Cobalt camerounais : des groupes américains veulent relancer le gisement stratégique de Nkamouna

La rédaction

août 10, 2026

Trente ans après les premières études géologiques et un an après la révocation du permis de l’opérateur historique, le gisement de cobalt-nickel-manganèse de Nkamouna refait surface dans les agendas miniers internationaux. Deux sociétés américaines, Aeternum Resources et American Renaissance Minerals, s’en sont emparées au moment précis où Washington intensifie sa course aux minerais critiques pour desserrer l’étau sino-congolais sur ces métaux devenus stratégiques.

Un gisement à l’histoire longue et contrariée

Le site de Nkamouna, localisé dans la région de l’Est du Cameroun, n’est pas une découverte récente. Sur une superficie d’environ 1 650 km², les travaux conduits pendant près de trois décennies par Geovic Cameroon ont permis d’identifier des ressources historiques estimées à 323 millions de tonnes, dont 121 millions classées dans les catégories mesurées et indiquées les plus fiables selon les standards géologiques. Les teneurs moyennes relevées sont de 0,21 % pour le cobalt, 0,61 % pour le nickel et 1,26 % pour le manganèse, des niveaux cohérents avec l’exploitation commerciale de gisements comparables.

Pourtant, malgré ce potentiel documenté, Nkamouna n’a jamais été mis en production. Le décret présidentiel du 12 février 2025 a officiellement mis fin au permis d’exploitation minière numéro 33 accordé à Geovic Cameroon, invoquant la non-exécution du programme des travaux autrement dit, l’incapacité à passer de l’exploration à la production après vingt-trois ans. Le site est retourné dans le domaine public, géré par la Société nationale des mines du Cameroun (SONAMINES) en attendant une éventuelle réattribution.

Ce retrait n’a pas été indolore. Geovic a contesté la décision et évoqué publiquement un recours à l’arbitrage international, signalant que la rupture du permis pourrait exposer l’État camerounais à un contentieux. L’issue de ce différend n’est pas encore connue, mais elle constitue un paramètre de risque juridique que tout nouvel investisseur devra intégrer dans son calcul.

L’entrée en scène d’Aeternum et d’ARM

C’est dans ce contexte que la société Aeternum Resources a annoncé, le 7 août 2026, l’obtention d’une option d’acquisition de 51 % d’American Renaissance Minerals (ARM), la structure qui cherche à obtenir un nouveau permis sur Nkamouna. La contrepartie de cette option : 50 millions d’actions ordinaires et 2 millions d’actions privilégiées de série B remises à Manaslu LLC, l’entité qui détenait ARM. Aeternum prendrait ainsi le contrôle opérationnel du projet si l’option est exercée.

ARM s’est d’abord attelée à reconstituer la base documentaire du projet. En janvier 2026, elle a conclu un accord de licence avec Geovic Ltd. la maison mère de l’opérateur déchu pour accéder aux données techniques historiques : base de données géologique complète, étude de faisabilité, études environnementales. Ce corpus représente une valeur considérable, car il évite des années de forage exploratoire et permet d’aller directement à des étapes de développement plus avancées.

Le directeur général d’Aeternum, Josua Oosthuizen, résume l’intérêt stratégique du dossier sans détour : « Nkamouna est précisément le type d’actif pour lequel notre stratégie a été conçue. Il s’agit d’une importante ressource en minerais critiques, bien caractérisée, qui a bénéficié de trois décennies de travaux techniques et n’a jamais été mise en production. » La formule dit l’essentiel : un actif documenté, non dilué par une exploitation passée, mais dont la transformation industrielle reste entièrement à construire.

ARM mène parallèlement des démarches auprès du Ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique du Cameroun (MINMIDT) pour l’obtention d’un nouveau permis minier. Cette étape est non négociable : sans titre minier, les ressources historiques ne valent rien d’opérationnel. Les délais d’instruction administrative et la concurrence éventuelle d’autres prétendants constituent les principaux inconnues à court terme.

Cobalt : la géopolitique comme moteur

Pour comprendre pourquoi des acteurs américains s’intéressent à un gisement camerounais resté inerte pendant trois décennies, il faut regarder la carte des approvisionnements globaux. Selon les données de l’USGS, les États-Unis importent environ 76 % du cobalt qu’ils consomment et ne disposent que d’une seule mine de nickel en activité sur leur territoire. La RDC concentrait environ les trois quarts de la production minière mondiale de cobalt en 2024, soit quelque 220 000 tonnes selon les estimations de l’USGS et la Chine domine le raffinage en aval.

Cette double concentration géographique est perçue à Washington comme une vulnérabilité structurelle, d’autant que la rivalité sino-américaine pour les minerais critiques s’est considérablement intensifiée entre 2025 et 2026. Le gouvernement américain a déployé un arsenal de dispositifs de financement DOE, EXIM Bank, Pentagone pour sécuriser des sources d’approvisionnement alternatives hors de Chine, en ciblant prioritairement des pays partenaires ou des projets dans des régions où l’influence chinoise est moins enracinée. Un projet comme Nkamouna, situé au Cameroun, pays sans tradition d’alignement strict sur Pékin dans le secteur minier, s’inscrit dans cette logique de diversification.

Le contexte de prix joue également en faveur des promoteurs du projet. Le cobalt a connu une hausse spectaculaire depuis début 2025, selon les données de Trading Economics, passant d’environ 21 600 dollars la tonne en janvier 2025 à plus de 56 000 dollars en juillet 2026, soit une progression d’environ 159 % sur dix-huit mois. À ces niveaux, des gisements dont la rentabilité était discutable à des prix plus bas retrouvent une attractivité économique réelle.

La question de la transformation locale

Le projet prévoit la construction d’un concentrateur sur site, c’est-à-dire une installation permettant de traiter le minerai brut et d’en augmenter la teneur avant exportation. C’est un premier niveau de transformation locale, mais il ne constitue pas une intégration industrielle complète. Les expériences menées ailleurs sur le continent notamment en RDC avec des projets comme Kamfundwa ou Kolwezi montrent que la valeur ajoutée locale reste limitée tant que la chaîne s’arrête au concentré et que le raffinage continue d’être réalisé hors d’Afrique, très souvent en Chine.

Pour le Cameroun, l’enjeu est donc double : attirer l’investissement pour activer enfin un gisement bloqué depuis deux décennies, tout en négociant les conditions de partage de valeur. Le code minier camerounais de 2023 offre un cadre renouvelé, mais son application effective aux nouveaux permis reste à observer.

Aeternum, de son côté, développe une approche cohérente en Afrique de l’Ouest. La société construit une usine de séparation gravimétrique sur le plateau de Jos au Nigeria, dont la fabrication était achevée au deuxième trimestre 2026, l’équipement étant en cours d’expédition depuis l’Afrique du Sud. L’installation sur site est visée pour le quatrième trimestre 2026, avec un démarrage commercial attendu en 2027. Cette double présence nigériane et camerounaise signale une stratégie de construction d’un portefeuille africain de minerais critiques, cohérente avec les priorités affichées par Washington.

Un pari crédible, des risques réels

L’architecture du projet présente plusieurs points forts : une ressource bien documentée, des données techniques héritées de Geovic sous licence, un contexte de prix favorable et un alignement avec les priorités géopolitiques américaines qui facilite l’accès à des instruments de financement public. Le profil d’Aeternum une structure encore modeste qui se recompose autour des minerais critiques africains rappelle toutefois que ce type de dossier mobilise souvent des juniors minières dont la capacité à financer et exécuter un projet d’envergure reste à démontrer.

Les risques sont identifiés : l’obtention du permis minier camerounais n’est pas acquise et dépend d’une administration dont les priorités ne sont pas toujours prévisibles ; le contentieux de Geovic avec l’État pourrait créer des complications juridiques supplémentaires ; et la conversion d’une ressource historique en réserves exploitables selon les standards actuels exigera des travaux complémentaires de certification.

La question qui se posera à moyen terme est celle de la réalité industrielle derrière l’annonce financière. Dans un marché des minerais critiques où les déclarations d’intention précèdent souvent de loin la mise en production, Nkamouna a déjà connu cette trajectoire avec Geovic. Aeternum et ARM auront à démontrer qu’ils peuvent faire autrement et que la pression géopolitique américaine sur l’approvisionnement en cobalt se traduira, cette fois, par des capitaux suffisants pour franchir le gouffre entre gisement prouvé et mine en exploitation.

Sources