Le 7 septembre 2023, l’attaque du bateau « Tombouctou » sur le fleuve Niger faisait au moins 64 morts, dont 49 civils, près de Gourma-Rharous, dans la région de Tombouctou. Trois ans plus tard, l’Agence Malienne de Presse constate que « le souvenir de la tragédie reste vif », formule sobre qui dit, en creux, tout ce que les transitions militaires n’ont pas réussi à accomplir. Entre dissolution de la MINUSMA, retrait de Barkhane et partenariat avec Wagner puis Africa Corps, le nord du Mali a traversé une séquence de ruptures majeures. Le bilan sécuritaire, lui, reste préoccupant.
Une attaque qui a révélé la vulnérabilité des voies fluviales
L’attaque du 7 septembre 2023 ne s’est pas produite dans un vide. Elle s’inscrit dans un schéma de ciblage de la navigation civile fluviale au Mali, documenté dès cette période : quelques jours plus tôt, la BBC rapportait qu’un autre bateau avait été visé à la roquette dans la région de Mopti, causant un mort et deux blessés. Le bateau « Tombouctou », appartenant à la Compagnie malienne de navigation, transportait des passagers civils lorsqu’il fut attaqué dans le secteur de Gourma-Rharous.
Le bilan officiel, 49 civils et 15 militaires, a rapidement été contesté par des organisations indépendantes. La FIDH estimait dès le 7 septembre que ce chiffre était probablement sous-évalué. Human Rights Watch a conclu ultérieurement qu’au moins 120 personnes avaient péri, sur la base de témoignages recueillis sur place, certains évoquant 154 corps récupérés. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a pour sa part mentionné « plus de soixante-quatre personnes » tuées. Ces écarts ne sont pas anecdotiques : ils traduisent les difficultés d’accès à une zone où l’administration malienne peine à maintenir une présence effective, et où l’enquête judiciaire, selon le Journal du Mali, piétine encore deux ans après les faits.
Le vide laissé par les retraits successifs
Pour comprendre la situation à Gourma-Rharous en 2026, il faut remonter à la séquence de désengagements qui a redessiné l’architecture sécuritaire du nord Mali. Le retrait complet de l’opération Barkhane, achevé en août 2022, a laissé un espace que ni les Forces armées maliennes (FAMa) ni leurs nouveaux partenaires n’ont comblé. Les données ACLED compilées dans un rapport institutionnel couvrant janvier 2022 à septembre 2023 font état de 2 423 incidents de violence armée au Mali sur cette période, avec une hausse notable des victimes civiles, plus que doublées par rapport à la moyenne des années précédentes.
La dissolution de la MINUSMA le 31 décembre 2023 a accentué cette dynamique. La mission onusienne, dont le retrait progressif avait commencé dès octobre 2023 avec l’évacuation de Kidal, n’a pas été remplacée par une force internationale équivalente. Les rapports onusiens décrivent une situation « gravement détériorée » dans de larges parties du nord, un vide de présence étatique et une exposition accrue des populations aux groupes armés. Pour la région de Tombouctou spécifiquement, le Centre de recherche et d’information sur le droit d’asile et les migrations (CGRA) de Belgique recense 175 décès et 104 incidents entre le 1er janvier et le 20 septembre 2024, d’après les données ACLED, chiffre partiel mais significatif pour une seule région sur neuf mois.
Wagner, Africa Corps et les limites du partenariat russe
Dans ce contexte, la junte dirigée par Assimi Goïta a fait le choix d’un partenariat sécuritaire avec le groupe Wagner. En 2024, Human Rights Watch documentait des opérations conjointes FAMa-Wagner dans des villages de la région de Tombouctou, avec des témoignages d’abus contre les civils. Des patrouilles mixtes sont également signalées à Ber et dans la périphérie de Tombouctou début 2024, s’accompagnant d’arrestations arbitraires. En juin 2025, Wagner annonce son retrait du Mali, remplacé par l’Africa Corps, un changement d’enseigne plus que de doctrine, selon plusieurs analystes.
Ce pivot vers Moscou n’a pas produit les résultats escomptés en termes de sécurisation. Le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda) et l’EIGS (État islamique dans le Grand Sahara) maintiennent une présence opérationnelle dans le nord et les zones frontalières. L’International Crisis Group note certes quelques diminutions ponctuelles de certains types d’affrontements, mais sans amélioration globale de la sécurité. La violence s’est davantage diffusée géographiquement qu’elle ne s’est concentrée : au cours des six premiers mois de 2023, elle touchait déjà 18 % du territoire malien selon les mêmes sources.
Le décalage entre discours officiels et réalités de terrain
Face à cette situation, les autorités de transition ont maintenu un discours volontariste. En 2024, les FAMa ont présenté le repoussement des attaques contre Ber et Tombouctou comme une démonstration d’efficacité. En 2025, le programme gouvernemental 2025-2026 a fait de la défense et de la sécurité un axe central, avec recrutements, renforcement des patrouilles et sécurisation des axes routiers. En 2026, le lancement du processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR-I) à Tombouctou et Taoudénit a été présenté comme « une étape décisive pour la stabilisation du Nord-Mali ». Le président Goïta a également affirmé que les opérations se poursuivraient jusqu’à la « neutralisation complète des groupes terroristes ».
Ces déclarations contrastent avec les données humanitaires disponibles. Le profil humanitaire OCHA pour la région de Tombouctou, dès mars 2023, signalait que les contraintes d’accès dans les communes du Gourma entravaient l’assistance aux populations. Entre octobre 2023 et mars 2024, le Global Protection Cluster recensait 2 876 personnes tuées dans l’ensemble du Mali. L’accès humanitaire dans le cercle de Gourma-Rharous demeure parmi les plus restreints du pays, selon les tableaux de bord du Liptako-Gourma publiés par l’Organisation internationale pour les migrations.
Par ailleurs, un rapport publié en avril 2026 par Reuters signale que les troupes maliennes et burkinabées tuent davantage de civils que les jihadistes, une donnée qui, si elle se confirme, met en question le modèle même de sécurisation retenu par les juntes de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Une promesse non tenue face à des populations exposées
L’anniversaire de l’attaque du bateau « Tombouctou » offre un point de mesure cruel pour évaluer trois ans de transitions militaires au Sahel. Le récit officiel, reconquête territoriale, souveraineté retrouvée, partenariats assumés, peine à trouver une traduction concrète dans la sécurité quotidienne des habitants du nord Mali. Gourma-Rharous n’est pas une exception : c’est un révélateur.
La dissolution de la MINUSMA a supprimé un dispositif imparfait mais irremplaçable à court terme. Le retrait français a laissé un vide que les FAMa, même appuyées par des paramilitaires russes, n’ont pas comblé. Et les populations civiles, prises entre groupes jihadistes, opérations militaires aux effets collatéraux documentés et accès humanitaire dégradé, payent le prix de cette équation non résolue.
La question qui se pose désormais n’est plus de savoir si les juntes sahéliennes ont tenu leurs promesses sécuritaires, les données disponibles y répondent. Elle est de savoir si les populations du nord Mali disposent encore d’interlocuteurs capables d’entendre leur situation, dans un espace politique où la critique est de plus en plus contrainte et où les missions internationales de protection ont quitté le terrain.
Sources
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Gourma-Rharous : trois ans après l’attaque terroriste contre le bateau Tombouctou, le souvenir de la tragédie reste vif : Agence Malienne de Presse (AMAP), 7 septembre 2026
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Mali : l’armée et le groupe Wagner commettent des atrocités contre les civils : Human Rights Watch, mars 2024
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Nord du Mali : rapport d’analyse : International Crisis Group, février 2024
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COI Focus Mali : situation sécuritaire : CGRA (Centre de documentation du droit d’asile, Belgique), novembre 2024
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Mali : profil humanitaire de la région de Tombouctou : OCHA, mars 2023
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MINUSMA : historique de la mission : Nations Unies / MINUSMA
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Mali – l’attaque contre les civil·es du bateau Tombouctou constitue un crime de guerre : FIDH, septembre 2023
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Deux ans après l’attaque du bateau Tombouctou, l’enquête piétine : Journal du Mali
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Burkina, Mali : les troupes tuent davantage de civils que les jihadistes : Reuters, avril 2026
- Kidal Mali 2026 : comment les exactions documentées fragilisent la stratégie sécuritaire de la junte
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