d’autres théâtres d’opérations en Afrique ».

SADAT dément toute activité au Togo, et les autorités de Lomé n’ont pas confirmé ces accusations. L’épisode mérite néanmoins d’être replacé dans le contexte des activités documentées de l’entreprise sur le continent : des contrats de formation en Libye auprès du Gouvernement d’union nationale de Fayez Sarraj et des déploiements au Niger à partir de 2023-2024, selon des sources de presse et des témoignages rapportés, constituent les cas les mieux étayés, même si la documentation publique reste partielle.

Ce que révèle la controverse togolaise, au-delà de la question factuelle de la présence ou non de SADAT, c’est l’opacité systémique des nouveaux partenariats sécuritaires contractés par les États côtiers sous pression. Le Togo a également signé en 2025 un accord de coopération militaire avec la Russie, autorisant l’envoi d’instructeurs, de navires et d’aéronefs militaires, un accord passé lui aussi sans débat parlementaire ni communication officielle détaillée.

La logique d’Ankara : transformer le chaos en carnet de commandes

La stratégie turque en Afrique de l’Ouest n’est pas opportuniste au sens conjoncturel du terme : elle est systémique. Ankara a développé, au fil des conflits récents, un modèle cohérent qui combine vente d’équipements, formation militaire, maintenance technique et présence diplomatique, le tout dans un cadre rhétorique de « partenariat entre égaux » qui tranche avec le bilan des interventions occidentales.

Le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan a déclaré en janvier 2025 vouloir « prendre des mesures concrètes pour approfondir les liens avec l’Union africaine et la CEDEAO », en insistant sur la formation des forces spéciales et la lutte antiterroriste. La même semaine, des annonces de coopération de défense avec le Sénégal et la Mauritanie confirmaient que la stratégie ne se limite pas aux théâtres directement en guerre.

Ce modèle avait déjà été rodé en Libye, où la Turquie a combiné livraison de systèmes d’armes, déploiement de conseillers militaires, installation de défenses aériennes autour d’Al-Watiya et de Misrata, et signature d’accords bilatéraux lui conférant un accès militaire durable, le tout à la faveur d’une guerre civile qu’Ankara n’avait pas provoquée mais dont elle a habilement exploité les dynamiques.

Le Sahel offre une configuration différente mais une logique similaire : les juntes de l’AES ont créé, par leur rupture avec les partenaires traditionnels et leur incapacité à stabiliser leurs territoires respectifs, un vide sécuritaire qui se propage vers le sud. Les pays côtiers Togo, Bénin, Côte d’Ivoire, Ghana cherchent des solutions rapides et peu coûteuses en termes politiques. La Turquie se positionne comme le fournisseur idéal : sans conditionnalité démocratique, avec une capacité industrielle avérée et un discours de solidarité Sud-Sud.

Un partenariat sans garanties de résultats

La question qui reste ouverte est celle de l’efficacité réelle de ce modèle dans le contexte sahélien. Les drones Bayraktar TB2 sont des outils de surveillance et de frappe adaptés à des espaces ouverts et à des adversaires peu dotés en systèmes antiaériens; ce qui correspond, dans une certaine mesure, au profil des groupes armés du Sahel. Mais la contre-insurrection dans le nord du Togo ou au Bénin implique des dynamiques sociales et politiques locales que la technologie seule ne peut résoudre.

Le précédent somalien, où les TB2 ont opéré sans mettre fin au conflit, et le précédent burkinabè, où l’acquisition d’armements russes n’a pas enrayé la perte de territoire, suggèrent que les contrats de défense ne constituent pas, à eux seuls, une réponse à l’insécurité structurelle. Pour Ankara, cela importe peut-être moins qu’il n’y paraît : dans un marché où l’instabilité dure, les contrats de maintenance, de formation continue et de renouvellement d’équipements assurent des revenus récurrents. L’échec sécuritaire de l’AES est, pour l’industrie de défense turque, moins un problème à résoudre qu’une condition de marché à entretenir.


Sources