Jihadistes et cocaïne au Sahel : une relation opportuniste que la recherche documente avec précision

La rédaction

août 13, 2026

Le corridor Mali-Niger-Libye est désormais identifié comme un axe structurant des économies criminelles sahéliennes, où trafic de cocaïne et financement des groupes armés s’alimentent mutuellement. Une lecture attentive des travaux récents de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime permet de dépasser les raccourcis habituels et de saisir la mécanique précise de cette imbrication. Ni cartel de drogue ni simple victime des trafiquants, les groupes jihadistes occupent dans ce système une position intermédiaire, à la fois rentière et opérationnelle.

Un corridor sous tension, pas une route fixe

La GI-TOC consacre à ce corridor une analyse que son bulletin de risque de mai 2025 vient actualiser. Le constat initial est contre-intuitif : les routes terrestres transsahariennes transportent, en volume, moins de cocaïne que les voies maritimes. Mais ce serait une erreur d’en conclure à leur marginalité. Leur importance est d’abord politique : elles structurent les économies de protection, influencent les rapports de force entre factions armées et déterminent qui contrôle quoi dans des espaces que les États ne gouvernent plus que partiellement.

Le bulletin de risque de mai 2025 documente une perturbation durable des flux à partir de la mi-2023, notamment sur l’axe reliant le nord du Mali à la Passe de Salvador, nœud névralgique à la frontière entre le Niger et la Libye. Les coups d’État successifs et les rivalités entre groupes armés ont fragmenté les accords de protection qui assuraient la fluidité du trafic. Des cargaisons ont été redirigées vers le sud-est malien, puis vers le Sénégal ou la Mauritanie en direction du Maroc. Début 2025, une partie des flux aurait recommencé à circuler sur cet axe, mais dans un contexte de forte instabilité.

Cette capacité d’adaptation est précisément ce qui rend le système difficile à démanteler. La GI-TOC ne décrit pas un couloir stable, mais un réseau résilient où la continuité du trafic dépend moins d’une route fixe que de la permanence de réseaux de protection et d’alliances locales renégociables. Les grands trafiquants identifiés par les chercheurs sont fréquemment polycriminels : ils opèrent aussi dans l’or, le cannabis résine, les cigarettes et le carburant, ce qui leur permet de basculer d’un marché illicite à l’autre selon les opportunités.

Le rôle des jihadistes : taxation, protection, rente

C’est sur la nature exacte de l’implication jihadiste que la littérature apporte les précisions les plus utiles. Ni les organisations extrémistes violentes, dont le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM/JNIM) et l’État islamique au Sahel, ne sont les principaux organisateurs du trafic de cocaïne dans la région. Ce sont les acteurs liés à l’État, qui disposent d’un accès à une protection politique, qui dominent les segments les plus lucratifs du commerce.

Le rôle documenté des groupes jihadistes est différent, mais non moins stratégique. Il repose sur trois mécanismes convergents, que l’étude GI-TOC / ACLED consacrée au JNIM d’octobre 2023 documente avec soin.

La taxation de passage constitue le mécanisme le plus répandu. Le JNIM contrôle des axes de transport au Mali et au Burkina Faso et prélève des droits sur les marchandises qui y transitent, licites ou illicites. Les trafiquants de drogue empruntant ces corridors sont soumis aux mêmes logiques d’extorsion que les autres opérateurs. Le groupe n’organise pas le trafic de cocaïne ; il monétise l’accès à ses zones de contrôle.

L’économie de protection constitue le second mécanisme. Dans certaines zones, le paiement d’une taxe ou d’un péage ouvre droit à une escorte armée ou à une garantie de sécurité contre d’autres prédateurs. Le groupe armé fonctionne alors comme un prestataire de sécurité dans un environnement où l’État ne peut plus jouer ce rôle. Cette logique rapproche davantage le JNIM d’un acteur de gouvernance locale que d’un cartel.

Les revenus transactionnels indirects complètent le tableau. L’État islamique au Sahel aurait ainsi accru son accès à des ressources liées à la cocaïne depuis fin 2023, selon la GI-TOC, sans qu’une gestion directe de la filière soit établie.

Des précédents comparatifs qui éclairent le modèle

La littérature sur les économies de guerre fournit deux précédents analytiques qui permettent de situer le cas sahélien dans une perspective plus large.

Le cas afghan est le plus cité. Entre 1996 et 2000, les Taliban ont structuré une relation avec l’opium fondée sur la taxation des cultivateurs, la taxation des collecteurs et trafiquants, et la protection armée des routes de contrebande. Cette économie de la drogue est devenue une base fiscale parallèle finançant salaires, logistique et armement. Ce n’est pas un simple financement par la drogue : c’est une forme de gouvernance insurgée où la filière illicite est intégrée à l’administration du territoire.

Le cas colombien, étudié par plusieurs économistes politiques, illustre une trajectoire différente. Les FARC ont évolué en trente ans d’un rôle de simple taxateur d’une économie locale de la coca vers une intégration verticale croissante dans les chaînes de valeur de la drogue. Ce glissement progressif, de la régulation à la participation directe, constitue un avertissement analytique : la frontière entre taxation opportuniste et gestion directe du trafic peut se déplacer sous la pression des besoins financiers et des dynamiques territoriales.

Au Sahel, la GI-TOC situe les groupes jihadistes dans une phase encore proche du modèle taxateur. Mais la dégradation continue de la gouvernance étatique et la fragmentation des accords de protection créent des conditions dans lesquelles cette frontière pourrait évoluer.

La dissolution du G5 Sahel : un vide que le trafic comble

La dissolution effective du G5 Sahel, après le retrait du Mali en 2022 puis du Burkina Faso et du Niger fin 2023, a aggravé la situation. Les mécanismes formels de coordination sécuritaire, partage de renseignement, patrouilles transfrontalières, surveillance des axes sensibles, se sont désagrégés sans être remplacés par un dispositif équivalent.

L’Alliance des États du Sahel, qui regroupe désormais le Mali, le Burkina Faso et le Niger, n’a pas encore produit de mécanisme interopérable comparable pour la lutte contre les trafics. Le résultat est une coopération sécuritaire plus politisée, moins institutionnalisée et moins lisible, dans une région où les corridors illicites s’adaptent précisément aux failles des dispositifs de contrôle.

L’ONUDC a rappelé en avril 2024 que lutter contre le crime organisé transnational est désormais indispensable à toute stratégie de stabilisation du Sahel. L’organisation documente une hausse significative des saisies : d’une moyenne de 13 kg par an entre 2015 et 2020, les saisies de cocaïne au Sahel sont passées à 1 466 kg en 2022, avant qu’en Mauritanie seule, 2,3 tonnes soient interceptées au premier semestre 2023. Ces chiffres, aussi partiels soient-ils, ils ne reflètent que ce qui est saisi, signalent une intensification des flux que les instruments régionaux peinent à contenir.

Un système adaptatif, pas une alliance stratégique

La tentation est grande, dans les discours sécuritaires, de postuler une alliance structurée entre jihadisme et narcotrafic. Les travaux disponibles invitent à une lecture plus nuancée. Ce qui existe au Sahel n’est pas une coalition mais un système d’intérêts convergents, opportuniste et fragile, fondé sur des arrangements locaux renégociables plutôt que sur une stratégie commune.

Les groupes jihadistes tirent des revenus transactionnels du trafic sans en contrôler la logistique. Les trafiquants utilisent les zones de contrôle jihadiste comme corridors de transit sans s’aligner idéologiquement. Les acteurs liés à l’État captent les marges les plus importantes. Ce triangle de relations entretient l’instabilité tout en bénéficiant d’elle.

La question qui se pose désormais aux chercheurs et aux décideurs est donc moins de savoir si les jihadistes font du trafic de drogue, la réponse est nuancée, que de comprendre dans quelles conditions ce système opportuniste pourrait se rigidifier en une dépendance structurelle comparable à celle que les FARC ou les Taliban ont connue à des stades plus avancés de leur économie de guerre.


Sources