Investissements chinois en Afrique : quand 33,5 milliards de dollars redessinent les équilibres du continent

La rédaction

août 10, 2026

L’Afrique est devenue, au premier semestre 2026, la première destination régionale des investissements liés à la Belt and Road Initiative, avec 33,5 milliards de dollars engagés soit une hausse de 254 % en un an. Derrière ce chiffre record se dessine une réorientation stratégique de Pékin : au-delà des infrastructures, c’est désormais l’accès aux ressources critiques et à la chaîne de valeur industrielle qui concentre les capitaux chinois. Pour les États africains, l’enjeu est de taille : transformer cette vague d’intérêt en levier de développement sans reproduire les dépendances du passé.

Une accélération qui dépasse toutes les comparaisons régionales

Les données publiées par Green Finance & Development Center sont sans ambiguïté. Au premier semestre 2026, le total mondial des engagements liés à la BRI atteint un record de 126,4 milliards de dollars, dont 49,8 milliards d’investissements directs et 76,5 milliards de contrats de construction. Dans ce tableau global, l’Afrique se détache nettement : ses 33,5 milliards d’investissements représentent plus des deux tiers du total des flux d’investissement BRI, loin devant l’Asie centrale, qui enregistre 13,2 milliards de dollars d’engagements en construction en hausse de 174 %, et très loin devant l’Amérique latine, réduite à 219 millions de dollars d’investissement sur la même période.

Cette concentration inédite n’est pas le fruit du hasard. Elle s’explique par une conjonction de facteurs structurels : la pression exercée sur les chaînes d’approvisionnement mondiales en minéraux critiques depuis la transition énergétique, le repositionnement de Pékin après des années de relatif retrait lié aux renégociations de dettes, et la fenêtre d’opportunité ouverte par la compétition sino-américaine pour l’influence sur le continent africain.

Des secteurs qui trahissent les priorités réelles de Pékin

La répartition sectorielle des flux révèle les intentions profondes de cette nouvelle vague. Les transports et les grandes infrastructures, longtemps dominants, cèdent du terrain au profit de l’énergie, des industries extractives et, de façon croissante, de l’industrie manufacturière. Dans le secteur énergétique, les énergies renouvelables ont pris une part significative : selon un rapport de l’Overseas Development Institute, elles représentaient déjà 59 % des projets énergétiques chinois en Afrique en 2024. Mais c’est surtout la course aux minéraux critiques qui structure les choix d’investissement de 2025-2026.

Au Ghana, en mai 2026, Zhejiang Huayou Cobalt a lancé une offre d’acquisition totale sur Atlantic Lithium pour 210 millions de dollars, couvrant notamment le projet Ewoyaa, dont le bail minier venait d’être ratifié par le Parlement ghanéen. Au Mali, Ganfeng Lithium consolide sa présence via le projet Goulamina, déjà en production, confirmant un ancrage durable dans le lithium ouest-africain plutôt qu’un simple intérêt spéculatif. Au Nigeria, fin 2025, Shanghai GEM a signé un protocole d’accord avec Chariot Resources pour examiner des actifs lithifères, avec un objectif d’approvisionnement pouvant atteindre 200 000 tonnes de concentré de spodumène par an.

Ce mouvement coordonné vers les minéraux stratégiques n’est pas dissociable de la politique industrielle intérieure de Pékin. La Chine, qui domine la chaîne de transformation des métaux nécessaires aux batteries et aux énergies renouvelables, cherche à sécuriser l’amont l’extraction pour maintenir cette position dominante face aux États-Unis et à l’Europe qui tentent de reconstituer leurs propres filières.

La suppression des droits de douane : signal politique autant qu’acte commercial

Le 14 février 2026, Xi Jinping annonçait la suppression, à compter du 1er mai, de l’ensemble des droits de douane sur les importations en provenance des 53 pays africains membres de l’Union africaine. La mesure, adressée directement au président en exercice de l’UA João Lourenço et au président de la Commission Mahmoud Ali Youssouf, a été largement relayée dans la presse internationale, notamment par Le Figaro et Financial Afrik.

Techniquement, cette décision ouvre un accès préférentiel au marché chinois pour les exportations africaines. En pratique, l’impact dépendra de la capacité des économies africaines à produire des biens transformés plutôt que des matières premières brutes, précisément là où les industriels africains restent les plus vulnérables. L’absence de réaction institutionnelle coordonnée de l’UA ou des organisations régionales CEDEAO, SADC, EAC sur les conditions d’application de cette mesure est, en elle-même, révélatrice des asymétries de négociation qui structurent la relation sino-africaine.

Pour The Conversation, les risques sont doubles : d’un côté, une ouverture réelle pour les exportateurs africains capables de monter en gamme ; de l’autre, le risque que cette mesure renforce avant tout les flux de matières premières vers la Chine, au détriment d’une transformation locale génératrice de valeur ajoutée.

Le précédent éthiopien et la question du modèle opérationnel

L’évolution du chemin de fer Addis-Abeba–Djibouti constitue un cas d’école pour analyser la maturité du modèle chinois en Afrique. En mai 2024, les autorités éthiopiennes et djiboutiennes ont repris la gestion opérationnelle de la ligne, après six ans sous supervision chinoise. Les résultats depuis cette passation sont encourageants sur le plan commercial : la ligne a généré environ 2,84 milliards de birrs de revenus sur les neuf premiers mois de l’exercice 2023/2024, avec une progression du trafic passager de 15 %. Selon Addis Standard, la ligne a atteint un premier niveau de rentabilité trimestrielle fin 2024.

Mais les contraintes demeurent : en août 2024, seulement 15 des 32 locomotives de fret étaient opérationnelles, limitant la capacité annuelle à 2,4 millions de tonnes contre les 6,3 millions visés. Ce décalage entre potentiel nominal et performance réelle illustre les limites du modèle de transfert de gestion sans transfert véritable de compétences techniques et de maintenance.

Cette question du transfert ou de l’absence de transfert de savoir-faire est au cœur du débat académique sur la présence chinoise en Afrique. Les travaux de Deborah Brautigam et de la Johns Hopkins SAIS China Africa Research Initiative invitent à la nuance : les flux d’IDE chinois vers l’Afrique sont historiquement plus stables et moins spectaculaires que ne le suggèrent les agrégats BRI, qui mélangent investissements directs, prêts et contrats de construction. Cette distinction analytique est essentielle pour évaluer l’effet réel sur les économies africaines.

Emploi local et valeur ajoutée : les véritables marqueurs du bilan

Sur la question de l’emploi, les données disponibles contredisent partiellement la thèse d’un impérialisme purement extractif. Selon une étude McKinsey citée par l’Agence Ecofin, les entreprises chinoises opérant en Afrique emploient en moyenne 86 % de main-d’œuvre locale. D’autres synthèses de recherche situent ce taux dans une fourchette de 74 % à 85 %, selon les secteurs et les pays. Ces chiffres, s’ils sont solides, indiquent que la présence chinoise crée bien des emplois locaux à grande échelle ce qui ne résout pas, en soi, la question de la valeur ajoutée capturée localement.

Le précédent des investissements japonais en Asie du Sud-Est dans les années 1980 offre un éclairage utile, même si la comparaison a ses limites. Après l’appréciation du yen consécutive aux accords du Plaza de 1985, Tokyo avait déplacé une partie de sa production manufacturière vers l’ASEAN, contribuant à l’industrialisation exportatrice de la région. Mais les économistes soulignent que cette intégration s’est faite dans une logique de dépendance hiérarchique : transferts technologiques limités, spécialisation dans des fonctions d’assemblage, maintien des centres de décision et de R&D au Japon. Le « miracle » asiatique doit autant aux politiques industrielles nationales des pays hôtes qu’aux capitaux étrangers eux-mêmes.

La question pour l’Afrique est identique : les 33,5 milliards de dollars d’investissements chinois du premier semestre 2026 constituent-ils le début d’un cycle d’industrialisation orientée vers les marchés mondiaux, ou l’approfondissement d’une spécialisation extractive qui retarde la montée en gamme industrielle du continent ?

La réponse africaine, condition sine qua non

La réponse à cette question ne se trouve pas à Pékin. Elle dépend de la capacité des États africains à imposer des conditions de contenu local, de transformation sur place et de transfert technologique dans les négociations avec les investisseurs chinois comme avec tout autre investisseur. Les pays qui y sont le mieux parvenus l’Éthiopie avec ses parcs industriels, le Maroc avec sa politique de substitution aux importations dans l’automobile et l’aéronautique l’ont fait par des politiques industrielles actives, pas en laissant le marché arbitrer seul.

Le record de 33,5 milliards de dollars signale que la fenêtre d’opportunité est ouverte. La question est de savoir qui, côté africain, dispose des institutions, des capacités de négociation et de la volonté politique pour la franchir dans le bon sens.

Sources